‹ Grammaire comparée des langues indo-européennesChapitre 49 sur 51 · CONDITIONNEL · texte numérisé non relu

CONDITIONNEL

$ 730. Origine du conditionnel sanscrit.

Si l’on considère la forme du conditionnel sanscrit, on voit qu'il est avec le futur à auxiliaire dans le même rapport que l'imparfait avec le présent : en d'autres termes, la racine prend l'augment, et les désinences secondaires remplacent les désinences primaires. En regard de désy£m: «je donnerais, on a donc warTwa ddisyam eje donnerais » ou «j'aurais donné».

Contrairement à une opinion autrefois exprimée par moi, je serais porté aujourd'hui à faire venir le conditionnel du futur à auxiliaire : il ne serait donc pas nécessaire d'admettre pour le verbe substantif une ancienne forme tombée en désuétude dsyam «je serais» ou «j'aurais été». Quand même une telle forme aurait existé, on y pourrait voir un dérivé du futur asyém 1 «je serai », comme ddésyam dérive de désydmi.

Aucune langue de l'Europe ne nous présente rien d’analogue au mode en question; on est donc amené à supposer qu'il est d'origine relativement récente. La forme qui ressemble le plus au conditionnel sanscrit, c’est l'imparfait du subjonctif latin. Mais on a vu ($ 707) qu'il est lui-même de formation secondaire et appartient en propre à la langue latine. Comparez, par

exemple, da-rem (pour dd-sem, qui est lui-même pour dé-saim)

avec WT d-di-syam.

$ 731. Emploi du conditionnel sanserit.

Au lieu du conditionnel, le sanscrit, dans sa plus ancienne période, se sert ordinairement du potentiel. En général, l'emploi

! Ona vu ($ 648) que asydmi (comparez le latin ero, eris, $ 650) n'est plus employé comme verbe shnple en sanscrit.

GONDITIONNEL. $ 731. 397

du conditionnel est assez rare. Nous en donnerons donc ici quelques exemples :

yadi na pranayéd râgä dandan dant atandritah

#ûl8 matsyän vd ‘paksyan durbalän balavattaräh !

«Si non infligeret rex pœnam. puniendis indefessus, veru pisces quasi coquerent infirmos firmiores. »

Nous avons ici le conditionnel; mais à sa suite nous trouvons quatre potentiels, quoique la relation reste exactement la même. Il est vrai que le scoliaste les explique par des conditionnels, savoir : adydt «il mangerait » par dKddisyat, dva-lhhyât «il lècherat» par avélékéyat, sydt «1l serait» par dbamisyat et prd-vartéta «il deviendrait» par prévartisyat.

Nous lisons dans le Mahäbhärata ? :

orginañ ha bavét kiiäd yadi karnasya périva né ‘sms hy astréni divyäni prâdäsyad breunandanah

« Car si quelque chose de fautif se trouvait en Karna, 6 prince! le fils de Bhrgu ne lui aurait pas donné les armes divines. »

Le conditionnel peut se trouver à la fois dans la proposition antécédente et dans la proposition conséquente. C'est ce que nous voyons par l'exemple suivant, où la première fois le conditionnel a le sens d'un plus-que-parfait du subjonctif : nacd arakñsya ® imañ ganam bayäd duisadbir évam bakbih praptditam | talà ’barisyad drisatäm pramôdanam*. «Si tu n'avais pas délivré du péril cette troupe pressée par des ennemis redoutables, elle serait la joie des ennemis. »

On trouve de même dans le Néisada-taritu * :

1 Lois de Manou, VII, 20.

3 Livre VIII, vers 1614.

# Pour drakéiéyas, à cause de l’i du mot suivant.

* Mahäbhärata, livre VIII, vers 709.

# IV, 88. Ces vers sont adreneés au dieu de l'amour.

api sa vagram adäsyata cêt tadé tvadisubir vyadalsyad as4v api « Quand il [Brahmâ] t'aurait donné [pour but| sa massue, elle aurait été fendue elle-même par tes flèches. »

$ 732. Des verbes passifs, causatifs, désidératifs et intensifs.

Dans l’acception rigoureuse du mot, l'expression e verbes dénvés» ne convient en sanscrit qu'aux seuls verbes dénominatifs En effet, parmi les dix classes de verbes appelés primitifs, il n’y a véritablement que ceux de la seconde classe! qui méritent ce nom : les autres ne sont pas plus près de la racine que ne le sont les verbes passifs, causatifs, désidératifs et intensifs. Il y a d’ailleurs identité, si l'on fait abstraction de l'accent, entre la forme du passif et celle du moyen de la quatrième classe; entre le causatif et les verbes de la dixième classe; entre lintenaif, quand il unit immédiatement les désinences personnelles à la racine, et les verbes de la troisième classe?. On serait donc autorisé à dire que le sanscrit possède en tout douze classes de verbes : les intensifs composeraient la onzième et les désidératifs la douzième (ou vice versa): on ferait rentrer les verbes passifs parmi les verbes moyens de la quatrième classe, tandis que les verbes causatifs seraient assignés à la dixième.

On ne peut nier toutefois que si l'on a égard au sens et à l’âge des verbes appelés « dérivés », ils doivent être subordonnés à ceux qui expriment simplement l'idée verbale, accompagnée

1 Voyez $ 109", 3.

3 Remarquons cependant que l’intensif renforce la syllabe réduplicative et qu'il conserve celle-ci dans les temps généraux; mais on a vu que les verbes de la dixième classe gardent également dans les temps généraux une partie de leur caractéristique.

des notions accessoires de personne, de temps et de mode : ils appartiennent à une époque postérieure et sont sortis de ceux-là. Ï a fallu qu'il existât un verbe signifiant simplement «j'entends», avant qu'on püt avoir un verbe signifiant «je fais entendre», ou «je désire entendre», ou «je suis entendu». Encore que érâvdyämi «je fais entendre», füfrésdmi «je désire entendre», éräyé' «je suis entendu » s'expliquent plus facilement par la racine ru que par le thème érau! (contraction pour #rusu), on peut néanmoins regarder #ruxu comme la forme fondamentale d’où sont sortis ces verbes dérivés et secondaires; car devant la marque du causatif, du désidératif ou du passif, la syllabe caractéristique nu a pu tomber, comme tombe la caractéristique ay des verbes causatifs, quand ils sont mis au passif, devant la syilabe ya qui est la marque de cette voix ?. Si, par le fait, les verbes dérivés ont la racine pure pour point de départ, cela vient de ce que les verbes primitifs, dont ils sont le produit, ont été débarrassés de tous les accessoires qui ne servent point à l’expression de l’idée marquée par la racine. On comprend, en effet, que, sans cette suppression, la forme dérivée eût été chargée outre mesure. C’est ainsi que nous avons vu certains comparatifs et superlatifs venir, non pas du thème complet du positif, mais d’un thème mutilé et dépouillé de son suflixe ?.

$ 733. Formation du passif sanscrit.

Nous examinerons successivement les diverses formations de verbes dérivés. Nous commencerons par le passif. ! Le verbe éru (cinquième classe) fait au présent de l'indicatif érnômi e j'entends» (contraction pour frunémi).

# Nous avons, par exemple, en regard du causatif #rc-dya-ti eil fait entendre», le passif #rdv-yd-te (pour érév-ay-yaté) «il est fait entendre». 3 Voyez $ 298°.

En sanscrit, le passif, dans les temps spéciaux, est marqué par la syllabe & yd, qui reçoit l'accent tonique, et qui vient s placer après la racine : les désinences personnelles sont celles du moyen. La flexion est tout à fait la même que pour les verbes moyens de la quatrième classe !, avec cette seule différence que l'accent doit être reporté sur la deuxième syllabe ?.

Je me contenterai de donner ici la troisième personne du singulier et du pluriel des verbes suivants : bud (classe 1) «savoir» (gothique asa-bud ecommander»); tud (classe 6) «frapper » (latin tud, tuxdo); ras (classe 2) «se vêtir » (gothique vase «je revêts” = causatif sanscrit vésdyému); Bar, br (classe 3) «porter»; yug (classe 7) «unir» (latin jug, grec Cvy); star, str, stf (classe 5) «répandre, couvrir»; pri (classe 9) «réjouir, aimer». En face du passif, je mets la forme correspondante du moyen ?.

Page 1