LES DEGRÉS DE COMPARAISON
C'est à l’occasion des adjectifs que M. Bopp traite des degrés de comparaison. S'il avait voulu suivre un ordre rigoureux, il aurait dû joindre cette étude au chapitre de la formation des mots; en effet, le comparatif et le superlatif se marquent à l'aide de suflixes qui ne sont nullement réservés aux adjeclifs, mais qui s'ajoutent aussi, par exemple, aux pronoms et aux adverbes. Mais comme f'auteur évite de déranger sans nécessité les habitudes recues, il a mieux aimé conserver à ces formations la place qu’elles ont de tout temps occupée dans nos grammaires.
Une certaine confusion, due à une théorie défectueuse, règne dans ce chapitre. Nous rappellerons donc très-brièvement les faits, pour pouvoir ensuite mieux expliquer en quoi notre auteur nous parait les avoir faussement interprétés.
Les langues anciennes possédaient plus d'une manière d'exprimer le comparatif : c’est ainsi qu’en grec nous avons hôlwy et yAuxurepos. Dans ürép, comparé à üré, nous découvrons les restes d’une troisième forme. Ramenés à leurs types les plus anciens, les suflixes du comparatif sont : 1° ra, qui n'a subsisté que dans un petit nombre de mots. Nous avons, par exemple, en sanscrit, avara « inférieur», apara «postérieur»; en grec, ÿmép; en latin, ” superus, inferus; en gothique, unsar « notre », izvar « votre ». Gomme on le voit, ce sont ou des adjectifs indiquant une situation dans l'espace, ou des pronoms, c'est-à-dire des
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mots appartenant aux couches les plus profondes du langage’. Il est probable que c'est la brièveté du suffixe ra, ainsi que son sens trop peu déterminé (car il a encore d’autres emplois que de marquer le comparatif), qui l'ont fait sortir de l'usage courant. Mais 1l n'a pas pour cela disparu : nous allons le retrouver comme partie intégrante du suflixe tra, qui l'a remplacé. 2° tara. On a, par exemple, le sanscrit katara « lequel des deux ? », antara «intérieur », punyatara « plus pur»; le grec æérepos, xou- @érepos; le latin uter, noster, dexter; le gothique hvathar « lequel des deux ?», anthar «l'autre». 3° yans, que nous trouvons dans le sanscrit bhdyañs « plus nombreux», le grec #0{wv, le latin suavius, le gothique mats « plus »?. Au superlatif, la variété des suffixes est encore plus grande. Nous avons : 1° ta, qui s'est conservé dans les noms de nombre ordinaux. En grec, mpwtos, tpivos, déxavos; en latin, quartus, quintus; en gothique, s&hstan « sixième », ahtudan « huitième ». Le sanscrit a altéré le t en th° : ca-
* Les langues anciennes font du comparatif un usage beaucoup plus étendu que nos idiomes modernes. Elles peuvent l'employer toutes les fois qu'il s'agit d'exprimer une notion qui, pour être complète, suppose un second terme : ainsi le comparatif est de mise avec les mots signifiant droit et gauche, haut et bas, devant et derrière, notre (par opposition avec ce qui n’est pas à nous), etc. De même, le superlatif s'emploie avec les mots exprimant une situation dans l'espace ou dans le temps, avec les noms de nombre ordinaux et toutes les fois qu'il y a relation exprimée ou sousentendue entre plusieurs objets.
? Pour le détail de ces identifications, nous renvoyons à l'ouvrage de Bopp ($ 298° et suiv.). — Sur le comparatif et le superlatif, on pourra consulter aussi : Weibhrich, De gradibus comparationis linguarum sanscrilæ, grace, latinæ, gothicæ (Giessen, 1869).
* Voyez $ 12.
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turtha « quatrième». 2° ma. En sanscrit, avama «le plus bas», saptama «septième», daçama «dixième»; en grec, œpuos, É6douos; en latin, summus (pour supmus), infmus, minimus, primus, decimus; en gothique, fruman « premier», aukuman «supérieur». 3° tama. C'est la réunion des deux précédents. En sanscrit, katama «lequel?» (en parlant de plusieurs), punyatama «le plus pur»; en latin, oplimus, ultimus, mac-simus '; en gothique, aftuman «le dernier ». Au lieu de combiner ensemble les sufixes ta et ma, le grec a redoublé &, et a créé de cette manière son suffixe raro : yAuxuTaros. L° :sta. En sanscrit, mahishtha «le plus grand», garishtha «le plus lourd»; en grec, pé- Yiolos, xæxolos; en gothique, hauhista «le plus haut». Ce suffixe 1sta est la réunion du suffixe comparatif yans avec le précité &?. Le latin n’a point gardé 1sta, ou plutôt, enchérissant sur les idiomes congénères, il a combiné avec ts (contraction de 1us) son suffixe tumÿ, timô. De cette façon il a obtenu les formes comme doctis-simu-s, fehcissimu-s.
Nous arrêtons 1c1 cette exposition sommaire, renvoyant pour la preuve de ces rapprochements à l'ouvrage de Bopp. L'erreur où ce maître nous paraît être tombé, ça été de regarder tara et tama comme les suffixes primitifs, dont seraient dérivés par mutilation ta, ra et ma. Nous croyons,
* Pour le changement de timus en simus, voyez Schleicher, Compendium, $ 157". Le s sest à son tour assimilé à un r ou un { précédent : veterrimu-s (pour veter-simu-s), facil-limu-s (pour fucil-simu-s).
* Vans est un suflixe primaire, c’est-à-dire que dans les plus anciennes formations il se joint, non au thème, mais immédiatement à la racine. De là les mutilations apparentes signalées au $ 248*. ]1 en est de même pour le suffixe superlatif ista.
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au contraire, que les formes les plus courtes sont aussi les plus anciennes. Le besoin de précision, joint au besoin non moins naturel à l’homme d'exagérer sa pensée, ou de fortifier et de rajeunir des expressions que l'usage avait affaiblies, fit que l'on combina entre eux ces différents suflixes. Le grec raros, le latin :ssimus, ainsi que les formes redondantes comme tnterwr, en latin, nédishthatama «le plus voisin», en sanscrit, aftumist «le dernier», en gothique, sont des exemples très-clairs de ces sortes d’accumulations. Plus enclin par la pente de son esprit et par le cours de ses études à admettre des mutilations de formes autrefois complètes que des combinaisons dues à un instinct de perfectionnement, l'auteur de la Grammaire comparée a interverti l'ordre véritable : il croit que le latin superus a perdu la partie initiale de son suffixe (pour supierus), et que le ma du sanscrit pañéama « cinquième » est pour pañcatama. Allant plus loin encore dans cette voie, M. Bopp fait dériver tama d'un ancien tarama, le grec savos d'un ancien raporos, et il suppose que l'origine commune de toutes ces formes est la racine tar, qui veut dire «aller au delà, surpasser ». Nous resterons fidèles à la méthode habituelle de notre auteur, en renonçant à voir une racine verbale dans ces antiques suffixes, et en expliquant les syllabes formatives ra, ta, ma comme des éléments pronominaux analogues à ceux qui servent à former tant d’autres noms. Ce sont ces éléments qui, en se combinant entre eux, ont donné les suflixes plus compliqués et plus modernes tara, lama, isla, Taro, issimÿ, qui ne sont point
! La théorie de Bopp a été d’abord contestée par Pott, dans son ouvrage intitulé Die quinare und vigesimale Zählmethode (18h47), p. 216.