LES NOMS DE NOMBRE
L'identité des noms de nombre dans toutes les langues aryennes est un des faits qui ont été le plus tôt et le plus souvent mis en lumière : 1l faut convenir qu'il ne pouvait guère échapper même à l'observation la plus superficielle.
Aujourd'hui encore, quoique nous ayons, pour démontrer la parenté de nos idiomes, des preuves plus délicates et, au fond, plus convaincantes, cette identité n’en mérite pas moins de fixer l'attention de l'historien et du . Jinguiste. Pour ne citer qu'un exemple, l'accord de toutes les langues de la famille jusqu'à cent, leur désaccord à partir de cent, excepté pour le sanscrit et le zend, qui continuent la communauté jusqu'à mille, nous font apercevoir du premier coup la situation respective de ces idiomes.
Aux yeux du grammairien, l'identité des noms de nombre, tout en demeurant évidente, soulève cependant quelques difficultés de détail. Les modifications éprouvées par ces mots semblent parfois déroger aux lois ordinaires de la phonétique'. On a peine, pour quelques-uns d'entre eux, à se représenter la forme primordiale. Devenus de bonne heure l'expression courante d'une idée abstraite, ayant pour la plupart subi de fortes contractions, ces mots, dont le sens étymologique était oublié, offraient plus de
* Nous citerons, par exemple, le latin sex et le sanscrit shask, le gothique fidvér et le sanscrit catvéras. Sur le n final des noms de nombre sanscrits comme saplan, ashtan, navan, daçan, voyez Ascoli, Di un gruppo di desinenze indo-europee, dans les Mémoires de l'Institut lombard (1868).
Des comparaisons de M. Ascoli il résulte que ce n tient la place d'un ancien m.
INTRODUCTION. xxI
prise à l'altération. Aussi ne faut-il s’autoriser qu'avec précaution des changements qu'ils ont subis pour en tirer des lois applicables au reste du vocabulaire.
Malgré ces difficultés, M. Bopp n'a pas craint d'examiner l'origine de quelques noms de nombre, moins pour arriver à une solution que pour montrer dans quelle voie il faut chercher à résoudre le problème. Il dit avec raison que les représentations figurées ne peuvent nous fournir aucun renseignement. En effet, des siècles séparent le temps où les noms de nombre furent prononcés pour la première fois de l'époque où les chiffres furent inventés, et la signification des anciens termes était déjà trop obscurcie pour avoir pu diriger les auteurs des signes graphiques. H reste donc la seule décomposition des mots : M. Bopp y applique sa merveilleuse pénétration. Rapprochant, par exemple, la déclinaison du nombre « quatre» de la déclipaison du nombre «trois», 11 fait ressortir la ressemblance frappante qui existe à certains cas entre ces deux mots!. On est donc amené à penser que l'expression du nombre trois est renfermée dans celle du nombre quatre. S'il en était ainsi, il serait littéralement exact de dire que nos ancêtres ne surent compter que jusqu'à trois, et que dès le nombre quatre ils ont recouru à une addition (1 + 3). À son tour, cinq contiendrait quatre’. Ges étymologies
1 Voyez, par exemple, la déclinaison féminine :
Trois. Quatre.
hisras catasras tisribhis catasribhis tisrishu cCatasrishu, etc.
? Voyez S 313.
un INTRODUCTION.
peuvent sembler subtiles; mais si l'on pense au prodigieux frottement qu'ont dù subir les noms de nombre, si l'on songe, par exemple, au français onze, douze, où la syllabe ze représente le latin decem, les hypothèses de notre auteur ne paraitront pas d'une hardiesse excessive. Parce que l'homme n'a plus conscience de la raison qu'il a déposée dans les choses, les choses n’en ont pas moins leur r'aisOD.
Nous ne voulons pas dire que tous les noms de nombre doivent leur origine au même procédé. Il est probable que le mot daçan «dix » renferme la même racine qui se trouve dans d&xrulos. D'autres noms ont pu être d'abord des termes signifiant «troupe, assemblage, amas », et le langage, en les rangeant dans un certain ordre, leur aura imposé la signification d'un nombre déterminé. C'est ainsi que, dans notre nomenclature militaire, les mots compagme, bataillon, régiment, brigade, division sont subordonnés les uns aux autres de la façon la plus rigoureuse, sans que rien, dans la signification étymologique de ces mots, dût faire assigner nécessairement à aucun d'eux une place plutôt qu'une autre.
À partir de onze, l'étude devient plus aisée, la composition des mots nous étant, grâce à leur signification, indiquée par avance. Mais sans cette nécessité intrinsèque, il eût été difficile de reconnaître des contractions quelquefois étonnantes. Dans le sanscrit triñçat « trente », la dizaine (daçat ou daçati) n’est guère représentée que par sa seconde syllabe, tandis que dans shashti «soixante» il ne reste que la dernière. Dans le sanserit çatam « cent», il ne subsiste qu'une faible partie du mot entier qui est daga-
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dagatam « dix fois dix »; une fois le produit obtenu, le langage a effacé la multiplication !.
Quelques paragraphes sont ensuite consacrés par l’auteur aux nombres ordinaux. Mieux que toute autre partie du vocabulaire, les nombres ordinaux nous montrent le continuel travail de restauration et de redressement auquel sont soumis les idiomes. La plupart des langues indoeuropéennes ont refait à plusieurs reprises cette classe de mots. Comme :l importe à la clarté du discours que le nombre ordinal rappelle par sa forme le nombre cardinal dont il est tiré, et comme, sous l'action des lois phoniques, ces deux termes sont quelquefois altérés de telle façon qu'ils deviennent étrangers l’un à l'autre, l'instinct populaire rétablit l'accord et remédie au défaut de symétrie en créant des expressions nouvelles. C'est ainsi qu'en français moderne quint, dîme, qui étaient les représentants naturels de quintus, decimus, mais dont la ressemblance avec cinq, dix était ou effacée ou trop peu explicite, ont été remplacés par cinquième, dixième. La même reconstruction avait déjà eu lieu dans les langues anciennes. Il ne faut donc point essayer, comme s'y efforce notre auteur, de ramener à une forme commune le latin octévus et le sanscrit ashtama-s?. Ces mots n'ont point le même suffixe et la grammaire comparée doit ici reconnaître des dérivations différentes.
1 Le gothique a consciencieusement rétabli le mot entier : tathun-tathund rcent».
* Voyez tome II, page 246.