LES PRONOMS
Quand on remonte jusqu'aux premiers temps du langage, la différence entre les pronoms personnels et les pronoms démonstratifs s'efface. En effet, le geste, qui était le commentaire naturel de la parole, servait à faire comprendre si l'homme se désignait lui-même, ou s'il voulait parler de celui à qui s'adressait sa voix, ou s'il pensait à quelque personne ou à quelque objet éloigné. Il ne faut donc pas s'étonner de retrouver parmi les pronoms démonstratifs les mêmes racines que l'usage a également affectées aux pronoms personnels. La syllabe ma, qui désigne le moi, fait partie intégrante du thème composé i-ma «celui-ci». La syllabe a, que Bopp reconnaît avec raison dans le nominatif a-ha-m « je », fournit aussi le premier élément de a-ya-m cillen!.
Cependant, 1l faut que la distinction entre les pronoms personnels et les pronoms démonstralifs, sans être primitive, soit fort ancienne, car elle s'est traduite par une différence très-caractéristique, à laquelle participent tous nos idiomes. Les pronoms « moi, toi» ne prennent point la marque du genre, soit que le langage ait jugé inutile de distinguer le sexe en des pronoms qui supposent la présence de la personne désignée, soit que la flexion de ces pronoms ait déjà été arrêtée en ses traits principaux
! On sait que le latin emploie quelquefois hic dans le sens de ego : Si tu hic esses, aliter sentias, dit Térence, dans l’Andrienne (III, 1, 10). Le grec, en pareil cas, dit 68e dmfp. Sur un emploi analogue de ayañ ganas œhic homo» en sanscrit, voyez $ 333.
INTRODUCTION. x1Y
avant la création du féminin. Quant au pronom personnel de la troisième personne, c'est-à-dire au pronom réfléchi «soir, il se dispense également de l'expression du genre : il a pu d'autant plus aisément s’en passer, qu'employé toujours aux cas indirects, il figure seulement dans des phrases où l'action fait retour sur un sujet déjà connu.
La déclinaison des pronoms offre un certain nombre de particularités qui n'ont pas encore trouvé toutes une explication satisfaisante. L'une des plus remarquables, c'est l'addition du thème pronominal sma, qui a lieu régulièrement en sanscrit et en zend à certains cas des pronoms de la troisième personne. Ainsi le pronom ta fait au datif ta-smds, au locatif ta-smin, à l'ablatif ta-smdt. Nous avons déjà ici un exemple de la facilité avec laquelle les thèmes pronominaux se juxtaposent et se soudent entre eux.
Dans les pronoms de la première et de la seconde personne, le thème sma figure aux cas du pluriel, et sa présence en ces mots doit être très-ancienne, car elle est attestée par le grec !, par le gothique et le lithuanien?, On lira avec intérêt les ingénieux paragraphes où M. Bopp, analysant les pronoms a-smé «nous», yu-shmé «vous», donne de la présence du thème sma une raison toute logique et philosophique. C'est que le moi, selon Bopp, ne
* Les pronoms grecs supposent la forme affaiblie sms, et non sma. Au thème sanscrit a-sma «nous» correspond, en éolien, le thème d-uus, dupe (pour d-ou, d-oue); au thème yu-shma rvous» répond, dans le même dialecte, dupe, d-pue. En dialecte attique, #-pe, ü-pu; de là les nominaüfs pluriel ÿ-peïs, -peis.
? Voyez $ 166-175, 331-335.
uvI INTRODUCTION.
peut pas avoir de pluriel : quand je dis «nous», j'exprime une idée qui comprend à la fois le moi et un nombre indéterminé d’autres mdividus qui ne sont pas moi. Le pronom a-smé est donc un composé copulatif signifiant « moi [et] eux». Notre auteur se rencontre ici avec Apollonius Dyscoje, qui, traitant du pronom, avait fait des observations analogues sur la compréhension logique des mots «nous» et « vous vi.
Arrêtons-nous quelques instants aux agglutinations pronominales. Elles ne se font pas toutes de la même façon. Ou bien, ce sont des thèmes non fléchis qui se soudent ensemble, et le dernier seul prend les flexions casuelles : c'est ce que nous venons de voir pour les pronoms a-smé, yu-shmé. Ainsi sont formés en sanscrit les thèmes composés a-na, ÿ-ma, é-ta, é-ka’; en grec, aÿ-ré-s; en latin, ü-nu-s (archaïque oi-n0-s). C'est la composition la plus ancienne et la plus organique. Ou bien, les deux pronoms, simplement juxtaposés, se déclinent l'un et l'autre : tel est, en grec, le pronom ëssis; en latin, le pronom quisqus. Ou enfin, le premier membre du composé se fléchit, et le
? Voyez $ 331.
* Voyez l'Essai sur Apollonius Dyscole de M. Egger, p. 106. Peut-être M. Bopp s'est-il montré ici plus philosophe que grammairien. Nous voyons que dans a-smdi villi», a-smdt «ion, a-smin «in illon, sma est construit en apposition avec le thème pronominal précédent. ll est difficile d'admettre que dans a-smé “nous», yu-skmé «vous» la construction soit autre. Sur l'origine probable du pronom sma, voyez Benfey, Ueber ainige Pluralbildungen des indo-germanischen Verbum (Gôttingen, 1867), p. 11, et Kuhn, dans son Journal, XVIII, p. 353 et 363.
* Dans é4a, éka, le premier membre est probablement le thème : frappé du gouna.