Philippe Burty, Chefs-d'œuvre des Arts industriels
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de Pline, Metellus Scipion dépensa huit cent mille sesterces (168,000 francs) pour des « triclinia babylonica »; Néron paya pour ces mêmes étoffes une somme encore plus élevée : quatre millions de sesterces (840,000 irancs).
L'art de la tapisserie était très florissant du temps de la guerre de Troie, et c'est parce que les Grecs eurent, pour la première fois, l'occasion de connaître ses produits, dans la partie de l'Asie-Mineure où cette ville était située, qu'ils les appelèrent, d'une manière générale, tissus façon de Phrygie, en latin opus Phrygium. Ce peuple se servait des tapisseries, soit pour former des portières, soit pour orner l'intérieur des temples et des habitations. Homère, dans V Iliade, décrit une des chambres du palais de Priam, soigneusement parfumée, regorgeant de tapis, œuvre des esclaves sidonienncs enlevées par Paris.
Le même poète, dans VOdyssée, nous montre Eole et ses douze enfants reposant le soir sur des couches artistement creusées et sur des tapis épais ». Ainsi voilà trente siècles qu'existent non seulement les tapis, mais leur nom même. Homère, dans ces deux endroits, Aristophane, dans le 'Pliitiis, et Mèzychius, dans son Lexique, emploient tous le mot rcÎT/f, qui est notre mot français.
Les écrivains grecs ont laissé peu de notions sur la nature des tapis de leur temps. Ces produits, comme les draps couverts de gros flocons dont parle Aristophane dans ses Guêpes et que les Grecs tiraient d'I'^cbatane, en Médie, n'étaient pas fabriqués en Grèce, mais venaient d'Asie, par les villes marchandes de l'Asie-.Mineure et de la Phénicle. Plusieurs passages d'Athénée prouvent que dans les maisons athéniennes on usait de tapis babyloniens, représentant des Perses avec leurs robes traînantes, des vautours et d'autres animaux fantastiques. Sophron, dans une de ses comédies, parle de « tapisseries qui représentaient des oiseaux, et de grand prix », et le poète Ephippus nous apprend qu'on les parfumait d'essences précieuses . « Que j'ai de plaisir, dit-il, à sauter à l'aise sur des tapis qui exhalent le parfum de la rose, et à me laver, pour ainsi dire, dans les larmes de baumes exquis! »
C'est là l'art oriental qui passa d'abord en Grèce.
Le goût du luxe ayant pénétré dans Rome avec les dépouilles de l'Asie, les riches tentures furent recherchées avec passion et atteignirent quelquefois des prix excessifs. Dans le nombre figuraient les tapisseries à la façon d'Attalc, « attalica aula:a », ctofl'cs mélangées de fils d'or, citées par Properce comme des merveilles de délicatesse
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et de fini. Au rapport de Valère Maxime, ces belles tentures garnissaient les murs des riches intérieurs. On les drapait entre les [colonnes, elles servaient de portières, comme chez nos amateurs d'aujourd'hui. On se rappelle ce que raconte Horace, à propos du souper de Nasidienus : « Tout à coup, une tapisserie mal suspendue s'écroule sur la table, et nous ensevelit sous un nuage de poussière, tel que l'aquilon n'en soulève pas de plus épais dans les plaines de la
Fig. 157. Une Bataille, d'après Rubens. (Tapisserie parisienne du xvii* siècle).
Campanie ». Enfin Sénèque, dans une de ses lettres, s'écrie : « Je m'appartiens donc aujourd'hui!... Je n'entends pas crier la porte; je ne vois pas soulever la tapisserie ».
Les Latins ont employé plusieurs mots difi"érents pour désigner les mêmes objets, et, comme Homère, Virgile ne manque pas de mettre des tapis sous la tente et parmi les trésors de ses guerriers. Ovide, Stace et Silius Italiens parlent de hauts, d'épais tapis, « alti tapeta ». Avant eux, Plante avait décrit des tapis sur lesquels étaient figurés des animaux, « belluata tapeta ».
Les peuples de l'Europe paraissent avoir connu fort tard le luxe des tapis. Des nattes grossières en tenaient lieu. Cependant les Gaulois s'appliquèrent de bonne heure à en fabriquer avec de la laine, et
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Planche \X.
LES TAPIS ET LES TENTURES (Tapisserie ilcs Gobelins, xviii' sicclo).
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Arras {Atrebate) acquit, du temps des Romains même, une certaine renommée pour ses tapis rouges.
Avec l'effondrement de l'empire romain et le transport à Constantinople de la puissance impériale, on voit de toutes parts affluer dans la nouvelle capitale du monde les débris du luxe de l'Europe épui-
rig. i38. Tapisserie Je IJriixellcs (xvi* siècle).
sée en même temps que les richesses inépuisables de l'Orient. Dés lors, les tapis asiatiques entrent dans la parure de la cité byzantine. Justinicn en avait dans son palais qui probablement étaient venus de Turquie.
Après l'invasion des Francs, des Germains, des Goths et des autres peuplades barbares, les arts refleurirent sur les ruines. Au vii° siècle, les rois mérovingiens avaient des tapisseries dans les églises. Dagobert fait tendre les murs et les colonnes de la basilique de Saint-Denis de tentures brodées de perles, qui remplaçaient alors les peintures. Il en était de même dans toutes les cathédrales et les
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abbayes. Le texte de Grégoire de Tours ne laisse aucun doute sur l'emploi de ces tapisseries. On ne s'en servait pas, dit-il, pour les portes, les autels et le pavé, mais pour les murailles.
Beaucoup de ces tissus venaient de l'Orient par l'empire grec; d'autres, au contraire, étaient d'origine nationale. Quand Charles Martel écrasa l'armée des Maures d'Espagne, la fabrique des tapis orientaux s'implanta dans le Midi de la France. Telle est l'origine des tapis d'Aubusson et Felletin, dans la Creuse, qui rivalisèrent longtemps, par leur riche décoration, avec ceux d'Arras et de Poitiers. Quoi qu'il en soit, en 985, il existait déjà une fabrique de tapisseries à l'abbaye de Saint-Florent, à Saumur. M. Jubinal, dans ses Recherches sur les tapisseries historiées, cite un abbé Robert commandant aux religieux de cette abbaye une masse de dosserets, de bancquiers, de courtines, de tapis de pied et de tapis de muraille, le tout en laine. D'autre part, en 1025, Poitiers en possédait une autre dont les produits s'exportaient jusqu'en Italie. Limoges semble également avoir possédé, au xii' siècle, une fabrique de tapis ; il est, du moins, question de productions de ce genre dans le roman d^Erec et d'Enide.
Comme on le voit par le témoignage des auteurs contemporains, non seulement on a des renseignements authentiques sur l'existence et la fabrication au Moyen Age des tapisseries de tentures, mais on sait encore qu'on faisait un fréquent usage de grands tapis de pied. Un vieux poème latin (De conjîictu ovi et Uni) publié par Edelestand du Méril, nous montre qu'au xn' siècle, en 11 50, l'Espagne était célèbre par ses tapis violets et verts :
Tune operosa suis Hispana tapetia villis, Hinc rubras, virides inde ferunt species.
Enfin les Croisades mirent en présence l'Europe féodale et chrétienne et l'empire moitié africain, moitié asiatique des Arabes. La guerre fut cette fois un instrument de civilisation, et l'Europe admira et voulut posséder, parmi les productions de l'Asie, les tapis merveilleux qui excitaient sa convoitise. C'étaient les mêmes que ceux que nous envoient encore Smyrne et Alger. Venise se chargea de ce commerce, et le tapis d'Asie, fabriqué surtout à Damas, à Alexandrie et au Caire, commença à se répandre jusque dans le nord de l'Europe. Les grandes salles des châteaux de pierre de la féodalité furent bientôt revêtues de chauds tapis, et les fabriques de la Picardie, de l'Ile-de-France, de la Champagne et de la Touraine, à Reims, à
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Troyes, à Beauvais, à Arras, à Tours, à Paris, se développèrent rapidement. La tapisserie de haute lice ne fut pas négligée; les Filandres conservaient leur réputation ainsi qu'Aubusson, célèbre par ses « tapis sarrazinois » créés par les Arabes à Aubusson môme. Les tapis sarrazinois étaient des tapis à haute laine et veloutés, tandis que les ras recevaient le nom de « tapis nostrez », ras, lisse '.
Les tapis de pied furent donc assez répandus en Europe dés le temps des Croisades. Ils n'étaient cependant pas très communs. Nous avons montré ailleurs qu'au xiii" siècle, en général, on répandait sur le sol une jonchée d'herbes fraîches, foin ou jonc, ou, pour parler comme le Die/ des Crieries de 'Paris, une « jonchéure de jagliaux ».
Sur la verde herbe et sur les joncs, Fait bon boire privéement,
dit l'auteur du fabliau Cortois d'Ajjas. Quelquefois, comme on avait coutume de le faire dans les solennités ou les jours de cérémonie, l'herbe et le jonc étaient remplacés par le feuillage, les lis, les glaïeuls et les roses.
Parmi la salle empimentce, De lis, de glaiaire en jonchée, De roses fresques et nouvelles,
lit-on dans le Roman d'Athis. Enfin l'auteur anonyme du poème de Parthenopex ajoute :
Kt n'est pas jonché de jonc, Mais d'Inde rtor de violette ^
Quand l'usage des tapis eut fait quelque progrès, on les sema de fleurs peintes et de feuillages qui rappelaient la coutume primitive, et les plus fleuris comme les plus ornés furent ceux qu'on rechercha davantage.
Les tapis velus vinrent d'abord, au temps des Croisades, probablement d'Asie et de Constantinople. \ Inventaire de la Rovnc C/Jmence (1328) les nomme « tapis d'oultremer ». .Miénor de l*oictiers, vicomtesse de Furnes , dans son ouvrage sur le cérémonial des cours de France et de Bourgogne (Les Honneurs de la Cour, 1485), nous apprend que la chambre à coucher des grandes dames de cette époque était tapissée de « tapis veluz aussy pleine qu'on la peut mettre jusques à l'entrée de l'huys ». De plus, elle indique l'usage que l'on faisait de ces tapis turcs ou plutôt de Kommélic (Roumélie),
I. W. Choqueel, Essai sur l'histoire des tapisseries et des tapis. 1. Spire Blondel, Recherches sur les Couronnes de Jleurs.
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selon l'expression de VInveniaire de la Ti^oyne Clémence : « La chambre autour n'estoit tendue que de soye verde, et au bas toute tapissée de tapis velus jusques à l'huys, et entre les grands licts, et tout partout ». Enfin V Inventaire de la dame de Ntcolaï, qui est de 1554, parle
Fig. iSg, Tapisserie de Beauvais (xvni* siècle).
« d'ung tapis velu, façon de Turquie », ce qui prouve qu'à cette époque on imitait déjà les tapis turcs, c'est-à-dire les tapis formés comme les peluches et les velours.
Les fabriques de la Flandre et de l'Artois, dont la réputation commence au XII' siècle, ainsi que celle d'Aubusson, excellèrent dans ce genre. Après les Croisades, commence l'ère de la tapisserie à ymatges.
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laine et soie. On connaît l'histoire d'Urbain IV. fils d'un cordonnier et devenu pape. Ce pontife, mort à Pérouse le 22 octobre 1264, était si glorieux de descendre d'un cordonnier, qu'il voulut que la chaire de l'église de Saint-Urbain de Troyes, où il était né, fut, aux grandes fêtes, parée d'une tapisserie représentant la boutique de son père, avec tous les instruments de son métier Enfin, l'Orient nous envoie ses tapis épais et envie nos tapisseries lisses. Lorsqu'en 1396, Jean, fils de Louis le Masle, comte de Flandre, fut fait prisonnier sur le champ de bataille de Nicopolis, sa rançon fut payée,
Fi^;. r j (,B..ri ... i tapisserie florentine (xvi' siècle).
moitié argent, moitié en une suite de tapisseries d'Arras qui représentaient l'histoire d'Alexandre.
La manufacture de Saint-Florent, de Saumur, était estimée à cette époque autant que celles de Flandre. Dès lors les œuvres riches se multiplient et l'émulation augmente leur mérite. C'est le début des grandes tapisseries historiées, dont de curieux spécimens sont cités dans V Inventaire des meubles de Charles d'Orléans, entre autres celui représentant l'histoire de 'l'hésée, décrit dans une cèdule de Louis d'Orléans, datée du 11 janvier 1392, où l'on voit qu'il avait été acheté antérieurement 1,200 francs d'or (75 à 80,000 francs).
Ce même Louis d'Orléans, en 1393, faisait travailler pour lui deux tapissiers : Jehan de Foudroigne et Jacques Dourdan. Un autre tapissier célèbre du xiv' siècle est Jehan de Croizettes d'Arras, qui, en 1389,
I. Histoire de Champagne, article relatif i Urbain IV, fils d'un cordonnier de Troyes, nommé Jacques Pantaléon.
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exécuta pour le duc de Tourraine et pour le château de Beauté-sur- Marne, des « tapis sarrazinois d'or de l'histoire de Charlemagne ».
Le XV' siècle, dit M. Eugène Mûntz, est l'âge d'or de la tapisserie. « Les ateliers de la France septentrionale et des Flandres prennent un essor et atteignent à une perfection jusqu'alors inconnue. L'Europe tout entière leur témoigne son admiration. Désormais, plus de fête dans laquelle les tentures à la façon d'Arras n'occupent la place d'honneur; s'agit-il du couronnement d'un pape, d'un empereur ou d'un roi, de la canonisation d'un saint, d'une entrée triomphale, d'un tournoi, d'une procession, d'un mariage, voire d'un simple banquet, partout on multiplie ces tissus souples et soyeux, aux couleurs éclatantes. On les emporte en voyage, même à la guerre, témoin ces tapisseries de Charles le Téméraire, qui, trouvées sur le champ de bataille, fournirent aux Suisses vainqueurs le plus riche trophée de leur victoire ».
Les tapis qui servaient pour l'ameublement étaient désignés sous le nom de chambres. On appelait chambre non seulement une pièce de l'appartement, mais l'ensemble des tentures, tapis et tapisseries qui garnissaient les murs et les lits d'une chambre à coucher. Le dossier se composait des rideaux du lit. On lit ÔLZnsV Inventaire des bagues et joyaux, or, pierres, perles, vaisselles, tapisseries et livres de M'°' la Duchesse d'Orléans, de Milan [Marie de Clèves), fait à Chauny, le vi* jour de juillet 1487 : « Item, une chambre de tapisserie nommée la Héronnière, contenant ciel, dossier, couvertures et cinq parties de mesmes. Item, la chambre des Joustes, la chambre d' Angleterre, la chambre aux étoiles, et enfin la chambre de verdure, contenant en ciel, couverture et tour de la chambre, dix pièces ». Cette dernière était ainsi nommée parce que les tapisseries représentaient des paysages où le vert dominait.
Les tapisseries du xv"" siècle étaient quelquefois d'une grandeur considérable. En 1461, VInventaire des ducs de Bourgogne mentionne une suite de tapisseries de muraille représentant l'histoire d'Esther et d'Assuérus, qui avait de 8 à 900 mètres de longueur. Ces pièces, ouvrées de laine et de soie, étaient garnies de toiles, franges, cordes et rubans.
La Renaissance devait faire oublier les arts et les industries du Moyen Age. Mais ce n'est pas précisément au commencement du xvi° siècle, c'est surtout xvii" siècle que la fabrication des tapisseries prit en France une physionomie nouvelle, lors de l'établissement des grandes manufactures royales.
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F'rançois I", créateur d'une manufacture de tapisseries à P'ontainebleau, corrigea le goût gothique de ces curieux tissus, de ces riches décorations où, comme dans l'imagerie et la sculpture du temps, la naïveté domine la science, et dont le luxe nous étonne beaucoup plus que leur beauté ne nous charme. En effet, les tapisseries du Moyen Age sont, en général, grises, monochromes d'aspect, à figures byzantines, aux gammes invariables, aux détails uniformément répétés, aux tons criards, aux décorations cerclées de noir, néanmoins peintures très respectables, très estimables, très habilement faites pour l'époque et très intéressantes surtout pour les archéologues.
Cette manufacture de Fontainebleau, dirigée plus tard par Philibert de Lorme, employait des ouvriers habiles venus de Flandre et d'Italie. Le Primatice, de 1540 à 1570, lui a fourni de nombreuses peintures. Mais les guerres civiles qui troublèrent la fin du xvi* siècle, nuirent beaucoup à cet établissement, et l'on ne sait ce qu'il devint.
Le xvi' siècle ne consacra pas moins, en y apportant toutefois quelques modifications, le rôle que le Moyen Age avait assigné à la tapisserie. Les riches particuliers rivalisaient avec les souverains dans l'exhibition des tentures de prix. Si, par exemple, nous ouvrons Vlnvcntaire des meubles, joyaux et tapisseries de Charles-Quint, dressé à Bruxelles en mai 1536, on trouvera ce qui suit à l'article Chambres : « Une riche tapisserie or et soie, assavoir le ciel, dossier et couverture de lit, appelée la chambre des Dames, faite de font de soye cramoisi rouge, richement ouvrée, contenant, assavoir : neuf pièces de tapisserie vieille, trouées et faites à or de fille d'Arras, pleines de Dames portant oiseaulx et semez d'arbres et herbages... et le champ rose ».
.D'autre part, dans l'Inventaire des objets d'art du financier Robertet (1532), les tentures et tapisseries forment u trente ameublements, tous complets, en brodei'ie d'or et d'argent, de soye ou de laine... propres pour les places et exhaussements des salles, chambres, cabinets, garderobes, entresoles et gallerie » du château de Bury, à Blois.
Henri IV reprit l'œuvre de François I". 11 éleva, en 1597, une manufacture dans le faubourg Saint-Antoine, dirigée par Laurent, « excellent tapissier », dit Sauvai, et à laquelle le peintre Dubreuil, alors en renom, fournit des dessins. La manufacture fut plus tard transférée au faubourg Saint-Marcel, sur la Bièvre, dans la maison qu'avaient habitée les frères Gobelin, fameux teinturiers du xv' et du
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xvi' siècle. Sous la direction de Marc de Commans et de François de La Planche, originaires tous deux des Pays-Bas, on y fabriqua d'abord des « tapisseries façon Flandres ». En mars 1610, Henri IV accorda de nouveaux privilèges au sieur Fortier, premier inventeur en France de l'art de faire des tapis de Turquie et d'autres tapis à fond d'or, de soie et de laine.
En même temps s'élevait à Chaillot la manufacture dite de la
Savonnerie, parce qu'elle fut établie dans un grand bâtiment où l'on avait d'abord fait du savon.
On y fabriquait des tapis « façon de Perse et du Levant», sur les dessins du célèbre Pierre du Pont. Ces tapis ont été longtemps regardés comme des modèles. On n'avait Jamais rien vu de si naturel, de si frais, de si heureusement peint, et l'éclat du velouté des ouvrages exécutés d'après cet artiste ajoutait à la richesse de ses compositions et à l'harmonie de ses couleurs.
A partir de ce moment, le succès de la Savonnerie nuisit en quelque sorte à la manufacture établie au faubourg Saint-Marcel, qui finit cependant par se relever vers 1667, année où fut organisée définitivement la grande manufacture de l'Etat, qui, sous le nom de Manufacture royale des Gobeltns, a poussé si loin l'art et la gloire de la tapisserie française.
Cette organisation fut entreprise par Colbert, lequel ouvrit, en 1664, à Beauvais, une manufacture spéciale de tapis de haute et basse lice.
Le génie universel du peintre Le Brun fit merveille dans la manufacture des meubles de la Couronne. Ses dessins de tapisseries sont
Fig. 161. Les Chasses de Louis XV, tapisserie des Gobelins (xviiP siècle).
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d'admirables chefs-d'œuvre. « Le sentiment de la décoration- est si vif en lui, dit M. Eugène Mùntz, que ses peintures se transfigurent en passant de la toile sur la chaîne ; leur traduction dans un art différent leur donne plus d'éclat, une harmonie plus riche et plus màle. Il en est de môme des grands tableaux de cérémonie qui forment l'incomparable suite appelée VHistoire du Roi. Quand ces tentures éblouissantes s'agitent, on éprouve comme un frémissement religieux; on croit voir Alexandre, le roi-dieu, et Louis XI\^ le roi-soleil , descendre de leur char triomphal ou des marches du trône pour se mêler à nous.
Ces figures héroïques, les unes couvertes d'armures étincelantes , les autres d'étoffes brochées d'or et de soie, de pierreries, de dentelles, s'animent d'une nouvelle vie sur ces surfaces souples et ondulées. Fastidieux lorsqu'il se produit dans la peinture à l'huile ou à fresque, qui ne connaît pas que cette seule note, le besoin de pompe et de magnificence, inhérent au grand siècle, trouve sa plus naturelle et sa plus heureuse expression dans ces tissus dont l'or et la soie forment les éléments naturels ».
Pendant que les Gobelins tapissaient les murs, la Savonnerie couvrait le sol de ses tapis épais. Ceux de la grande galerie du Louvre et de la galerie d'Apollon étaient alors entièrement achevés. Le premier avait été commencé sous Henri IV; il comprenait quatre-vingtdouze compartiments de sept aunes et demie de longeur sur une largeur de quatre à cinq aunes; en tout, trois mille cinq cent cinquante mètres carrés! La composition n'en était pas uniforme : on y voyait des paysages, des trophées d'armes, des figures symboliques. C'est
l'art intlme. 39
1- ig. i()2. DiANK tr i.A 1 KRiiK, tapisserie des Ciobelins (xviii* siècle).
l'art intime
sans doute la plus grande tapisserie de pied qui ait Jamais été faite. On croit qu'un morceau conservé aux Gobelins et même exposé sous le n° 99, se trouve être l'une des quatre-vingt-douze pièces de ce tapis. Le second se composait de treize grands morceaux qui, chacun, représentaient des sujets de l'histoire glorieuse d'Apollon.
A la mort de Le Brun, Mignard dirigea la manufacture des Gobelins. Mais les guerres des dernières années du règne de Louis XIV furent peu tavorables au développement des arts. Les tapisseries n'en conservèrent pas moins une valeur positive.
Les tapissiers du xvii" siècle mettaient, du reste, toutes les combinaisons en œuvre pour faire valoir la beauté des tentures confiées à leurs soins. Dans une lettre datée de Paris, octobre 1672, et publiée par le Mercure galaiit, un gentilhomme de la capitale écrit à une dame de province ce qui suit . « Je fus dernièrement chez une femme extrêmement riche. On dit que l'on me voulait faire voir une salle fort proprement meublée, et l'on me mena dans un lieu dont la tapisserie estoit d'un fort beau damas. Pendant qu'on me fit regarder par la fenestre un jardin admirable, quelqu'un leva en un instant cette tapisserie, de manière qu'en tournant la teste, je vis cette salle tapissée d'une autre couleur, et que la première tapisserie estoit relevée en festons tout autour de la salle. Comme j'admirois cette invention, on me dit de tirer un contrepoids qui estoit caché dans un coin où il ne paraissait pas, et qui néanmoins estoit attaché avec des cordons de soye et d'or. Je le tiray fort aisément, et je vis tout aussitost cette seconde tapisserie s'élever, et quand elle fut en haut, elle parut en petites pentes qui firent les entre-deux des festons, et laissa voir une tapisserie de verdure ornée de plusieurs tableaux avec de très riches bordures. Jamais rien ne produisit un si bel effet, et je ne pus me lasser d'admirer ceux qui avaient trouvé une si belle invention, et si j'estois sorty de la salle autant de fois qu'elle changea, et que j'y usse rentré, je n'aurois pas cru être dans le même appartement »,
Au xviii' siècle, l'industrie des tapis et des tapisseries était arrivée, dans toute l'Europe, à un très haut degré de prospérité. On citait surtout les manufactures des Gobelins, de la Savonnerie et de Beauvais pour les pièces exceptionnelles; celles de Venise, de Bruges, d'Oudenarde, d'Abbeville et d'Aubusson, pour les pièces moins riches ; et celles de Rouen et de Bergame, où l'on travaillait particulièrement pour la consommation ordinaire.
Boucher, qui fut directeur des Gobelins, et ses élèves, peignirent,
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pour cette manufacture, ainsi que pour la Savonnerie et Beauvais, des pastorales dont l'éclat et la fraîcheur n'ont point été dépassés. « Mais, par une erreur de goût manifeste, écrit M. Philippe Burty, ils firent descendre de la muraille les bergers entreprenants et les moutons à faveur lilas, et les posèrent sur le siège horizontal des canapés et des fauteuils. De sorte que — la donnée n'ayant été que trop suivie de nos jours, — on s'assied sur un pigeonnier ou l'on pose les pieds sur un port de mer. Certes, c'était déjà une grande erreur que d'imiter trop littéralement des personnages ou des arbres sur une surface qu'un souffle peut déranger ou qu'un pli coupe par la moitié, mais il y avait encore là une certaine convention à laquelle l'esprit peut se prêter. Mais quelle aberration que de semer à terre des bouquets de fleurs naturelles et des panoplies! Ne craint-on pas à chaque instant, en foulant ces grands tapis de la Savonnerie et d'Aubusson, de se heurter à un cuir enroulé, ou d'écraser une corbeille de cerises? »
En résumé, l'art de la tapisserie a commencé par orner les temples et les églises; il contribua ensuite à parer la demeure des grands, à enrichir le palais des rois. Jusqu'à la fin du siècle dernier, toute famille un peu aisée possédait quelques tapis de tenture. « Je commence à pressentir comme très proche un embarras fort déplaisant », écrivait M"" Roland, alors M"" Phlipon, dans ses lettres aux demoiselles Cannet (18 mai 1772). « Bientôt cloison abattue, tapisseries détendues, meubles d'appartement, ustensiles de cuisine, maître et maîtresses, tout cela remué, secoué, dérangé; ce sera pire qu'un déménagement, parce qu'on déplace tout sans rien enlever l^t la spirituelle épistolière ajoute (lettre du 15 janvier 1777) ; « Rien n'est si charmant que de regarder les gens de dessous la tapisserie : on saisit tous les ridicules; et l'observation, le raisonnement ou la malice en font leur petit piolit ».
Aujourd'hui, l'industrie des tapisseries a complètement changé de destination : les papiers peints ayant généralement remplacé les tissus employés autrefois pour la tenture des murailles, ceux-ci ne servent plus guère que pour couvrir les meubles et le sol des habitations.
11 faut en convenir, dit à ce sujet (Jharles Blanc, dans son élude sur l'Art décoratif, nos ancêtres du .Moyen Age vivaient dans un monde plus poétique et plus attrayant que le nôtre. <* i^oètes, ils l'étaient dans leur architecture, toute pleine de sentiments religieux et chevaleresques; ils l'étaient dans la peinture de leurs vitraux
l'art intime
qui interceptaient la lumière pour faire resplendir un paradis de couleurs; ils l'étaient aussi dans leurs tapisseries, dont ils se faisaient des murailles, et qu'ils savaient convertir en clôtures, lorsqu'ils divisaient en petites alcôves une grande chambre. Ces tapisseries les enveloppaient de mystère. Intrigues d'amour, secrets d'Etat, conspirations, surprises, issues dérobées, tout cela dans un temps de chevalerie, de guerres, de ruses, était tour à tour caché et découvert par ces lourdes tentures, dont les franges traînaient sur le plancher. Quand la châtelaine, dans quelque circonstance solennelle, écartait les pans de la tapisserie qui, le plus souvent, tenait lieu de porte, son entrée, sans bruit, dans la grande salle du château, devait produire l'effet d'une apparition ».
Voilà pourquoi les amateurs recherchent aujourd'hui les anciennes tapisseries, qui sont une prévenance pour l'imagination, un tissu de poésies, une jouissance donnée à nos regards. Il faudrait, en effet, dans les moments de repos et de rêverie, avoir une bien grande insensibilité de cœur, pour ne pas trouver du charme à cette vision de songes heureux sur les parois de nos demeures?
Fig.-i63
Fig. ifi.f. Chaises rccou\crles en cuir de Cordoue. Fig. i'i5.