LES TAPIS ET LES TENTURES
'un des aspects les plus séduisants sous lesquels l'art ancien se révèle dans les collections d'amateurs naît de l'exhibition des tapis et des tentures, appartenant à toutes les époques et ù tous les styles, qui décorent le sol et les parois des cabinets spécialement aiïectés aux objets de haute curiosité.
Si l'on considère, en effet, que la tapisserie, molle et douce peinture, est un art essentiellement somptuaire. inséparable de l'idée de magnificence, on reconnaît immédiatement que les tentures et les tapis sont la décoration intérieure qui accompagne le mieux les statues, les céramiques, les ivoires et les bibelots précieux.
On appelle tapisserie, selon M. Kugène .Mùntz, un ouvrage dans lequel des fils de couleur, enroulés sur une chaîne tendue verticalement (haute-lice) ou horizontalement (basse-lice), font corps avec elle, engendrent un tissu et produisent des combinaisons de lignes et de tons analogues à celles que le peintre obtient avec le pinceau, le mosaïste avec des cubes de marbre ou d'émail. La tapisserie se distingue de la broderie en ce que les figures y font partie intégrante
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du tissu, tandis que dans celle-ci elles sont simplement superposées sur un tissu déjà existant'.
C'est dans l'Inde, berceau de l'humanité et jardin des arts décoratifs, dit M. Philippe Burty, qu'a pris naissance l'art de la tapisserie. « C'est sous les tentes, c'est dans les palais de cette immense agglomération d'antiques royaumes que nous appelons l'Orient, que, pendant les longs repos d'une vie presque végétative, l'aiguille de la femme a tracé pour les premières fois sur la toile des fleurs, des oiseaux ou des rêves. C'est autant pour obéir à un besoin que pour satisfaire à un luxe que la navette de l'ouvrier s'est apprise à tisser des lapis, doux pour les pieds nus du maître comme la fourrure des bêtes fauves. Aujourd'hui encore, les tapis sont, avec les armes, le dernier signe des splendeurs fabuleuses des radjahs. Un voyageur russe raconte que lorsque ces radjahs traversent la ville, dans les cérémonies, on étend sous le pied de leurs chevaux des shalls de cachemire d'une beauté et d'une antiquité singulières. Un tapis, grossier comme une natte de jonc, est l'unique meuble de ces bijoutiers nomades qui travaillent l'or avec des mains et des outils de fées. C'est les jambes repliées sur un tapis que le fakir, dans une farouche immobilité, converse nuit et jour avec la nature clémente. C'est agenouillé sur un tapis, dont la valeur est, selon sa fortune, ou bien humble ou considérable, que le musulman s'oriente vers la Mecque pour y réciter ses prières ))^.
Les Egyptiens connurent de très bonne heure l'art d'orner les étoffes au moyen du tissage. Mais l'Egypte, dans les temps anciens, n'employait que le lin et le coton; aussi excellait-elle dans les peluches et les tapis veloutés. Elle ne commença que fort tard, peu de siècles avant J.-C, à travailler la laine et la soie, c'est-à-dire les deux matières sans lesquelles la tapisserie ne saurait atteindre à l'intensité de la couleur, qualité si appréciée de nos jours.
Limitée, chez les anciens Egyptiens, dans son rôle décoratif, la tapisserie brilla, au contraire, du plus vif éclat, de longs siècles avant l'ère chrétienne, chez les Babyloniens, les Assyriens et les Perses.
Les écrivains de l'antiquité sont unanimes à proclamer la magnificence déployée par Babylone et Ninive dans cette branche de l'art textile. Les tapisseries babyloniennes [babylonica peristromata) étaient achetées au poids de l'or par les riches amateurs romains. Au dire
1. La Tapisserie, dans la Bibliothèque de l'enseignement des Beaux-Arts,