I. Notes sur les cuirs de Cordoue
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métier qui comprenait l'art de dorer et d'estamper les cuirs, dont le goût des siècles passés tirait un grand parti pour tendre les murs des salles d'apparat, ainsi que pour les rideaux, les coussins et autres objets, ce métier ne pouvait manquer à Barcelone, centre où se trouvaient alors réunis tous les arts connus. Parmi les membres qui, en 1316, composaient la classe des artisans du conseil municipal, on voit figurer deux guadamacileros , ce qui prouve qu'ils étaient déjà réunis en corporation » '.
Quoi qu'il en soit, les tentures de cuir peint et doré, désigné aussi sous le nom d'or basané, n'ont commencé à se répandre en l^Vance qu'à partir du xv' siècle, comme le prouve un passage des Mémoires sur l'ancienne chevalerie, par Lacurne de Sainte-Palaye. D'autre part, les Comptes royaux nous montrent que la reine en envoyait chercher six, en 1416, pour s'en servir à Gorbeil, etT/nven/aire duducde Berry, daté de la même année, témoigne que ce prince avait dix-neuf grands cuirs semblables parmi ses meubles. Ces tentures, dans la fabrication desquelles on avait alors remplacé les anciens procédés par celui de l'estampage, étaient faites d'un cuir très fin, sur lequel se trouvaient imprimés en relief, et peints, des personnages ou des ornements rehaussés d'or. On en tapissait les appartements, on en recouvrait les meubles, les lits.
L'usage de décorer ainsi les lits subsista longtemps encore. Pierre Binard, tapissier de profession, établi à Paris et auteur d'un recueil de Noëls dédiés à la vertueuse royne Marguerite, première femme de Henri IV, fait mention de ior basané, dans un de ses naïfs cantiques, comme une marque d'opulence. La bergère mondaine, pressée parla bergère humble d'aller saluer Jésus et sa .Mère, interroge sa compagne et lui dit en parlant de la Vierge :
Au moins est-elle bien cocffce
De fins rézeaux?
Et sa couche est-elle estoffée
De beaux rideaux?
Son ciel n'est-il pas de brodeure
Tout campané ?
N'a-t-il pas aussi pour bordeurc L'or bazané?
La Renaissance donna une grande impulsion à l'industrie des cuirs dorés, dont la fabrication était alors très florissante à Cordoue. « Le
I Capni.Tny, Mémoires sur Ij mariiii:, le commerce et les arts Je liarceloiie, MaJiiJ, 1779.
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commerce du cuir, rapporte un écrivain contemporain originaire de cette ville, Ambrosio de Moralès (1575), y est très important... Un autre avantage notable de Cordoue, c'est l'élégance de tout ce qui s'y fabrique et le profit qu'on en tire. Les basanes (peau de mouton) servent k {aire des guadamecis, qui se travaillent si bien qu'on ne les égale en aucune autre partie de l'Espagne, et en si grande quantité, que Cordoue en approvisonne toute l'Europe et les Indes (Amérique). Cette fabrication apporte beaucoup de richesse à la ville et donne aussi à ses principales rues un joli aspect. En effet, comme on expose au soleil les cuirs une fois dorés, travaillés et peints, et qu'alors on les fixe sur de grandes tables pour les faire sécher, c'est un beau coup d'œil de voir les rues ainsi tapissées avec tant de splendeur et de variété. )^
Après s'être montrées en Espagne, les tentures de cuir ne tardèrent pas à se généraliser en Portugal et en Italie, en France et dans le Brabant. Sous Henri II, les plus célèbres doreurs sur cuir étaient deux Parisiens, Jehan Fourcault et Jehan Louvet, qui logeaient à l'hostel de Nesle. On peut voir dans les Comptes royaux pour 1557, les détails d'une tente de chambre faite sur cuir de mouton, « argentée, frizée, de figures de rouge, pour servir en la chambre et cabinet du roi à Monceaux )\
L'art des cuirs dorés, — des corami d'ara, — comme on disait en Italie, était donc très estimé, et ceux qui le pratiquaient en retiraient honneur et profit. « Celui qui a trouvé cet art des cuirs d'or, estoit certainement un homme singulier et de grand jugement, ditLeonardo Fiovarenti; je ne croy néanmoins, et ne croiray jamais, qu'un seul en ait esté l'inventeur, et l'ait réduit à la perfection et beauté que nous voyons aujourd'huy . . . Les grands personnages le réputent beaucoup maintenant, et est fort en usage à Rome, àNaples, en Sicile, à Bologne, en France, en Espagne et aultres lieux... C'est un art de grand profit et sçavoir, moyennant lequel on fait amitiez avec grands personnages : car la plus grande partie de ceux-là qui s'en servent, sont hommes illustres et grands, pource que l'art est de grande beauté et fort délectable à voir: il est aussy de grand profit pour ceux qui le font, car il s'appelle l'art de l'or, et non sans cause, pour ce qu'il tire l'or et l'argent, faisant riches ceux qui le pratiquent, pourvu qu'ils soient hommes et s'y conduisent comme il faut »
Mais il en fut de cette industrie comme de tout ce qui se rattache
I. Miroir universel des Arts et des Sciences, trad. par Gabriel Chappuis (iSgô), chap. xli, De l'art des cuirs d'or, et comme ils se font.
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aux arts. Les villes de Cordoue, de Lille, de Bruxelles, Liège, Anvers, Malines et Venise imprimèrent chacune à leurs produits un cachet particulier qui leur est propre, ce qui nous permet aujourd'hui de distinguer ce qu'on pourrait appeler les différentes écoles.
Les cuirs de Venise étaient surtout très appréciés. Catherine de Médicis en avait fait venir une collection considérable. Ces tentures, pour la plupart, étaient en cuir doré et argenté, au chiffre de la reine, sur fond violet, bleu, orangé, ou vert de mer, ou rouge, etc., sans compter les nombreuses tentures de deuil où le fond noir n'était relevé que d'argent'.
A la fin du xvi" siècle, les cuirs dorés, si recherchés auparavant, ne figuraient plus qu'au cinquième ou sixième rang après les riches tapisseries qui décoraient les appartements. C'est ainsi que, dans Vlnventaire de Gabrielle d'Eslrées (159g), après un grand nombre de tentures d'étoffes historiées représentant soit de frais paysages, soit des sujets sacrés d'histoire ou de mythologie, on ne trouve guère de pièce importante qu'une «tente de tapisserie de cuir doré».
Tout porte à supposer que les peintures sur cuir entourées d'or et d'argent qui scintillaient par le jeu de la lumière sur les gaufrures, parurent également insuffisantes pour le luxe du xvii' siècle. Néanmoins quelques riches particuliers affectaient d'employer ce genre si coûteux de tentures, i'allemant, dans son historiette de Nicolas Vauquelin des Yvcteaux, rapporte que ce poète épicurien, contemporain de Henri IV et de Louis Xill, avait « tous ses appartements tendus de cuirs dorés, sur lesquels, en plusieurs endroits, on voyait son chiffre avec des lacs d'amour ».
Au xvni" siècle, les cuirs dorés et peints étaient complètement tombés en discrédit. Suivant l abbé Legendrc, dans sa 'Zh'c privcc des François (1779), ils étaient propres à meubler « les antichambres et les salles à manger des maisons de campagne ».
Nous allons maintenant faire connaître les principaux caractères de chaque fabrique.
« Les cuirs de Portugal, dit .M. lOrnest Rupin, ne sont pas dorés et peints, ils sont simplement gaufrés ; tout au plus voit-on quelquefois un petit filet d'or courir sur les nervures des feuilles ou accentuer quelques détails du fond. Ils servaient principalement à recouvrir des objets de toilette, des coffrets, des sièges, etc.
« Les cuirs de Cordoue sont fortement en relief: ils sont dorés et
I. Ed. Bonaffc, Inventaire Jes tneubles Je Citlhcrine Je MéJicis.
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peints, et le dessin consiste en ramages ou grands fleurons dans le goût des étoffes de Damas ou des Indes. Le Musée de South-Kensington possède une curieuse série de cuirs espagnols ; ces spécimens, au nombre d'une vingtaine, sont ornés de fleurs, de feuillages, de vases, d'oiseaux, d'amours, de grenades, etc. Les couleurs des fonds sont ordinairement le vert, le bleu, le blanc, l'or, etc.
« Ceux de Flandre ont beaucoup d'analogie avec ces derniers, le relief est cependant généralement moins prononcé, le dessin offre plus de délicatesse ; ces cuirs quelquefois sont simplement gaufrés et dorés, tels qu'on les voit représentés dans le tableau de Pieter de Hooch, conservé au Louvre.
« Les cuirs de Venise ont pour caractère de n'être point en relief ; ils ne sont que dorés et peints ; il en existe où de véritables artistes n'ont pas dédaigné d'y peindre à l'huile des sujets rehaussés d'or qui ont souvent la valeur d'un tableau.
« La F'rance n'a pas eu d'école proprement dite ; ses productions participent aux œuvres des nations voisines, mais se ressentent cependant du goût imprimé aux arts dans ces différentes périodes ».
Il faut faire exception pour les belles tentures du Musée de Cluny (n°' 1776 à 1782). Ces tentures, au nombre de sept, dénotent un travail original tout-à-fait particulier. Elles représentent des sujets tirés de l'histoire romaine se détachant sur un fond d'or travaillé au petit fer. Ce sont, en un mot, de véritables tableaux peints à l'huile sur basane dorée, auxquels M. Davillier attribuait une origine espagnole, mais que M. Ernest Rupin a reconnu avec plus de vraisemblance comme appartenant à l'école française du xvii* siècle.
Ajoutons qu'on rencontre des cuirs dorés où le décor dans le genre des dessins de Bérain (1637-1711) indique une fabrication française encore plus marquée. Ces tentures sont évidemment sorties des ateliers établis à Avignon, à Rouen, à Carpentras, à Lyon et à Paris.
Étincelantes de finesse, d'élégance et de grâce sous F'rançois I", Henri II et ses fils, les tentures de cuir doré deviennent lourdes sous Henri IV, plus lourdes sous Louis XIII, et non moins lourdes, quoique pleines de grandeur, sous Louis XIV. C'est au xvii' siècle surtout que le goût de l'enluminure se donna libre carrière. Les cuirs de cette époque présentent une grande richesse de coloris et de composition : animaux, fleurs, fruits, mascarons, tout concourt à plaire aux yeux et à attirer l'attention. Mais, entraînés par le caprice de la mode, les artistes ne tardèrent pas à exagérer ce genre d'ornementa-
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tion, si bien que, dès le commencement du xviii' siècle, le goût n'étant plus le même, la fabrication se transforma. On sentait comme un besoin de produire du nouveau, et l'industrie du cuir gaufré, tout en jetant encore quelques éclats, tomba rapidement dans la décadence.
Les tentures de cuir doré, si goûtées dans l'ancien ameublement, coûtaient alors excessivement cher et nécessitaient un travail considérable. Non seulement les ornements que l'on y figurait provenaient de l'estampage et du gaufrage, mais on les obtenait encore par la ciselure à main-levée, à l'aide de divers poinçons ou fers, et qui portaient gravés à une de leurs extrémités diverses figures, des fleurs, des rosaces et autres ornementations. Ces tentures sont très recherchées aujourd'hui par les amateurs. Malheureusement les cuirs espagnols sont devenus presque introuvables. A la vente San-Donato, une tenture de cuir de Cordoue, à fond d'argent, rehaussé de fleurs et de larges rinceaux d'or, ayant 15 mètres de longueur sur 2 m. 47 cent, de hauteur, s'est vendue 1,750 lires. Une autre tenture en cuir gaufré florentin du xv" siècle et à dessins de feuillages, losangé d'or sur fond bleu, ornée de candélabres dorés avec frises représentant des génies, atteignit le prix de 7,050 lires. Rien n'égale, il est vrai, la richesse de ces décorations, à la fois splendides et durables. Dans les salles des vieux châteaux d'Angleterre, de Flandre et d'Allemagne, l'œil est presque toujours frappé de l'éclat royal que conservent ces tentures, souvent déchirées par le ravage ou la négligence, mais résistant toujours à l'action naturelle du temps.
Fig. |65. Coffret recouvert en cuir dore.
Fig. iG6. Reliure aux armes do Henri II.