LES RELIURES
ouR peu qu'ils aient le goût des beaux livres, les amateurs d'objets d'art et de curiosités possèdent toujours, dans le musée intime que chacun de nous établit en un coin de sa maison, quelques rayons choisis où sont rangées les reliures de prix.
Les bibliophiles, en efTet, savent que le livre, profane ou sacré, fut toujours trouvé digne de devenir un joyau, et qu'il le devint naturellement sous la main soigneuse d'ouvriers, la plupart inconnus, dont cet art de la parure des livres fut la brillante industrie.
Les orfèvres du Moyen-Age avaient seuls le privilège de confectionner l'habillement des livres rares, soit en métaux précieux, soit en cuir orné d'un semis brillant de clous ouvrés, « cloans d'argent doré », soit en tissus, tels que le veluyaii (velours), le camocas et les autres riches étoffes de soie. Parfois même les livres étaient constellés de pierreries
Tandis que les relieurs privilégiés des cloîtres et des palais paraient somptueusement les volumes qu'ils enrichissaient d'or et de gemmes,
1. Gabriel Peignot, Catalogue d'une partie des livres composant la bibliothèque des ducs de Bourgogne. 1841.
l'art intime
les modestes relieurs des villes travaillaient à empreintes et gaufraient de leur mieux le cuir dont ils couvraient leurs livres. On rencontre souvent, dans les descriptions des librairies de ce temps, de ces livres tympanisez, c'est-à-dire gaufrés, sans dorure'.
Les plats du livre soutenant l'enveloppe n'étaient alors que des ais de bois plus ou moins amincis, avec des coins et des fermoirs de cuivre. De plus, ces livres portaient souvent des clous d'un haut relief, représentant généralement des figures humaines, des tètes de lion, etc., destinés à empêcher le frottement et l'usure des plats ; cet usage fut abandonné lorsque l'on devint forcé, les bibliothèques s'augmentant de jour en jour, de mettre les volumes en rayons. On prit alors l'habitude de placer le titre sur le dos du livre au lieu de le mettre sur le plat, comme on l'avait fait jusqu'alors.
C'est en Italie que l'art du relieur, lors de ses premiers progrès d'élégance et de somptuosité, rompit avec les traditions, les grossières pratiques du métier, et fit disparaître l'usage de ces reliures barbares sous tous les rapports, puisqu'un volume de ce lourd calibre (c'étaient les Lettres familières, ouvrage conservé à la Bibliothèque Laurentienne) étant tombé sur la jambe de Pétrarque, le blessa si grièvement qu'il fallut presque en venir à l'amputation.
Au commencement du xvi' siècle, les Italiens trouvent une voie nouvelle sous l'influence des Aides qui avaient probablement joint à leur imprimerie un atelier de reliure. Venise fut alors pour l'Italie l'école de la reliure, et pour la première fois les motifs en plein or des Aides servirent de remplissages dans les premières reliures à entrelacs. Les reliures aldines méritent à tous égards la faveur dont elles jouissent auprès des amateurs éclairés. Généralement sobres, elles sont, malgré cela, d'un excellent effet décoratif; les plus simples même, aux doubles filets noirs avec fleurons aux angles et au centre, sont d'un goût parfait 2.
La mode des reliures de carton, tout en prenant faveur au xvi' siècle, n'avait pas fait disparaître complètement l'usage des reliures en bois, et l'on hésitait souvent à adopter les reliures en veau à la nouvelle façon. Cette perplexité des amateurs se trouve très curieusement indiquée à la première page du Cymbalum mundi, de Bonaventure Desperriers (1537). On y voit Mercure envoyé ici-bas par