Manuscrits français de la Bibliothèque nationale, L. IV
ET LE GOUT EN FRANCE
vêtus, afin sans doute qu'auprès des autres, en riche toilette de maroquin, ils n'eussent pas trop l'air en déshabillé '.
Les reliures de cette époque se distinguent par une grande solidité. Les gardes sont en général de papier blanc, quelquefois de vélin ou de parchemin. Les livres doublés de cuir, veau ou maroquin, sont rarissimes. Les tranches sont souvent fort belles, et la mode de les couvrir de dessins est presque aussi ancienne que la reliure ellemême. Le volume aux armes de Louis XII, que l'on peut admirer dans une vitrine de la Bibliothèque Mazarine, a une tranche ciselée reproduisant un motif gothique.
Les grandes reliures de Henri II sont également ornées, sur les tranches, de chiffres, d'emblèmes et d'arabesques. L'usage de ces riches tranches dorées continua au xvii' siècle, mais on eut la malencontreuse idée de leur donner des colorations variées, et les jolis dessins de guipures Louis XllI que l'on copia prirent un aspect lourd et désagréable.
Le xvn' siècle emprunta à l'industrie de la dentelle, si florissante à cette époque, un grand nombre de dessins, et les appropria à la reliure. Les premières reliures à filets, très employées par la suite, appartiennent à cette période. Les doreurs ornèrent ces filets de milieux qui furent le point de départ des reliures rayonnantes. L'un d'eux, qui s'appelait Pigorreau, excellait plus qu'aucun autre à toutes ces délicatesses légères de la dentelle et du pointillé. Un document de l'époque, tiré des manuscrits de Delamarre et publié dans \qs Annales du Bibliophile (1862), nous apprend qu'il avait pour enseigne : « Au Doreur. C'estoit un homme qui poussait une dentelle sur un livre, et au bas il y avoit : En dépit des envieux je pousse ma fortune ».
C'est alors que surgit un ouvrier artiste qui, par la valeur et l'extrême facilité de son talent, fit oublier son précurseur Pigorreau, et mérita d'être comparé aux maîtres du xvi' siècle. Nous voulons parler de Le Gascon. Le Gascon, dans la deuxième partie du règne de Louis XIII, fut en effet le dernier des grands doreurs anciens. « Quand un artiste de cette valeur apparaît, disent les deux plus récents historiens de la Reliure, il résume en un instant les efforts précédemment tentés, et l'on pourrait croire, en voyant son œuvre à deux siècles et demi de distance, qu'elle est sortie tout entière de sa seule imagination. Après avoir révolutionné son art et brillé du plus vif éclat, il a laissé une voie nouvelle et une immense moisson à recueillir.