‹ Grammaire de la curiositeChapitre 111 sur 133 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

ET LE GOUT EN FRANCE

N'oublions pas le gendre de Philippe Padeloup, Augustin Du Seuil, «relieur de monseigneur et de M"" la duchesse de Berry, » cet artiste délicat, l'un de ceux que tout bibliophile doit le plus tenir à connaître. Le nom de Du Seuil rappelle en effet aux amateurs de magnifiques reliures en maroquin de toutes nuances, à filets et surtout à encadrements d'un goût parfait, dont nos relieurs modernes lui ont repris l'arrangement et le dessin, sans cesser de lui en faire honneur !

Une heureuse innovation des reliures du xviii' siècle, disent encore MM. Marius Michel, fut l'emploi de l'étoile aux contre-plats et aux gardes. « L'étoffe dont on se servit le plus fut le labis, sorte de tissu de soie très léger ; malheureusement l'usage n'en fut pas général, et l'on chercha, à la même époque, à donner aux gardes une apparence de richesse par de nouveaux papiers remplaçant le papier peigne. On fit en ce genre des tentatives de toutes sortes : papiers frappés, gaufrés, repoussés, papiers métalliques, or et argent, etc. » Quant aux papiers à semis d'or, fleurettes ou étoiles, ils n'auraient jamais dù servir qu'à fabriquer des cartonnages.

« Vis-à-vis d'une doublure de maroquin, tous les papiers peignes sont non-seulement laids, mais d'un emploi déplorable à tous égards , on s'en sert parce que tel est l'usage, la routine. Ouvrez devant un artiste un volume dont la doublure recouverte d'une riche dorure a pour vis-à-vis ce bariolage de couleurs, et l'exclamation de surprise ne se fera pas attendre ; le conseil vous sera aussitôt donné de chercher autre chose, une étoffe ou un papier d'un ton neutre, qui ne vienne pas tuer l'effet de la décoration intérieure. 11 faut donc en conserver l'usage pour les volumes les plus simples, mais l'abandonner pour les livres doublés. Si les papiers métalliques tachent promptement le maroquin, les papiers peignes leur font courir les mêmes dangers, les couleurs à base de fer marquant vite sur les maroquins clairs; tandis que les tabis du xviii'^ siècle, quand le ton était bien choisi, produisaient, soit aux deux gardes, soit opposés aux dorures, le plus agréable effet, et ornaient directement le livre ».

A la fin du xvui' siècle, l'art de la reliure entre dans une période de décadence. Les tentatives faites par De Rome jeune pour suivre le mouvement du style Louis X\l contre les exagérations du rococo, ne furent pas couronnées de succès.

La Révolution ne pouvait qu'être funeste aux relieurs, dont l'industrie était toute aristocratique. Des livres à reliure nouvelle s'étalaient

aux vitrines des libraires. « Cette reliure n'était pas brillante, rapporte Edouard Fournier. Elle suivait l'époque et ses modes ; elle était démocratique, et moins un vêtement qu'un déshabillé. Le livre avait, lui aussi, sa carmagnole. Bradel, qui l'avait inventée, se fit ainsi une réputation qui, sans cela, lui eût manqué, puisque ses travaux à l'Arsenal pour M. de Paulmy n'avaient pu la lui faire ».

On dut à Bozerian des reliures plus complètes et plus sérieuses, mais non meilleures. Le Catalogue de Renouard (1854) nous apprend qu'il se faisait payer très cher pour faire croire qu'il avait du talent, il n'arriva qu'à la fortune. Sur la fin de sa vie, il était riche de plus de 500,000 francs. « Ses reliures, dit M. P. Jannet, dans un article de la Revue Européenne (i 5 août 1854), n'ont qu'un mérite, mais un grand mérite : les volumes sortis de ses mains ont assez de marge pour être reliés de nouveau ». Son fils fut plus habile et avec plus de goût. Quand le célèbre bibliophile anglais Dibdin vint à Paris, sous la Restauration, c'était le relieur fashionable, comme il l'appelle.

ET LE GOUT EN FRANCE

Thouvenin fit mieux encore. Le réveil date vraiment de lui. Il arriva peu à peu ensuite à l'élégance, au goût, à la délicatesse, enfin à la perfection. Si pendant longtemps ses reliures furent d'une ornementation pesante et baroque, la sûreté de sa main dans l'application des dentelles et des filets noirs combinés avec les filets d'or, la précision enfin, ainsi que la netteté de ces gaufrages dont il n'eut que trop la

l'ig. 173. Reliure Je I \e.

manie, prouvent qu'il se modifia plus tard. Nodier, dans un article nécrologique du Temps (4 juillet 183.4), dans les deux ou trois

dernières années de sa vie, Thouvenin se reporta avec un habile courage aux beaux jours des De Rome, Padeloup, Du Seuil, Boyer, Le Gascon, « pour les surpasser en les imitant ».

Simier, dans le même temps, remit en vogue les maroquins à mosaïques ou compartiments de couleur et les doublures en moires. On remarquait aussi ses gardes en papier d'or flambé, ses dos à triples nervures avec des tons variés sur les nerfs, et parfois son maroquin marbré en écailles. M. Charles Dugoujon, de la Société des Amis des Livres, dont la bibliothèque renferme un grand nombre d'ou-

l'art intime. 42

l'art intime

vrages rares et de reliures signées par les meilleurs artistes modernes, possède, entre autres curiosités bibliographiques, un manuscrit autographe d'Alfred de Vigny, avec pièce inédite datée du 31 décembre 1830 et adressée à la célèbre actrice M""" Dorval. Ce manuscrit, précieux comme un joyau, a été enchâssé par « Simier, relieur du roi », dans une reliure romantique à compartiments qui a conservé toute sa fraîcheur.

La tradition de la reliure fut continuée par Capé et Trautz-Bauzonnet, morts, le premier en avril 1867, le second en septembre 187g. On reproche à Capé d'avoir exercé une pernicieuse influence sur la reliure moderne par une recherche d'extrême élégance qui paraît l'avoir seule préoccupé. Il faut, dit-on, que ses reliures si distinguées de forme, si gracieuses, si délicates et si pleines de goût, soient bien fragiles, puisqu'après vingt années seulement d'existence beaucoup d'entre elles sont déjà fatiguées, presque mortes avant d'avoir vécu. N'est-ce pas aller un peu loin ?

Jules Janin, cet ami sérieux des beaux livres, nous a révélé que Bauzonnet, qui s'y connaissait, écrivait le lendemain de la mort de Capé : Pour moi, Capé était l'idéal ! Ceux-là seulement, ajoute l'éminent écrivain, qui sauraient comparer les reliures de Capé avec les meilleurs ouvrages des Bozerian et des Thouvenin, se rendraient un compte exact des progrès que Capé a fait faire à cet art charmant, ignoré de tant de gens. Il excellait à donner à chacun de ses livres le vêtement qui lai convenait le mieux. De chaque époque, il retrouvait volontiers la grâce et l'ornement. Rien qu'à voir, sur les rayons choisis, ce travail plein de fraîcheur, ces petits fers dont il était tour à tour sobre et prodigue, on reconnaît le travail de Capé. Les plus riches amateurs de l'Europe adoptèrent ce grand relieur, qui n'aurait pas eu d'égal si Bauzonnet ne lui avait fraternellement disputé la première place. Ils s'entendaient si bien l'un l'autre ! Ils se comprenaient à merveille! Ils se rendaient toute justice, et, si longtemps rivaux, ils restèrent deux amis. « Capé était la fête et l'espoir de quelques honnêtes gens qui lui devaient les heures les plus contentes de leur humble vie. Vous aviez confié à cet homme depuis bientôt deux années un de ces livres introuvables, tout souillés de la fange et des sueurs fétides des bouquinistes en plein vent.... il vous rapportait une lumière, une étoile, un chef-d'œuvre qu'il avait lavé dans la docte fontaine où s'abreuvent chaque matin les chevaux d'Apollon!.... Hélas! le voilà mort, cet artiste excellent, ce grand relieur qui n'avait qu'un rival

ET LE GOUT EN FRANCE

dans le monde. Pauvre et digne Capé, compagnon de nos heures les plus belles, ta mort est un deuil pour tous les livres du temps passé, du temps présent, s'il en est beaucoup dans ce siècle au papier moisi qui aient mérité l'honneur d'un manteau de pourpre ou d'azur, taillé par tes savantes et délicates mains » ' !

Quant à Trautz-Bauzonnet, il a laissé des livres parés avec prédilection et dont les plats semblent être des plaques d'or pur ouvrées par le premier des orfèvres. Ce célèbre artiste en reliure, qui pendant quarante ans a travaillé pour la plus grande joie des amateurs, excellait surtout dans les reliures à compartiments de couleur variées, que l'on désigne sous le nom de mosaïques et dont l'invention est attribuée à Padeloup. On ne saurait imaginer ce qu'un travail de cette nature exige de patience, de minutie et d'application, même lorsque l'auteur avait pour nom Trautz-Uauzonnet. Aussi, l'artiste appréhendait-il avec terreur ce genre de composition : c'était avec la plus grande difficulté que les amateurs obtenaient la promesse d'une mosaïque ; pendant toute la durée du travail, Trautz était impatient, nerveux, plein d'inquiétude sur la réussite, et à chaque succès, car chaque œuvre nouvelle était un triomphe, l'excellent homme jurait que c'était le dernier.

Le nombre des mosaïques de Trautz est très restremt : il ne dépasse pas vingt-deux. Mais aujourd'hui, malgré la conscience de son travail et la solidité des dorures, les reliures de cet artiste ont un aspect un peu vieillot, un peu Restauration, et les reliures d'affection des fins connaisseurs sont des reliures de Capé et de Lortic. « Pour moi, ditM lî!dmond de Concourt, — quand il est dans ses bons jours, — Lortic, sans conteste, est le premier des relieurs. C'est le roi de la reliure janséniste, de cette reliure toute nue, où nulk dorure ne distrait l'œil d'une imperfection, d'une bavochure, d'un filet maladroitement poussé, d'une arête mousse, d'un nerf balourd, — de cette reliure où se reconnaît l'habileté d'un relieur ainsi que l'habileté d'un potier dans une porcelaine blanche non décorée. Nul relieur n'a, comme lui, l'art d'écraser une peau, et de faire de sa surface polie la glace fauve qu'il obtient dans le brun d'un maroquin La \'allière ; nul, comme lui, n'a le secret de ces nerfs aigus, qu'il détache sur le dos minuscule des mignonnes et suprêmement élégantes plaquettes que lui seul a faites ».

I. Jules Janin, Notice du Catalogue des livres rares cl rnxieiix coiiiposaiil la bihliothc^iie Je feu M. Cape, ancien relieur (i8()8).

l'art intime

L'art de la reliure, comme on vient de le voir, a conquis en France la première place et s'y est maintenu avec une telle supériorité que nulle autre nation n'a pu, depuis trois siècles, parvenir à lui disputer. La reliure de la seconde moitié du xix' siècle est non moins égale, mais supérieure à la reliure ancienne. On connaît les heureuses tentatives de quelques-uns de nos amateurs par la brochure d'Albert de la P'izelière : Des émaux cloisonnés et de leur introduction dans la reliure des livres. Les émaux peints ont eu le même honneur. MM. Edmond de Concourt et Philippe Burty possèdent plusieurs volumes, sur la couverture desquels resplendissent de superbes plaques émaillées par Claudius Popelin. Il a fallu soixante ans d''eflorts continus pour relever la reliure d'art, mais elle est aujourd'hui plus florissante que jamais. 11 suffit de citer les noms de Tompson, Purgold, Duru, Thibaron, Thibaron-Joly, Niedrée, Belz- Niedrée, Cottin, Despierres, Hardy, Hardy-Mennil, Lortic, Cuzin, Kœhler, Gruel-Engelmann, Marius Michel, etc.

Fig. 174. Reliure de Le Gascon.

GRAMMAI RE

Fig. 175. Monogramme de J.-I5. Colbeiu Fig. 176. Monogramme 4e De 1 hou.

Page 1