STYLES, MARQUES ET MONOGRAMMES
ANS la première partie de notre travail, on a pu juger de l'influence du goût appliqué à l'Art intime et de ses manifestations multiples à travers les siècles. Nous allons étudier maintenant les différents styles recherchés aujourd'hui pour la décoration intérieure ainsi que dans l'ameublement de nos habitations.
La succession des temps se divise, comme on sait, en plusieurs grandes périodes correspondant aux principaux styles de l'architecture dont les formes, prises comme modèles et considérées comme types, sont ensuite interprétées par les arts décoratifs.
Chacune de ces périodes s'incarne, en efTet, dans une œuvre qui réalise le type du beau et de l'utile tel qu'elle le conçoit. Cette œuvre, création de son imagination et de son industrie, a une relation directe avec les idées qui agitent les esprits, avec ses aspirations et ses besoins ; c'est la traduction de ses mœurs, de ses habitudes, de ses institutions ; c'est la formule de sa civilisation trouvée par l'artiste de génie qui a su découvrir des harmonies nouvelles en restant, à
l'art intime
son insu, l'écho fidèle du n^ilieu qui l'entoure, de l'idée "hurnaine qui le domine.
Le style n'est donc, à proprement parler, que l'expression raffinée du goût, de la mode et des mœurs du temps. C'est la concordance, la similitude des formes d'ornementation dans toutes les branches de l'industrie artistique qui constitue un style. Cette concordance est le résumé des aspirations, des goûts d'une époque.
Voici, par ordre de date, la succession des styles.
Le style roman, qui fleurit du au xii' siècle, est simple et basé sur les proportions des styles antiques, modifiés et embellis par des réminiscences byzantines et même arabes.
Le style ogival ou gothique substitua, du xii' au xvi' siècle, l'ogive au plein cintre roman. 11 est svelte, très contourné, fort original, et se prête au jeu de l'imagination, surtout l'ogival de décadence, désigné sous les noms de fleuri et de flamboyant.
Le style de la Renaissance (i 500-1 589) est fin, léger, et participe de tous les styles, entre autres le grec et le romain.
Le s/jy/e Louz's X/// (i 590-1650) est plus sérieux, mais froid.
h,Q style Louis XIV (1650-1720) quoique boursouflé, lourd et disgracieux, ne manque cependant ni d'éclat ni de grandeur.
Le style Louis XV {i-j2o-ij'/<^), appelé aussi rococo, est prétentieux, eff^éminé, surchargé de rocailles. 11 est néanmoins très agréable dans les petits arts et pour l'ornementation intérieure des appartements.
Le style Louis XVI, plus pur, plus beau et plus simple, est la continuation des deux précédents.
Le style Empire, inauguré par Charles Percier, se rattache au néo-grec; mais il n'est pas exempt de sécheresse et manque de variété, d'élégance et de fantaisie.
Si nous essayons de dégager l'histoire des styles de l'histoire du mobilier, on verra qu'au commencement du Moyen Age, les meubles affectaient les dispositions gracieuses de l'architecture romane. Mais les meubles de cette période à l'usage de l'habitation ont toujours été rares ; à peine si quelques-uns ont survécu. Leur forme était massive; et l'ornementation consistait en chanfreins, moulures et nervures, accompagnés de quelques rares fleurons.
Malheureusement, à la date fatale de l'an 1000, toute trace de préoccupation artistique disparaît. Après cette espèce de nuit barbare, dont les incursions des peuples du Nord et de l'Est, les guerres, en un mot, paraissaient avoir été les causes les plus immédiates^
ET LE GOUT EN FRANCE
l'Europe secoue enfin le joug d'une aussi longue torpeur, grâce à l'éclosion de l'art gothique. Dès lors on décora les meubles riches avec des peintures qui se détachaient sur fond d'or. Ce système d'ornementation, emprunté à l'Italie, se perpétua pendant longtemps. Ainsi les lits, les sièges et les grands coffres qui servaient à renfermer les vêtements et les objets précieux, étaient recouverts d'armoiries peintes ou de sujets tirés de l'I-^criturc sainte, de l'histoire ou de la fable.
L'usage de décorer les ameublements plutôt par la peinture que par la sculpture se conserva pendant le xiii" siècle; mais à partir du siècle suivant, quand le style ogival de la nouvelle architecture exerça une influence directe sur les produits des autres arts, la peinture fut abandonnée et la sculpture donna lieu à une profession nouvelle et spéciale, celle des imagiers, qui travaillaient également la pierre et le bois. Ceux-ci exécutaient des figures, des animaux, des fleurons qu'ils semaient à profusion sur toutes les faces des meubles avec une ravissante délicatesse et une surprenante habileté de détail.
L'ameublement dit gothique régna pendant trois siècles en Europe et particulièrement en France. Les Comptes de dépense de la construction du château de Gaillon, publiés d'après les registres manuscritsdes trésoriers du cardinal d'Amboise, par M. Dcville, établissent que vingt-et-un sculpteurs sur bois étaient de Rouen, ce qui permet d'attester que, dans les dernières années du xv'^ siècle, l'école rouennaise avait acquis une grande importance.
En Italie, où le chêne était moins abondant que dans 1 Europe septentrionale, mais où l'on possédait en revanche des essences qui joignaient à la solidité la finesse et l'éclat de la couleur, telles que le citronnier, où enfin le commerce du Levant avait introduit des objets byzantins exécutés avec des bois précieux par leur dureté, leurs nuances, leur poli et même leur senteur, on confectionna des meubles dans lesquels ces bois de provenance orientale eurent une large place. On varia ensuite les couleurs à l'aide d'incrustations ; on en vint même à insérer dans le bois, de l'ivoire, de la nacre, des ornements en métal, et, plus tard, des faïences et des pierres dures. De tous les bois, l'ébène, en raison de sa dureté, de la beauté de son poli, jointes à sa' couleur noire, qui tranchait vivement sur les tentures de tapisserie ou' de cuir doré, fut celui qui jouit de la plus grande faveur. Les Italiensconstruisaient surtout avec cette essence, de petits meubles dans le
L AKT INTIME.
l'art intime
genre de ces cabinets si curieux et si riches, qui sont ornés à l'extérieur d'incrustations d'ivoire ou de métal, et de peintures à l'intérieur, avec fermoirs d'argent à secret. Ce fut là la grande mode de la Renaissance italienne.
C'est grâce au mariage de Catherine de Médicis, sous le règne de François I", en 1533, que l'on doit l'importation en France de l'art dé décorer les meubles, si florissant en Italie. A Jean de Vérone succédèrent Philippe Brunelleschi et Benoît Maïano, auxquels succédèrent à leur tour le statuaire Jean Goujon et l'architecte Jacques Androuet, dit Du Cerceau. Le xvi' siècle vit naître enfin le meuble français proprement dit, et c'est à ses chefs-d'œuvre que revient, par imitation, tout l'honneur du bel ameublement moderne. Nous n'avions véritablement rien encore qui fût nôtre et raisonnable. Nous vivions d'emprunts. Jean Goujon et sa pléiade ouvrirent sur ce siècle leurs mains pleines de merveilles, et ce qu'ils ont fait en ameublement, personne ne l'a dépassé. Dès lors les meubles reçoivent des bas reliefs et même des figures de haut-relief et de ronde-bosse. Les dispositions architecturales qui servent d'encadrement à ces fines sculptures sont partout empruntées à l'art italien. Les lits sont à baldaquin soutenu par des colonnes ou des figures ; le dossier, les corniches, la frise sont couverts d'ornements; les crédences sont décorées de pilastres à figures ou à chimères avec des bas-reliefs ou des arabesques sur les fonds ou sur les vantaux. Les armoires sont flanquées de colonnettes cannelées sur leurs angles, et surmontées de frontons coupés ou à jour. Les buffets, les bahuts, les coffres de mariage et autres ont la même richesse d'ornementation.
Le meuble français, repris si vaillamment à l'abjuration de Henri IV, préluda, sous Louis XIII, à l'aspect majestueux du règne suivant. De ce style si fleuri, si élégant, si coquet du château d'Anet à celui de la place Royale la distance est grande. Après les guerres de religion qui avaient ruiné la noblesse, tout ce beau luxe de sculpture et de marqueterie qui donnaient tant de prix aux meubles de la Renaissance fut abandonné ; le style fut plus sobre, plus froid peutêtre, mais aussi fier, aussi élégant et plus approprié.
Cette ébénisterie, il est vrai, est pesante et tourmentée. Cependant, il faut rendre cette justice au règne de Louis XIII, c'est que les meubles, sièges, boiseries, ont un aspect sévère et caractéristique qu'on ne rencontre nulle part ; les hôtels étaient construits d'une manière large et princière, et quoiqu'on éprouve un certain malaise à regar-
ET LE GOUT EN FRANCE
der les meubles de ce temps, on ne peut se défendre d'être surpris de leur cachet de grandeur et de force.
L'ameublement véritable, unissant les deux qualités suprêmes, le bon et le beau, ne parvint véritablement à son plus haut degré d'élévation que sous le règne de Louis XIV. A partir du xvii* siècle, l'ébène étant devenu d'un emploi plus fréquent dans la fabrication des meubles, ce bois servit à faire des armoires, des cabinets, des tables, etc., enrichis de sculptures. Les vantaux, les montants, les frises, sont décorés de figures allégoriques, de sujets tirés de la fable ou des romans de chevalerie. Les colonnes torses sont en usage dans la plupart des meubles de cette époque. Déjà, à l'imitation des Italiens, on fait des meubles plaqués d'écaillé avec incrustations de nacre, d'ivoire, décorations de mosaïque et lapis lazuli, et encadrements de cuivre doré, repoussé et à jour.
Bientôt les riches bois de l'Amérique sont employés massifs ou plaqués dans la confection des meubles et lambris d'appartements. C'est l'époque où se font remarquer les travaux de Jean Massé et de ses fils.
, . . . Jean Macc, de Blois,
Et Claude, Isaac et Luc, ses enfants, font en bois Tout ce qui s'y peut faire en son juste intervalle.
dit l'abbé de Marolles dans son Livre des peintres et des graveurs. Jean Massé, le grand marqueteur, pitlore escidtore a mosatco, est désigné comme « menuisier et faiseur de cabinets et tableaux en marqueterie de bois », suivant les lettres données en mars 1671, au profit des artisans qui vivaient au Louvre, où il logeait dès 1641.
C'est dans la seconde moitié du xvn' siècle que le style français atteignit toute sa majesté. La réalisation de ce progrès revient à Colbert, qui avait établi dans l'hôtel des Gobelins la manufacture royale des meubles de France. Les meubles destinés aux châteaux royaux y furent modelés par Philippe Caffieri, grand-père du célèbre sculpteur de ce nom, sur les dessins de Le Brun, sculptés en ébène et enrichis de bronzes dorés et d'incrustations par l'ébéniste du roi Domenico Cucci.
Mais les lignes droites qu'on préférait, en 1696, pour la fabrication des meubles d'apparat, cessèrent d'être scrupuleusement gardées. On vit alors les bureaux, qui allaient bientôt se transformer en commodes pour les femmes, imposer à la table qui les surmontait, les contours
l'art intime
ondulants et capricieux, tandis que les avant-corps renfermant les tiroirs affectaient des courbes et des renflements bizarres, et que les pieds se contournaient en manière d'S. Ces formes saillantes, bombées et tortueuses, n'avaient été jusque-là essayées que pour les
Fig. 177. Table à ouvrage, dite Tricoteuse, en bois d'acajou (xviii' siècle).
sièges, dans l'intérêt des personnes qui avaient à redouter, pour s'asseoir, la rencontre désagréable des angles droits.
Jean Goujon et Du Cerceau avaient déjà prêté le concours de leur merveilleux talent pour embellir les meubles ; mais ce fut André- Charles Boulle, ébéniste du Roi-Soleil, qui porta le style Louis XIY à son apogée. « Ce que Palissy avait fait au xvi° siècle pour la faïence modelée et peinte, dit M. Charles Louandre, Boulle le fit au xvii' siècle pour l'ébénisterie. Il créa la marqueterie de cuivre sur écaille,
ET LE GOUT EN FRANCE
qui depuis a gardé son nom et l'a rendu célèbre, et ses meubles sont restés classiques comme les œuvres des grands écrivains de son temps ». Boulfe était doué d'un talent supérieur pour la composition, la fabrication et l'ornementation de ses chefs-d'œuvre. Il excellait en tout : dessin, ébénisterie, gravure, etc.
Le style du mobilier alla ensuite toujours de plus en plus s'efTéminantet se mignardisant.
La Régence de Louis XV s'attacha à faire des meubles moins massifs et à leur donner plus d'élégance comme décoration ; mais leur forme, sous le rapport de l'ensemble, laisse beaucoup à désirer. L'ébénisteric se mit à faire du convexe et du creux. Cela s'appela galbe et conloitr.
Une foule de meubles nouveaux, dus à l'imagination de Crescent , ébéniste du Régent, prirent place dans les boudoirs. Les plus goûtés étaient recouverts de marqueterie , véritable mosaïque imitant la peinture, où le bois de
rose et le citronnier, essences exotiques rapportées à grands frais des pays tropicaux, rivalisaient d'éclat avec le bois d'amarante ou de violette.
A partir de cette époque, le goût de l'ameublement se manifeste dans toutes les classes de la société. Dans les campagnes, en [Bourgogne, en Bretagne et surtout en Normandie, les armoires se couvrent avec un véritable luxe de sculptures en relief et de brillantes orne-
Fig. 178. Armoire de Boulle (Muscc du Louvre).
l'art intime
mentations. Dans les villes, la bourgeoisie commence sérieusement à s'affirmer, chacun veut avoir un chez soi et y briller. C'est le règne de l'entrain et de la fantaisie. Dès lors, la transformation des styles appliqués à l'ameublement continue de suivre son cours. Au style sévère, grandiose et majestueux de Louis XIV, qui fut suivi d'un style de transition entre les deux règnes appelé par dérision style rococo, devait succéder le style fantaisiste et gracieux qui caractérise le siècle de Louis XV. Bientôt les bronzes et les bois dorés, les contours mouvementés et moelleux, les sculptures et les peintures légères suivront le relâchement des mœurs et dégénéreront plus tard en rocaille, qui deviendra le caractère particulier de ce style. Les fleurs, les feuillages, les guirlandes se mêlent à profusion dans l'ameublement ; les amours se jouent dans les panneaux ; on tombe parfois dans la mignardise et l'afféterie la plus raffinée en recherchant l'élégance, mais c'est une mignardise charmante, séduisante comme la marquise, coquette comme l'abbé, spirituelle et sceptique comme le chevalier.
Le meuble lui-même se met en harmonie avec la toilette des femmes et la galanterie des moeurs ; on recherche la grâce, la commodité personnelle plus que l'apparat ; les sièges s'évasent et s'élargissent; les pieds tourmentés, les formes arrondies, les enroulements prodigués à l'infini, les moulures contournées, semblent brisées par la fatigue du plaisir ; c'est un genre d'une coquetterie charmante, une grâce d'une forme toute féminime, qui ne ressemble à rien de tout ce •qu'on fit jusqu'alors, que l'élégance, le charme, le caprice, joints à l'esprit, ont seuls pu inventer ; un genre tout français, tout national, et qui trouvera toujours sa place dans nos habitations.
C'est alors que les ornements de bronze commencent à surcharger les meubles. « Mais, dit M. Paul Lacroix, avant de tout sacrifier à la monotonie du bronze ciselé et doré, on avait eu la sculpture en bois, qui se prêtait à contrefaire les plus audacieuses excentricités des cuivres contournés en chicorées. Les cadres des glaces, les consoles étaient en bois fouillé et sculpté avec un art inouï. On voyait partout des rocailles jetant des fleurs idéales, des rinceaux entortillés de branches et de feuillages, des végétations fantastiques enveloppant les chimères, les dragons, les serpents, le tout doré de différents ors. Les consoles, qui devinrent les accessoires indispensables de tout ameublement, étaient dorées ou peintes en couleur tendre ; leur décoration, chargée d'abord de rocailles, de guirlandes, de vases et de
ET LE GOUT EN FRANCE
figurines, se fit bientôt plus sobre et se contenta d'enroulements de de perles, de rubans et de feuillages » '.
La mode continua quelques années encore à brouiller les lignes, à rétrécir et abaisser les pièces ; à chantourner les dessus de portes, les bordures des miroirs, à mêler le droit et le tortu, le carré et le rond, à Inventer des commodes aux ventres rebondis surchargées de cuivres ciselés. Quelques détails charmants en sont restés, malgré des formes bizarres ; l'art ne disparaît jamais tout entier.
Enfin, grâce au concours éclairé de la marquise de Pompadour, les dernières années du règne de Louis XV se signalèrent par un mouvement très énergique de réaction contre le goût exagéré des rocailles qui, notons-le en passant, étaient devenues ridicules et insupportables en passant par l'Allemagne. A cette nouvelle époque de transition, un double courant semble entraîner les artistes tantôt vers l'étude des vieux maîtres français, tantôt vers une sorte d'interprétation de l'antiquité. C'est de ce double mouvement que sortit ce qu'on est convenu d'appeler le style Louis XVI.
La sobriété des ornements inaugure dès lors une manière plus calme et en même temps plus douce. Au lieu de ces silhouettes hérissées et tourmentées, les meubles présentent une décoration plus sage, jointe à la régularité et à la pureté de la forme grecque. La gracilité et la légèreté sont avant tout recherchées. Le mobilier, moins opulent, est plus intime. L'ébénisterie d'art fait alors de grands progrès. D'autre part, l'art du placage se perfectionne ; le bronze doré est appliqué sous forme de guirlandes, de fleurs, de bouquets, de vases et autres ornements ; les médaillons en porcelaine de Sèvres s'enchâssent dans le bois de rose et s'encadrent dans le bronze.
Plusieurs artistes de talent concourent à cette heureuse innovation. On cite Joubert, ébéniste du roi, et surtout Riesener, qui avait donné un nouvel essor à la marqueterie, disparue depuis le règne de Louis XIV. Cet habile artiste excella dans le quadrillage des bois, dont il sut admirablement varier les tons et les couleurs dans ses chiUonnières et ses bonhcurs-dii-jour, accessoires indispensables du luxe féminin à cette époque. 11 refit droits les pieds des meubles que la rocaille et le style appelé à tort pompadour avaient lait tortus. A ces bahuts à bedaine, chancelants et titubants, il rendit l'aplomb, la solidité, l'élégance et la grâce. Mais, comme l'a si bien exprimé