I. Paul Lacroix, Le Dix-huitième siècle
l'art intime
M. Paul Mantz, « sous sa main, plus coquette que puissante, l'art s'effémine un peu; Riesener est charmant, mais il est grêle ».
Sous l'influence de Riesener, l'ébéniste à la mode dont les meubles élégants disent si bien quel fut l'idéal au temps de Marie-Antoinette, on sculpta, on dora les fauteuils avec une patience qu'on y a mise rarement depuis : orfèvrerie délicieuse qui atteste l'habileté des coupeurs de bois d'alors, sièges charmants, dont les médaillons délicats étaient montés avec des bergeries de Florian en tapisserie de la Savonnerie ou de Beauvais ; ameublements de grands seigneurs pour lesquels le prix n'était point considéré à la condition que rien n'y serait épargné.
Fig. 179. Monogramme de Mazarin. Fig. i8o. Monogramme de Montausier.
Lorsque la Révolution éclata, le bouleversement social entraîna avec lui le luxe monarchique, mais l'ameublement, quoique tombé dans une voie de décadence défavorable, ne fut pas complètement anéanti.
C'est alors qu'apparut un style étrange et tout nouveau, rejeté ou condamné par tous les manuels d'esthétique. Le style républicain de cette époque de transition a cependant sa place marquée dans l'histoire pour avoir été le précurseur du style Empire. Comme l'a si justement exprimé Jules Renouvier, « la Révolution a laissé dans l'art une traînée en proportion avec son énergie et avec ses illusions fatalement trompées ; mais les faits politiques dont elle est remplie ont tellement occupé ses historiens qu'ils ont passé, sans les voir, devant ses monuments ».
Nous avons essayé ailleurs de combler cette lacune
Quoi qu'il en soit, lorsqu'avec le Directoire la tranquillité se fut
1. Spire Blondel, Les Arts décoratifs pendant la Révolution, Revue Libérale de Janvier 1884.
ET LE GOUT EN FRANCE
rétablie, le centre du luxe se fixa dans la Chaussée d'Antin, où les femmes élégantes abandonnèrent définitivement l'ancien mobilier du xviii' siècle et mirent en vogue l'ébénisterie d'acajou. Les secrétaires, les consoles, les bureaux, les commodes étaient ornés de filets de cuivre doré et de galeries de cuivre à jour.
Les architectes Percier et Fontaine, à leur retour d'Italie, en 1793, furent les instigateurs de cette renaissance de l'ameublement. Chargés d'une ample moisson de dessins recueillis parmi les monuments les plus précieux de l'antiquité, et pénétrés du sentiment classique et pur qui s'en dégage, ils tentèrent d'appliquer les règles de l'art grécoromain il la décoration de nos intérieurs, et portèrent dans les for-
l'i;;. 181. .Moiiof;raninic do Des Portes. Fig. 182. Mono(;rammc de Hliilippc de Moinav.
mes de nos meubles une élégance, une sévérité de style inconnue jusqu'alors.
Le style Empire était créé.
« Le goût de cette époque, dit .M. lù nest Chesneau, a poussé la raison jusqu'à l'abstraction, la simplicité jusqu'à l'indigence, la pureté des contours jusqu'à la sécheresse, la pureté des formes jusqu'à l'aridité, l'^t malgré cela, malgré cette absence de variété, ce manque de souplesse et de fantaisie, malgré la pauvreté de l'imagination, malgré l'inélégance de certaines formes et leur lourdeur et leur peu de souci du bien-être, du confortable dont elles témoignent, il faut bien reconnaître qu'il y a là non seulement un style, mais du style, c'est-àdire une simple date, mais une date durable par la solidité des matériaux employés et le soin apporté à leur mise en œuvre ; une date qu'en dépit des anathcmes fulminés contre elle par le romantisme triomphant, les amateurs et les artistes ont quelque plaisir à réhabiliter aujourd'hui, comme pour protester contre le capitonnage volup-
l'akt intime. 44
l'art intime
tueux et l'aimable chiffonnage de l'ameublement contemporain, art de modiste et de tapissier, art charmant, mais sans lendemain et sans style d'aucune sorte, qui n'autorise pas tant de sévérité contre le style Empire »
Si l'étude comparée des styles est un guide sûr pour reconnaître au premier coup d'œil l'âge approximatif des objets d'art, la connaissance des marques et monogrammes n'est pas moins utile à l'amateur.
Les marques et monogrammes sont, comme on sait, des sortes de signes, de chiffres ou de caractères composés des principales lettres d'un nom, que les artistes et les artisans apposent en guise de signature. On rencontre des monogrammes sur beaucoup de sculptures et de médailles grecques, où ils indiquent tantôt le nom de l'artiste, tantôt le nom de la ville où la monnaie a été frappée. Un grand nombre d'imagiers, de mosaïstes, d'émailleurs, d'armuriers, de tapissiers, de potiers, de peintres céramistes du Moyen Age et de la Renaissance, n'ont pas moins fait usage de ces abréviations fantaisistes que les peintres et les graveurs.
Nous allons donner quelques exemples, tirés de la collection Sauvageot, au Louvre.
Le monogramme AR se voit sur un albâtre du xvi^ siècle, représentant deux femmes tenant un écusson sur lequel on lit, en latin, les conseils suivants : « Les jeunes gens doivent respecter les gens plus âgés, fuir l'intempérance, avoir une retenue convenable, et cultiver les arts » (N° i6).
Les bois sculptés, les bronzes, les armes, la coutellerie d'art, la dinanderie et les étains ont aussi leurs monogrammes (N"^ 187 et igi, 476, 675, 714 et 728).
Il en est de même pour l'orfèvrerie (N" 387) et l'horlogerie. Une montre en forme de croix pastorale, renferme à l'intérieur le mono-
gramme ^ ^ ' lequel (H étant pris pour la première lettre du prénom, et M pour l'initiale du nom propre) permet d'attribuer cette montre à Myrmécide, horloger de Paris qui vivait au commencement du xvi' siècle (N° 430).
Les marques des tapisseries ne sont pas moins intéressantes. Les fabriques d'Amiens avaient pour marque, soit un double S entortillé,
I. Ernest Chesneau, Style Empire, dans le Dictionnaire de l'industrie et des arts industriels.
ET LE GOUT EN FRANCE
soit un A, initiale de cette ville, accompagné d'une fleur de lis. Un cceu7- rouge avec un pal blanc au milieu et deux B, composaient la marque de la fabrique de Beauvais, qui plus tard fut remplacée par Vécu de France et le nom de l'entrepreneur. Lille avait pour marque un lis d'argent sur champ de gueules avec les lettres LF. Quant aux ateliers parisiens de la fin du xvi' siècle et du commencement du xvii% ils offrent des marques curieuses qu'on trouvera reproduites dans l'ouvrage de M. Eugène Mûntz '.
Les marques et monogrammes principaux de la céramique ont été reproduits dans quatre de nos planches hors texte (Planche XIV A, XIV B, XIV C, XIV D). Nous ajouterons toutefois, à titre de complément, que l'A seul ou couronné était la marque de la porcelaine de la Reine ; V Aigle, la marque de Sèvres, sous Napoléon I", de 1810 à 1814, et sous Napoléon III: VAncre, la marque de la faïence et de la porcelaine tendre de Sceaux; un Corde chasse, la marque de la porcelaine de Chantilly; les Fleurs de lis appliquées au poinçon, la marque de Bernard Palissy; les Fleurs de lis en bleu, la marque de Rouen ; FP, la marque de Moustiers; deux LL surmontes d' une couronne, la marque de Sèvres, pâte dure : deux LL cursif croisés, la marque de Vincennes; un Soleil, la marque de la porcelaine tendre de Saint-Cloud ; SX, la marque de Sceaux ; T, la marque de Saint- Cloud -.
Pour en revenir aux monogrammes, la fantaisie, l'amour de l'individualité et l'attrait du mystérieux, ont porté de tout temps les possesseurs d'objets d'art à les décorer de monogrammes dont les ingénieuses combinaisons, confuses en apparence, ont un sens distinct aux yeux de l'initié.
« Parmi les objets susceptibles d'ollrir un puissant attrait à la sagacité des chercheurs, dit .M. Aglaùs Bouvenne, il faut nécessairement placer au premier rang ces admirables reliures que nous ont léguées les siècles passés. Beaucoup de ces charmants volumes, ornés, au milieu des plats, des armoiries de leur propriétaire, portent en outre son monogramme, à leurs angles et sur le dos, entre les nerfs ».
C'est ainsi que, sur les reliures monastiques du xv' siècle, on voit le monogramme du Christ. Ancre aldinc était la marque des Aides, célèbres imprimeurs-relieurs du xvi' siècle. ICnfin, pour citer deux
1. La l'apisscrie, dans la Hibtiotliéque de l'ensci^nemi'itt Ji's lieaux-Arlx.