Alphonse Maze, Recherches sur la Céramique
l'art intime
derniers exemples, la marque de François I", une Salamandre avec cette légende: Nutrio et extinguo (Je nourris le bon et j'éteins le méchant), se voit sur tous les volumes ayant appartenu à ce monarque, de même que sur la plupart des livres de Henri II on voit le monogramme de ce prince et de sa maîtresse Diane de Poitiers composé des lettres DDH.
Il n'est pas rare de rencontrer des monogrammes sur les meubles et sur les objets destinés aux usages les plus personnels. Certains meubles Louis XVI ont centuplé de valeur lorsqu'on eut découvert sous le marbre la marque inattendue de Riesener, le célèbre ébéniste de Marie-Antoinette.
Chacun aujourd'hui se plaît à avoir son monogramme. Les uns le portent gravé sur leur cachet ou sur le chaton de leur bague ; les autres en ornent leurs ex-libris ou le font frapper sur tous les volumes de leur bibliothèque.
Fig. i83. Monogramme de Catherine de Bourbon.
DU CHOIX, DE l'ordre ET DE l'harmonie qui DOIVENT PRÉ- SIDER A l'agencement raisonné DES OUVRAGES d'aRT.
Quels que soient les objets sur lesquels l'amateur fixe sa préférence, la première des conditions, s'il veut satisfaire le goût en satisfaisant aux exigences de l'utile, c'est qu'un choix éclairé, judicieux et délicat préside à leur acquisition.
La réalisation d'un pareil choix n'a lieu, — cela va sans dire, — qu'autant que l'acheteur est passé maître dans l'art de discerner le médiocre du bon, de distinguer le vrai du faux, art difficile et compliqué qui ne s'acquiert, comme on sait, qu'à force de travail, d'études et de patientes recherches.
Par ce temps de contrefaçon à outrance, dont .M. Paul ICudcl. dans son récent volume intitulé : Le Truquage, nous a dévoilé tous les mystères, il serait téméraire de s'aventurer dans le domaine scabreux de la curiosité, sans être muni d'un brevet d'expérience consommée, aiguisée par le savoir et développée par la pratique. Autrement le collectionneur deviendrait chaque jour la proie d'habiles faussaires sans scrupules, dans les pièges desquels le plus adroit n'est jamais sûr de ne pas tomber.
Pour citer un exemple entre mille, prenons, si l'on veut, l'orfèvrerie.
A la suite de vissicitudes nombreuses, l'argenterie française du xviii' siècle a presque complètement disparu. Fondue sous Louis XIV dans des jours de détresse, détruite par la peur sous la Révolution,
Fig. .84.
Chandelier en fer forgé (époque de la Renaissance).
l'art intime
vendue pour satisfaire aux caprices de la mode à l'époque de la Restauration, jetée en toute hâte dans des creusets, en 1848, pour être transformée en argent monnayé, l'argenterie ancienne est, en effet, tout ce qu'il y a de plus rare. Rara avis. Cependant, il y en a encore aujourd'hui pour tout le monde. Jamais on n'a tant vu de vieille argenterie.
Il est pourtant aisé, en ce genre de curiosité, de déjouer les fraudeurs. Le moyen le plus sûr d'éviter les acquisitions malheureuses, c'est de connaître les poinçons des principaux orfèvres.
Mais combien, dans le nombre des amateurs, ont une familiarité suffisante avec ces poinçons, que d'ailleurs les contrefacteurs imitent à s'y méprendre, pour des yeux peu exercés?
Les poinçons des orfèvres doivent être étudiés absolument comme les marques et les monogrammes.
Inutile d'ajouter que de pareilles tromperies se renouvellent journellement pour les antiquités, les armes et les armures, les faïences, les émaux, les tableaux de maîtres anciens et modernes, les vieilles eaux-fortes, les meubles de la Renaissance, etc., etc.
Les amateurs ne sauraient trop se tenir en garde contre la contrefaçon, sous peine de voir une foule de non-valeurs encombrer leurs vitrines ou surcharger leurs étagères.
Mais en admettant que le possesseur d'objets d'art soit doué jusqu'à la suprême acutesse de tous les organes du curieux, vue, goût, tact, flair, faut-il encore qu'il possède certaines qualités d'ordre absolument essentielles.
Ces qualités sont d'autant plus nécessaires que l'ornementation des appartements est d'ordinaire fort mal comprise. Le désir d'entasser richesses sur richesses, d'obtenir de l'éclat au détriment du bon goût, fait souvent perdre de vue aux amateurs de notre temps qu'il n'est rien de parfait en dehors de certaines règles établies par la logique et consacrées par l'expérience.
De là ces fâcheux anachronismes que les gens les plus instruits ne savent pas toujours éviter. Le véritable homme de goût ne se contient pas quand il voit dans l'arrangement d'un boudoir Louis XV une galvanoplastie du Moïse fièrement campée sur la console, au milieu des pâtes tendres de Sèvres et des Céladons de Saxe.
Les productions de l'Art intime ont donc besoin d'être classées d'après certains rapports, certaines conformités, certaines qualités respectives. « L'ordre nous plaît, dit Condillac, parce qu'il rapproche
ET LE GOUT EN FRANCE
les choses, qu'il les lie, et que, parce moyen, facilitant l'exercice des opérations de l'àme, il nous met en état de remarquer sans peine les rapports qu'il est important d'apercevoir dans les objets qui nous touchent ». Charles Baudelaire, le poète des Fleurs du Mal, dans son Invitation au voyage, en donne un bien charmant exemple.
Des meubles luisans,
Polis par les ans, Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs Aux vagues parfums de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds.
Les splendeurs orientales,
Tout y parlerait
A l'âme en secret La douce langue natale.
Là tout n'est qu'ordre et beauté.
Luxe calme et volupté.
Gardons-nous toutefois d'être monotones. Une trop grande uniformité dans la décoration intérieure devient fatigante pour la vue. La reproduction des mêmes lignes, des mêmes figures, des mêmes masses, engendre l'ennui, c'est-à-dire l'inaction de l'esprit, l'assoupissement d'une àmc qui n'éprouve pas d'émotion.
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Par contre, on ne saurait trop éviter de tomber dans le défaut opposé, qui est l'exagération. Rien n'est plus monotone qu'une originalité excessive.
S'il faut de l'ordre dans les choses qui nous entourent, il y faut aussi de la variété. Sans cela, écrit Montesquieu, l'âme languit; car les choses semblables lui paraissent les mêmes, et si une partie des objets qu'on nous découvre ressemblait à une autre que nous aurions vue, ces objets seraient nouveaux sans le paraître et ne feraient aucun plaisir. « lit, comme les beautés des ouvrages de l'art, semblables à celles de la nature, ne consistent que dans les plaisirs qu'elles nous font, il faut les rendre propres, le plus que l'on peut, à varier ces plaisirs ; il faut faire voir à l'àme des choses qu'elle n'a pas vues , il faut que le sentiment qu'on lui donne soit différent de celui qu'elle vient d'avoir » '.