‹ Grammaire de la curiositeChapitre 115 sur 133 · I. Montesquieu, Essai sur le Goût · texte numérisé non relu

I. Montesquieu, Essai sur le Goût

l'art intime

La variété dans l'ordre s'obtient au moyen de gradations successives qui amènent des changements d'aspect propres à surprendre agréablement les regards. Ces passages insensibles d'un état à un autre, dans la chaîne ininterrompue des objets, est un artifice par lequel on fait saillir une oeuvre exceptionnelle, quelle qu'elle soit, en lui opposant des choses de beauté moindre, dont l'expression s'affaiblit graduellement à mesure qu'elles s'approchent de l'objet principal qu'on veut mettre en lumière.

C'est là ce qu'on appelle fondre et graduer entre eux les objets dans une sorte de balancement sagement pondéré. L'ordre parfait n'admet pas de différences sans gradation, a dit un philosophe. Otez les gradations, vous n'aurez que dissonnance et désordre.

Le désordre inévitablement amène la confusion. L'œil troublé n'aperçoit plus que des choses disparates, au milieu desquelles il lui est impossible de rien distinguer. L'esprit lui-même, inquiet, irrésolu, flotte d'un objet à un autre, et le jugement, devenu indécis, hésite à se prononcer.

Cependant, dira-t-on,

Un beau désordre est un effet de l'art.

D'accord ; mais c'est là un point extrêmement difficile, car le défaut d'ordre ne plaît que par intervalles, et nul esthéticien n'a pu encore établir des règles sérieuses pour en assurer le succès.

L'ordre est donc nécessaire, si l'on veut que la disposition des objets soit combinée d'une façon heureuse, utile, harmonieuse. L'harmonie résulte de l'agencement des parties d'un tout, de manière qu'elles concourent à une même fin. Elle ressort naturellement du choix et de la réunion des meubles, marbres ou bronzes, de l'ajustement des tentures ou draperies et de la disposition des principaux accessoires.

Sans nous arrêter à toutes ces merveilles qui nous retiendraient trop longtemps, combien, et sur les murailles, et sur les tablettes, et derrière les glaces des vitrines, combien d'objets éclatants, délicats, rares, réjouissants à l'œil et charmants pour l'esprit, attestent un goût exquis et varié, un ordre méthodique, harmonieux, parfait ! Lisez plutôt cette jolie description de l'appartement d'un célèbre collectionneur, datée de 1861 : «Où vous conduirais-je, écrivait alors le regretté Charles Asselineau, si j'entreprenais de vous parler avec détail de ce musée? Ce musée, c'est l'homme lui-même, un homme qui

l'art intime.

Planche XXIII.

ÉTUDE SUR LES STYLES (xvi' SIKCLe).

ET LE GOUT EN FRANCE

a eu toute sa vie le culte de tout ce qui intéresse l'histoire, les beauxarts, les lettres ; un homme qui a tout aimé et tout gardé, tout conservé, depuis les affiches arrachées dans sa jeunesse aux murailles fiévreuses du Paris de la République et des Cent-Jours, jusqu'aux caricatures contre Hernani ; depuis les annonces pittoresques des marchands en vogue jusqu'aux chefs-d'œuvre si longtemps dédaignés de Boucher et de Debucourt. Voici le sablier authentique de Henri 11 ; voici la cravache de Marie-Antoinette ; voici le marteau de serrurier du roi Louis XVI, gravé à ses armes; un Lancret, que tout Paris a admiré; une belle gouache de Bruandet, des émaux, des dessins, des gravures, des miniatures de toutes les époques, des souvenirs historiques de tous les temps, des spécimens de tous les arts. Et ce musée, cette collection d'objets si divers, où un fragment de sculpture antique se montre à côté des productions modernes du goût le plus décidé; où l'émail, la peinture, la gravure, l'orfèvrerie, tous les différents procédés de l'art, toutes les manières connues se mêlent, s'avoisinent et s'harmonisent, vous ne vous y trompez pas ; ce n'est pas là le cabinetd'un amateur vaniteux, s'instruisant aux ventes, courant les enchères, et jaloux de faire montre à tous les coins de son appartement de la supériorité de ses goûts et du noble emploi de sa fortune. Vous n'êtes point davantage chez un de ces collectionneurs têtus et résignés, qui ne veulent voir dans l'histoire qu'une époque, et dans l'art qu'un filon et qui donnent pour règle à leur goût défaillant la lisière prudente de la. spécialité. Non! l'âme d'un homme palpite à travers ce charmant chaos, et s'illumine d'une sorte d'éclat domestique et personnel, malgré sa diversité, qui fait voir qu'avant tout il y a là un maître, un libre esprit qui ne relève que de lui-même et de sa fantaisie, et qui, sans souci du qu'en dira-t-on, court généreusement au beau pour la seule délectation de ses facultés. Quant à moi, dit en terminant le spirituel biographe, j'en ai assez de ces collections somptueuses, magnifiquement improvisées au poids de l'or et par ministère d'expert : et c'est pourquoi il me plaît de retrouver entre les quatre murs du cabinet d'un philosophe, une collection qui n'est qu'œuvre du temps, de science et de goût, la Jolie d'un sage, et non point l'enseigne d'un trafiquant ou la savonnette d'un vilain » '.

Reste la symétrie, espèce d'arrangement décoratif suivant une certaine proportion. « La raison qui fait que la symétrie plaît à l'àme,

I . Mclangcx curieux et aitecJoti^uea tircx J'une CDllcclion Je lelircs ijulo^i-aplics ayant appartenu à M. Fossé-d'Arcosse, 1861, Notice.

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l'art intime

dit encore Montesquieu, c'est qu'elle lui épargne de la peine, qu'elle la soulage et qu'elle coupe, pour ainsi dire, l'ouvrage par la moitié ».

Dans la symétrie décorative, l'œil n'exige pas le rapprochement et la juste correspondance de deux parties semblables ; il se contente de simples analogies. « Ainsi, deux tableaux de sujets divers, d'écoles différentes, de dimensions autres, peuvent se faire pendant, c'est-à-dire concourir à la symétrie d'une décoration, parce qu'il y a analogie entre la nature même de ces deux masses décoratives. Une plaque en faïence, d'une tonalité claire, peut devenir symétrique à une aquarelle de même taille, montée sur de grandes marges, parce qu'il y a analogie de dimensions et décoloration; ainsi de suite. La parité n'est donc pas indispensable, on peut se contenter de ce queVitruve a si bien défini le conveniens consensus ; et certaines différences, à condition de n'être point outrées, peuvent même accentuer utilement le caractère pittoresque de la décoration » '.

11 n'y pas dérègle sans exception. C'est du reste ce qu'avaient remarqué les critiques d'art, à propos de deux superbes toiles de la collection Laurent-Richard, vendue en 1878. L'égalité des dimensions, qui fait quelquefois choisir pour pendants, sur les panneaux d'une galerie, des tableaux qui peuvent se nuire par le seul fait de leur confrontation, avait fait mettre, dans le salon de M. Laurent-Richard, la Vallée de la Toucque en regard de la Chasse au faucon par Fromentin. Mais c'était là un rapprochement fortuit. Une fois portés à l'Hôtel des ventes, ces deux tableaux qui contrastaient, l'un étant aussi délicat que l'autre est robuste, reprirent chacun leurs qualités propres : celui de Troyon, son exécution mâle et généreuse, celui de Fromentin, sa distinction, sa légèreté, sa finesse.

Aussi bien, cette dissonnance sera produite par deux meubles ou deux objets d'art ayant les mêmes proportions, mais d'un style différent.

Les mêmes lois régissent tous les produits de l'Art intime, et il en est de l'harmonie d'une chambre comme de l'harmonie d'un tableau ; car tous les deux, la chambre et le tableau, sont également soumis à ces principes indéfectibles, qui gouvernent toutes les variétés de l'art ; et l'on peut dire qu'à très peu de chose près, les lois par lesquelles nous jugeons les qualités principales d'un tableau suffisent pour apprécier l'arrangement d'une chambre.

I. Henry Havard, L'Art dans la Maison, Grammaire de l'Ameublement .

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Qui parle ainsi ? Le célèbre conteur américain Edgard Poe, dans sa Philosophie de V ameublement .

Mais, dit à son tour l'auteur de la Grammaire des Arts décoratijs, l'arrangement symétrique des meubles n'est pas nécessaire partout. « Autant il donne un air de repos et de dignité aux appartements de réception, autant il serait froid et déplacé dans un cabinet d'études, de retraite ou de conversation, dans un atelier de sculpteur ou de peintre, dans un boudoir. Même chez un homme d'un esprit méthodique, la régularité ne serait pas longtemps possible dans une pièce où il travaille en compulsant des papiers, en consultant des livres, des cartes, des plans, des gravures. Un artiste qui se recueille avant de se mettre à l'œuvre, ou qui déjà s'occupe à réaliser les rêves de son imagination, a besoin d'être entouré d'objets variés et nombreux, qui favorisent la liberté de son esprit et qui la provoquent par l'inattendu de leurs rapprochements, par l'étrangcté de leurs contrastes. Çà et là, des moulages en saillie sur un mur sombre, appellent un instant l'attention. L'œil glisse sur de vieilles tentures et s'arrête un moment sur des armes dont la ciselure étincelle. La monochromie des plâtres ou des marbres fait valoir les colorations environnantes. Une ancienne armoire, à pentures en fer forgé, laisse voir, par un vantail ouvert, de vieux livres reliés en parchemin, des verres singuliers de galbe et de couleur, des faïences. Une étoffe d'Orient est négligemment jetée sur le dossier d'une chaise du moyen âge : une plante fleurit, verte et rose, dans son cache-pot de porcelaine, sur un bahut de chêne noir : un bouquet se rafraîchit dans un verre d'eau. Sur un coussin de velours gît une bordure oubliée et fanée, tandis que des gravures jaunies par le temps s'échappent d'un portefeuille qu'elles ont crevé de leur poids ou déformé. Au milieu de ce beau désordre, l'esprit, vaguement sollicité en divers sens, n'en est que plus libre... »

« Une jolie femme dans son boudoir n'a que faire non plus de la symétrie. Chez elle, un aimable désordre est aussi un efl^ct de l'art et de la grâce. Là il n'est pas besoin que les sièges soient pareils, que la causeuse soit vêtue de la même soie qui recouvre les fauteuils : il n'est pas besoin que telle miniature, accrochée prés de la glace, ait son pendant de l'autre côté. Au contraire, une apparence de liberté sied à merveille dans ces petits salons intimes où l'on n'entend que menus propos, riens élégamment dits, galanteries de madrigal... Rien n'est plus de mise dans un boudoir, que la fantaisie, l'irréguiier, l'imprévu ».

L'apparence du désordre est ici dans le détail ; l'ordre parfait est dans l'ensemble.

Somme toute, l'amour de la curiosité, la passion fervente du bibelot, ont engendré cet art délicat de raffiner sur les pures et honnêtes jouissances du luxe, d'en multiplier le nombre, d'en varier les espèces d'en réveiller le goût, de rendre les objets extérieurs séduisants, plus enchanteurs, plus propres à captiver notre attention, en répandant l'élégance et le charme dans l'ornementation de nos demeures. Aussi, pour résumer ce chapitre en peu de mots, nous terminerons par un axiome qu'on ne saurait trop méditer: Les produits de l'Art

INTIME, QUELQUE MAGNIFIQUES, QUELQUE LUXUEUX, QUELQUE PRÉCIEUX qu'ils PUISSENT ÊTRE, PERDENT TOUTE LEUR VALEUR DÉCORATIVE s'iLS NE SONT GROUPÉS AVEC GOUT, ORDRE ET SYMETRIE. C'eST ALORS SEULEMENT QUE, EN SE FAISANT MUTUELLEMENT VALOIR, ILS DEVIENNENT UNE SATIS- FACTION POUR LES YEUX ET UN AGRÉMENT POUR LA PENSÉE.

Fig. i86. Mouchettes en fer forgé (époque de la Renaissance).

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