EFFETS DU GOUT SUR LES RELATIONS SOCIALES
Après les Musées ouverts aux études de tous, rien n'est plus propre à former le goût que les cabinets d'amateurs. Tout cabinet, vanté à juste titre par ceux qui le visitent, devient bientôt le rendez-vous des artistes et des gens du monde, attirés vers ce petit temple de l'art et de la curiosité, dont rien ne trahit au dehors l'existence.
C'est, en effet, dans la fréquentation de ces hommes distingués, patients, dévoués, intelligents, érudits, désintéressés, qui recherchent et conservent aux dépens de leur fortune tant de monuments précieux, que l'on acquiert un
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Fumh»o„ h J ' . • . commencement d amour pour les belles cho-
r lambeau en bronze dore et ciselé '
(xviii" siècle). ses. N'est-ce pas déjà beaucoup que de n'être
pas quelqu'un qui n'a rien vu, qui voit tout avec étonnementr L'œil devenu savant dispose l'esprit à le devenir, et lorsque le bon goût nous a appris à savoir tout estimer, on en atteint bien vite la perfection qui consiste à pouvoir tout apprécier.
Quoi de plus intéressant, pour l'homme du monde, que d'être en état de reconnaître l'époque d'un ivoire, de contrôler l'authenticité d'un émail, constater la valeur d'une pièce d'orfèvrerie, deviner la fabrique d'une majoliquc? Trouver la confirmation, ou la négation, ou l'explication d'un fait historique, artistique ou industriel ; appuyer son raisonnement de toutes les preuves, de tous les témoignages qui établissent l'importance et la validité d'un objet, c'est là sans contredit un art, un talent qui supposent le concours de diverses qualités des plus subtiles et des plus rares : discernement, savoir, finesse et étendue d'esprit.
L'amateur éprouve alors l'impérieux besoin de communiquer ses impressions, d'interroger ses confrères, de recevoir leurs avis, de profiter de leurs conseils. De là, des correspondances instructives et inté-
l'art intime
ressantes, parfois suivies de visites souvent renouvelées, dans lesquelles les uns et les autres tirent toujours quelque profit.
Les relations sociales entre collectionneurs ont donné lieu à de piquantes anecdotes. Charles Sauvageot, qui, avec un admirable désintéressement, a donné au Musée du Louvre la belle collection d'objets d'art formée par ses soins, se porta, dès le principe, vers les chinoiseries. Un hasard pour ainsi dire providentiel le détourna de la recherche de ces produits exotiques pour le livrer sans partage à celle de nos curiosités nationales.
Ses premières acquisitions se concentrèrent sur les porcelaines de Chine. On put voir longtemps dans son cabinet des assiettes payées trente sous en 1804, dont les pareilles se vendirent 300 francs et plus à la vente de la duchesse de Montebello. Mais, en furetant les boutiques des marchands de bric-à-brac, le jeune collectionneur rencontrait souvent un collègue de l'Opéra', M. Lami, qui, plus âgé, avait réuni déjà un assez grand nombre de pièces rares, et lui faisait une concurrence insoutenable pour sa bourse. Le danger rend ingénieux et l'intérêt conciliant. Ils s'entendirent donc. M. Lami continua à surveiller la chinoiserie, Sauvageot concentra ses recherches sur les objets du Moyen Age et surtout de la Renaissance. Célibataire et habitant un véritable appartement de garçon, il dut forcément circonscrire ses acquisitions aux œuvres d'un petit volume et repoussa toutes celles qui dépassaient une certaine dimension. Le sacrifice ne fut pas grand, son goût fin et délicat le portait vers ce genre d'objets. Il eût volontiers appliqué à l'art ce que l'on dit de la nature : Maxime miranda in minimisé.
Fidèle à l'engagement qu'il avait pris avec son confrère, Sauvageot ne porta plus son attention que sur les produits de l'art français, principalement sur les produits du xv° siècle, du xvi' et de la première moitié du xvii', dont les spécimens merveilleux forment aujourd'hui sa collection sans rivale^.
Veut-on un autre exemple?
M. Bonnardot, l'amateur d'estampes bien connu par ses ouvrages sur l'art de la gravure, nous initie en ces termes à ses propres débuts :
1. Charles Sauvageot se livra très jeune à l'étude de la musique. Admis au Conservatoire dès l'ouverture de cet établissement, qui eut lieu en 1795, il remporta le premier prix de violon en 1797. Les succès du jeune virtuose lui valurent une place à l'orchestre de l'Opéra; il devint premier violon et y resta jusqu'en 1829, époque où il obtint sa pension do retraite.