Albert Jacqucmait, Histoire du Mobilier
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ait eu l'idée d'appliquer le bronze à la décoration intérieui-e, en le mariant sous des formes élégantes, avec le bois sculpté et les incrustations d'écaillé et d'étain.
Une transformation absolue s'opère avec Louis XV et la Régence. Le mobilier intime voit commencer l'ère des chicorées et des rocailles, en même temps que la perfection de la ciselure. Parmi les promoteurs du genre il faut citer en première ligne Meissonnier, qui
poussa le caprice jusqu'à l'exagération; Philippe Caffîeri , qui imprima à ses bronzes d'ameublement un cachet de bon goût et de remarquable élégance; Cressent, rival parfois heureux de Caffieri, dont les bronzes sont également fort remarquables ; Martincourt , et enfin Gallien, dont les contemporains appréciaient fort le mérite. « Il modela et exécuta pour le roi, dit M. Louis Courajod , différentes horloges de grand apparat et destinées à décorer certains appartements
Fig. i3. Pendule en marbre blanc et bronze doré publicS du palais delaCOU-
(époque Louis XVI). ronuc. C'est à lui que les
intendants des menus commandèrent de dessiner, fondre et ciseler la superbe pendule de la cheminée du cabinet du Conseil, à Versailles, lors de la réfection de ce salon en 1756. Elle représentait la France gouvernée par la Sagesse et couronnée par la Victoire, qui accorde sa protection aux Arts. Elle fut payée 6,500 livres à son auteur. L'admiration qu'excita cet oeuvre est constatée par le duc deLuynes dans ses mémoires ».
Certes, dit avec raison Albert Jacquemart, on peut reprocher aux bronzes de la Régence et de Louis XV un caprice exagéré. L'abus des chicorées chantournées, des médaillons à collerettes frisées, des coquilles enroulées, s'y fait sentir ; mais il y a dans les flambeaux et les candélabres, dans les bras porte-lumières, dans les chenets et
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garnitures de feu, un ensemble riche et des détails si heureusement traités et d'un caprice si spirituel, qu'on se sent subjugué. (( il arrive un moment d'ailleurs où tout cela se discipline et s'assagit ; déjà le rêve de Vanliqiic tourmente .M"" de Pompadour, et sous son impulsion apparaissent les premiers germes de la réforme qu'on va poursuivre sous Louis X^■ I ; le changement est assez notable pour qu'on cherche à le caractériser par un nom, et la favorite artiste a la pru-
Fig. I ).. Face d'un bureau en bois d"ébcne et bronze doré, exécuté par C. A. Uoulle.
dence de choisir celui de i^cnre à la reine. C'est là que se lait sentir l'inlluence de Martincourt et de son élève (louthière, qui, demeurant en 177I; quai Pelletier, à la Houcle d'Or, prenait le titre de «ciseleur « et doreur du roy », sur une pendule de la collection de sir Richard Wallace ».
Ajoutons que son invention de la dorure au mat (it en lOurope la fortune des bronzes français d'applique. Comme ciseleur, on l'a peutêtre égalé, — car de nos jours, remarque .M. Philippe liurty, il y a des artistes de la plus incroyable habileté — mais non comme inventeur de modèles et d'arrangements. Nous en donnons comme exemple un des plus brillants chefs-d'œuvre de Gouthière qui soit parvenu
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intact jusqu'à nos jours. 11 consiste en quatre immenses candélabres style Louis XVI, et une pendule merveilleuse, cadeau royal fait aux ancêtres du marquis de Pomereu, et qui décorent le salon de son hôtel, rue de Lille, à Paris.
Mais les bronzes Louis XVI, qui tiennent la place principale dans la production artistique de l'époque, ne se décrivent pas. Pardon ! M. Edmond de Concourt va nous prouver le contraire. Sur les murs de peinture tissée de sa salle à manger, il ne souffre aucune décoration, si ce n'est « deux grands bras en bronze doré, mettant sur le panneau du fond leur riche serpentement contourné, et dressant leur feuillage de rocailles, d'où la bobèche sort et s'éptinouit comme l'efflorescence vigoureuse jaillissant du resserrement et du nœud d'une branche. Un beau et libre travail de bronze doré, qui n'a dans sa perfection quoique ce soit du fini sec, du travail perlé moderne.
« Le merveilleux art industriel que l'art des Meissonnier, des Gouthière, et de tant de grands inconnus, pétrisseurs de bronze doré, fabricateurs de ces robustes et élégantes choses qui ont l'air de sculptures tournées dans un or malléable ! Quel assouplissement de la matière rebelle, et les habiles caresses des ciselets sur cette fonte qui perd sa rigidité et prend quelque chose de la mollesse de son modèle en cire ! Ces bronzes dorés, j'en possède quelques-uns qui sont de la large facture de Meissonnier, et de la facture précieuse des bronziers de la fin du siècle. J'ai dans mon antichambre, un portoir, un des plus purs spécimens de cette rocaille, au départ semblable au dos bombé et sinueux d'un coquillage, et qui se creuse, et se renfle, et ondule, et serpente, et se braAche, et se termine en des tiges ornementales qui ont pour boutons de fleurs des perles si longues qu'on dirait les larmes de la sculpture. Et l'or de ce portoir, si tranquille et si l'eposé, en son éclat sourd, cet or qui a pour lui cette patine que le temps apporte aux vieux métaux ! »
Comme on le voit par cette magnifique description de styliste, jamais la grâce de la composition, la finesse de la ciselure et de la dorure n'ont été portées à un tel degré de perfection, et jamais on ne poussa le luxe des bronzes autant qu'à cette époque. La collection du duc d'Aumont ne contenait pas à elle seule moins de cinquante-etune pièces importantes de la main du célèbre Gouthière , lequel mourut le 8 juin 1813, réclamant en vain au domaine le payement d'un mémoire de 756,000 livres que lui devait M""" Du Barry, pour
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les bronzes d'une richesse inouïe qu'elle avait commandés depuis la mort de Louis XV, sans se préoccuper de l'état de sa fortune '.
N'oublions pas de mentionner la monture des fleurs en porcelaine, industrie toute spéciale née de l'invention de la porcelaine tendre française. « Ce goût désordonné (de la porcelaine) fit épanouir toute une flore. Des parterres entiers, avec toutes leurs variétés de plantes, sortirent des fours de Vincennes et vinrent s'animer dans la main d'habiles ouvriers qui forgèrent une végétation de bronze pour ces fleurs d'émail. Duvaux prit une part active à ce mouvement de la mode qui consistait à semer des bouquets de porcelaine sur les lustres, les bras, les girandoles, et à les introduire dans toutes les parties de l'ameublement. A voir les personnages qui lui faisaient monter des fleurs de \' incennes, et en examinant la description des pièces qu'il livrait, on peut affirmer que Duvaux était un des premiers parmi ceux qui fabriquaient ces branchages dorés d'or moulu ou vernis au naliircl, ces plantes de cannetillc, ces bouquets factices qui, pendant quelque temps, donnèrent aux appartements l'aspect de jardins ou de serres. Pour que l'illusion fût complète, rien ne manquait à ces bouquets, pas même le parfum qu'on savait leur communiquer artificiellement » ^.
Les bronzes d'art occupent aujourd'hui une large place dans l'ameublement. Delafontainc, qui travailla en ijqo dans l'atelier de David, et qui devint depuis ciseleur-doreur, rue de la .Monnaie, où il vendait des médailles, notamment celle d'Andrieu sur le Retour du Roi, fut plus tard, pendant un temps, le seul bronzier qui produisît des œuvres d'art; c'est lui qui mit en évidence le Danseur Napolitain de Duret, lequel eut un succès de vogue. .Mais, hàtons-nous de le dire, les sculpteurs de talent n'ont pas peu contribué à cette résurrection de la statuaire en métal. Pour ne pas les nommer tous, il sufiira de citer Une Heure de la Nuit, d'après ]. Pollet, le joli groupe de Vénus coupant les ailes de l' Amour, d'après Schocnwerck, et le Combat du Lapithe et du Cen/azn e, par Harye. lOlèvede Dosio pour la sculpture, de (léricault pour la peinture, de l' auconnier pour la ciselure, Darye étudia non seulement l'anatomic humaine, mais encore, et d'une façon toute spéciale, l'anatomie des animaux. Les ours, les taureaux, les éléphants, les hippopotames et toutes les monstruosités de la zoologie, qu'un préjugé ignorant nous montrait comme difformes, ce liulfon
1. A. de Cliampeaiix, I.cs Meubles anciens à i'I'nion centrale. Ga/elte des Bc.Tiix-Arl';. nov. 1SS2. ». L. Courajod, Le Livre de La\ard Duvaux.
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de la sculpturales a poétisés, embellis, et son ébauchoir puissant leur a restitué cette majesté grandiose qui, loin de déplaire, émeut et fait songer aux forces imposantes de la nature.
Frappé de l'imperfection de la fonte au sable, procédé par lequel la
reproduction est presque toujours incomplète, rarement fidèle et d'une exactitude contestable dans les détails les plus délicats, — ce qui nécessite absolument un travail compliqué de ciselure, — Barye apprit bientôt par expérience que ce travail est un des fléaux de la statuaire en bronze. Sans être des ciseleurs hors de pair comme les Ladeuil, les Morel, les Attarge, les Vechte, les Fannière, il y a bien des ouvriers assez habiles, assez sensés, pour respecter le modèle qui leur est confié, assez adroits pour enlever les bavures du métal, sans enlever ce qui
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doit rester, assez familiers avec les lois du dessin pour comprendre où finit la forme vraie, où commence le caprice. Mais la plupart des ciseleurs préfèrent le maniement de l'outil au respect de la forme. Au lieu de chercher la précision, la pureté, la vérité, ils prodiguent les coups de lime et les coups de ciseau jusqu'à ce que les parties du modèle soient bien polies, bien lisses. Que la forme demeure ce qu'elle était, où qu'elle s'altère, peu leur importe, et l'engouement de la foule pour le bronze'nettoyé se charge de les absoudre'.
Pour toutes ces raisons, et aussi en vue d'intérêts matériels qu'il serait maladroit de négliger, Barye se décida à fondre lui-môme et à ciseler ses œuvres, en un mot, à devenir fabricant, et, depuis lors, les bronzes de ce modeste et grand artiste , que ce soient des statuettes ou des animaux, prirent place dans toutes les collections d'art, comme des petits chefs-d'œuvre d'un genre absolument nouveau et qui seront un des honneurs du siècle.
Que l'antiquité réclame et obtienne souvent la priorité dans le domaine purement artistique, nul ne saurait le contester. .Mais quand la science se mêle de la partie, l'époque moderne, aidée de ce puissant auxiliaire, arrive à des résultats tellement merveilleux, que l'imagination de nos pères, si multiple et si féconde, ne peut pas même revendiquer l'honneur de les avoir prévus. Cette remarque est applicable
I. Ch. Robin, Histoire illustrée de l'Exposition de / ."?5.^. cliap. Bron\es.
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surtout à la découverte de Collas et Sauvage, qui inventèrent, simultanément, il y a une quarantaine d'années, une machine susceptible de reproduire, avec une exactitude et une précision mathématiques, les chefs-d'œuvre de la statuaire et enseignèrent des procédés à l'aide desquels la réduction s'opérait mécaniquement à une échelle déterminée. C'est en recourant à la machine Collas, encore en usage aujourd'hui, que M. Barbedienne a pu se procurer et faire couler en bronze les réductions des principaux chefs-d'œuvre de l'antiquité, de la Renaissance et des temps modernes, dont on a pu constater l'éclatant succès. Telles sont : la Venus de Milo , la Porte du Baptistère de Florence, de Ghiberti; le Moïse et le Penseur de Michel-Ange; le Frajiçois I", d'après Clésinger.
Depuis cette époque, le vaillant initiateur de l'art du bronzier a encore élargi la donnée du beau, en s'appliquant à transformer le goût du public et en mettant à sa portée d'autres chefs-d'œuvre : les Trois Grâces, de Germain Pilon ; le Voltaire et le Rousseau, de Houdon; la Pénélope, de Cavelier ; les Bergers d'Arcadie, d'Aizelin ; le Chanteur florentin, de Dubois, etc., etc. Le choix de ces sujets, leur variété, l'exactitude des réductions, la perfection et la légèreté des fontes, les soins apportés à la ciselure, puis, enfin, le bon goût de la plupart des compositions ornementales modernes, ont fait peu à peu pénétrer les bronzes d'art dans les habitudes domestiques. Si bien qu'aujourd'hui il est peu d'intérieurs, même modestes, où l'on ne trouve quelques bonnes réductions de l'antique. Une coupe, un animal de Barye, un chien de Mène, une élégante reproduction de Pradier, de Mercier, de Delaplanche, un médaillon de David d'Angers, quelque œuvre enfin faite avec de cette belle matière si fine, d'un ton si riche, et sur laquelle la lumière coule si bien.
On conçoit maintenant quel rôle important les bronzes d'art jouent dans la décoration intime. Certains amateurs, fortifiés par de bonnes études classiques et guidés par un goût très pur, ont la passion calme et sereine de l'antiquité. Mais ils savent que la sculpture romaine est carrée, puissante, philosophique, d'une lourdeur robuste, d'une ampleur pesante, même dans les choses de petite dimension, comme il convient à un peuple de licteurs, de tribuns et d'augures; qu'elle a on ne sait quel air guerrier et sacerdotal, et que jamais sa noblesse ne s'attendrit d'une grâce ni ne s'égaye d'un sourire. Ils savent que les fronts sont bas, les yeux fixes, les masques rudes, les attaches solides, empruntés à des muscles d'hercules ou d'athlètes; que les
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femmes elles-mômes, pétrifiées dans l'immobilité d'une pose silencieuse, conservent de rigides attitudes de vestales ou de matrones retirées au plus profond de la maison, autour de l'autel consacré de la déesse ou à l'ombre mystérieuse des lares domestiques. Voilà pourquoi l'art grec surtout les attire et les séduit, car si les figurines en parfait état de conservation recueillies en Grèce, en Étrurie et en ^Vsie Mineure sont rares, ils n'ignorent pas que posséder de pareilles œuvres, c'est respirer l'antiquité dans sa fleur! On s'explique alors que ces raffinés préfèrent, à la sévérité de l'art romain, la familiarité charmante de l'art grec, dans la contemplation duquel ils peuvent ennoblir et développer le sentiment d'élégance inné en eux. Ils étudient, non avec les textes, mais avec les yeux. Ils se vouent au culte de la forme et de l'adoration des lignes harmonieuses et de la beauté plastique. Contemporains de Périclés, devant leurs regards éblouis, Aphrodite a laissé tombé le voile de lin qui couvrait les splendeurs de son corps immortel, et la Venus de Milo règne dans leur collection, parmi les dieux et les déesses, au milieu des adorables et sveltes créations d'un Olympe de bronze.
D'autres amateurs préfèrent les bronzes superbes de la Renaissance, de la Renaissance italienne notamment, dus aux restaurateurs d'un paganisme élégant, spirituel, précieux. Ceux-là recherchent les figurines et les médailles fondues à cire perdue, sur l'èpiderme desquelles l'œil ravi aperçoit encore le coup de pouce à travers la patine merveilleuse qui les recouvre. Ces œ-uvres charmantes, ces fières effigies des sculpteurs et des médailleurs florentins, font du reste le plus bel efTet dans une vitrine, alternant avec les cires coloriées, les miniatures à l'huile et les fins émaux de Limoges.
D'autres encore, bien qu'admirateurs des chefs-d'œuvre plastiques de l'antiquité et de la Renaissance, ont la passion des bronzes d'art appliqués à l'ornementation, soit du xvi'^ siècle, soit des temps modernes. Et, dans le nombre un en trouve collectionnant qui des candélabres, des flambeaux et des chenets, qui des torchères, des girandoles et des lustres. C'est alors que l'amateur intelligent, amoureux des belles choses et du grand art dècoratil des deux derniers siècles, c'est-à-dire de tout ce qui peut contribuer à la distinction, au bien-être et au charme de la vie, applique à son usage particulier les rares reliques du luxe élégant et spirituel de nos aïeux.
Les derniers amateurs enfin sont de leur temps et prêtèrent le présent au passé. Ce qui leur plaît, ce sont les œuvres des artistes
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vivants coulées en beau bronze et possédant ce cachet de modernité qui leur va si bien. Ils savent d'ailleurs que le bronze est le métal d'art par excellence et que, sans valeur intrinsèque,, il vaut surtout par l'empreinte de la main légère ou puissante qui l'a façonné. C'est en face des œuvres de leurs contemporams surtout qu'ils comprennent le génie heureux, fertile, prodigue, d'une fécondité inépuisable et toujours prête, d'une inspiration jaillissante et soudaine, de ce bel art français, dont la force élégante et la souriante jeunesse se trouvent à la fois traduites et fixées dans une matière incorruptible. Aussi est-ce pour eux que les sculpteurs composent leurs plus délicieux groupes et leurs plus charmantes statuettes, lesquelles peuvent être placées partout : il ne s'agit que de les bien choisir ; leur tournure spirituelle, la beauté hardie des draperies leur permettent d'affronter tous les voisinages. C'est le complément obligé de tout mobilier artistique.
Fig. 17. Bronze époque Régence
Fig. iS. Cires du xvi" siècle (Collection Je M. Ed. Rouveyrc).