I . Charles Blanc, Grammaire des arts du dessin
ET LE GOUT EN FRANCE
qui fait rêver. Lorsqu'on songe que la femme qui a posé devant le peintre est aujourd'hui
au foyer bonne femme accroupie,
que l'âge a passé une couleur terreuse sur cette rayonnante jeunesse, que cette peau fraîche et tendue s'est ridée comme les pommes de l'an passé, et que ces grands yeux ont éteint leurs flammes, on admire la puissance du génie qui a assuré à cette beauté fragile vingt ou trente générations d'admirateurs » '.
l'iandrin a fait aussi d'excellents portraits, bien peints, très vrais, d'un dessin correct et d'une grande noblesse de style. La seule qualité qui lui manque est la grâce; aussi ses portraits de femme sont-ils souvent dépourvus de charme. En un mot, les portraits de Flandrin ont moins de profondeur que les portraits de Delaroche ou d'Horace Vernet. Ceux-ci se recommandent par un naturel, une vérité, une distinction, un bonheur de poses et une simplicité de moyens, qui attestent tout d'abord la supériorité de leurs auteurs.
Mais si, à travers quelques imperfections on veut rencontrer le vrai talent, c'est à Ricard ou à Chaplin qu'il faut nous arrêter. Le premier, artiste de style plein de verve, est quelquefois fort inégal, mais il a surtout une palette d'une grande puissance. Les portraits de Ricard ont un éclat et une splendeur de vie extraordinaire. Il a vécu en Italie, entre Titien et Véronèse, et il excelle à jeter sur une tête un faisceau de rayons lumineux qui éclairent les côtés saillants de la physionomie. « Le portrait de M""" Sabatier, qui a fondé sa réputation au Salon de 1851, raconte Edmond About, est une de ces œuvres provoquantes qui arrêtent les gens au passage et les forcent d'admirer. Je me rappelle que lorsqu'il fut exposé pour la première fois, j'étais à l'école normale, je m'échappais, avec quelques amis, du cours de iVl. Saint-Marc Girardin, pour venir voir M"" Sabatier avec son petit chien sur les genoux. Puis nous regagnions à toutes jambes la grande salle de la Sorbonne, heureux de rapporter dans nos yeux le souvenir d'une si radieuse beauté. 11 s'est passé depuis ce temps quatre énormes années, et le portrait a plus gagné que perdu. Le portrait de la belle M"' Kalergi a également de quoi faire rêver les écoliers : il en est de tout âge. Lorsqu'on admire cette chair nacrée, on croit voir une reine nourrie de perles, comme Cléopàtre»-.
1. Edmond About, Voya^v â travers l'Exposilion des Heaux-Arts. i855.