Edmond About, id
l'art intime
Quant à M. Chaplin, c'est aussi un coloriste brillant, quoique avec moins de puissance et de solidité. Ses portraits se recommandent par une grande franchise de touche, une grande liberté de pinceau. Malheureusement sa peinture est en général un peu lâchée et manque de précision dans le modelé.
Après Bonnegràce, dont les portraits, peints d'une manière énergique et robuste, semblaient le reflet pris dans une glace des personnes mêmes ; après M. Cabanel, à la riche et éblouissante
Fig. 27. Avant la tluie, par Ed. Von (dessin de l'artiste).
palette, se placent MM. Pérignon et Dubufe, si appréciés de toutes les dames du monde , car des mains de ces deux habiles magiciens, elles savent qu'elles sortiront toujours blanches, roses et fraîches comme des fleurs. C'est là ce qu'on appelle faire joli, et l'apogée de leur réussite est de faire charmant. Ce n'est peut être point assez pour l'art tel que le comprenaient Léonard de Vinci dans la belle Ferronnière, Raphaël dans la Dogni, Van Dyck dans la marquise de Brignole, Rembrandt dans la dame à la Tuerie ; mais il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe.
Un peintre d'un talent viril, foncièrement original, et qui aurait mérité d'entreprendre ce voyage s'il n'avait préféré au métal corinthien un bronze d'une toute autre provenance, a laissé quelques
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portraits clignes des grands maîtres. Nous avons nommé Courbet. Tel est ce buste de jeune femme au teint limpide, dit la Belle Hollandaise, qui soulève, par un des côtés, son opulente chevelure rousse et se mire, comme la Maîtresse du Titien, dans une petite glace à main. « La Belle Hollandaise, dit M. Philippe Burty, est une rousse, une blanche et plantureuse rousse, une descendante de la famille qui fournit l'original pour la Toison d'Or. Rubens n'a point vu de joues plus laiteuses, plus nacrées, mieux veinées de petits filets
Fin- 2K. I,A Forêt en Automne, par Coiirbi.".
azurins, mieux fardées de rose allant du rose carné du coquillage au rose purpurin de la pivoine. Les yeux, très grands, bleus, candides, redoutables, brillent avec la persuasion tranquille de la victoire; une natte énorme et luisante, qu'elle a dénouée et qu'elle soulève devant sa glace à main, s'éparpille et tombe comme les gouttes ensoleillées d'une giboulée. Le sensuel de cette bouche veinulée comme une cerise anglaise, l'aristocratie de cette main aux fossettes accentuées, la souplesse de cette chevelure annelée, attestent, dans ce maître qu'on a si grossièrement taxé de brutalité, la plus rare entente des conditions de la beauté féminine dans ce qu'elle apporte aux délicats de plus raffiné » '.
I. l'ii. Burty, ^oVkc iw Catalane des tablCiiux de Gustave Courbet, 1881.
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Après le portrait, c'est le paysage moderne que les artistes comprennent le mieux et que les amateurs apprécient le plus.
La régénération du paysage en France, est l'œuvre multiple des Paul Huet, des Aligny, des Cabat, des Daubigny, des Curzon, des Français, des Lavieille, des Jules Dupré, des Théodore Rousseau.
Théodore Rousseau fut un des plus hardis parmi les novateurs. Ce grand paysagiste, dont les tableaux présentent les plus rares nuances du ciel et de la lumière, les plus singuliers aspects de la campagne, dut tout son talent, toute sa science, tout son art, à lui-même. Il ne tient rien de la tradition et ne rappelle aucun maître ancien, ni comme impression de nature, ni comme faire. Pour surprendre ces effets curieux et charmants, qui seraient passés inaperçus parce qu'ils ne durent pas, il faut avoir longtemps vécu dans les champs, dans les bois. Il faut avoir passé des semaines entières à battre les buissons, à flâner au bord des ruisseaux ou sur la lisière des forêts.
Les peintres qui ont le plus varié, dit Charles Blanc, n'ont guère eu dans leur vie que trois manières. « La nature qui est un grand peintre, elle aussi, a des manières sans nombre ; elle change de toilette dix fois par jour, si bien qu'il est impossible de connaître ou du moins de fixer sur la toile toutes les variantes de sa parure. Autrefois les teintes automnales étaient préférées dans le paysage. Rousseau, avant les autres, osa peindre les premières floraisons du printemps, la verdure naissante et fraîche, les paysages blonds. Aussi est-ii de tous les paysagistes celui qui a le plus varié dans ses tableaux » '.
Le Printemps à Barbizon est un paysage frais et rose comme un pommier en avril ; le Givre est une scène d'une tristesse poignante, prise des hauteurs du Valmondois, dramatique dans le ciel, morne sur la terre. Tous les amateurs s'accordent à regarder ce morceau fameux comme un chef-d'œuvre. Les Bords de l'Oise font au Givre une opposition délicieuse. Après le Rousseau dramatique, voici le Rousseau radieux, épris des ors clairs, des émeraudes transparentes et des fines turquoises qui parent le front de la nature au printemps. On sait comme le maître traite les vastes panoramas et avec quelle' richesse il déploie les nappes flottantes de l'étendue, irisées du poudroiement de la lumière. Le Matin relève du même ordre de recherches. C'est un paysage d'un blond délicieusement fade : le ciel est doux, l'eau est
I. Charles Blanc, Notice du Catalogue de la collection Laurent Richard, 1878.
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douce, le vert tendre ; les terrains sont humides et le fauve pâle des vaches qui s'abreuvent semblent participer de la teinte générale d'une campagne dont la couleur défaillante va s'évanouir. « Si les oiseaux rêvent dans leurs nids ouatés, dit M. Bergerat, ce sont des paysages comme ce Matin qu'ils voient en songe ». La Lisière du petit bois est un morceau plus franc d'opposition, plus voulu ; quant à VEffet d'automne en forêt, selon l'heureuse expression de Charles Blanc, il représente à merveille le soleil qui se lève, éclairant l'été qui se couche, un beau jour qui commence, dans une belle saison qui finit '.
Mais parmi ces toiles splendides, renommées entre toutes, que les amateurs les plus intelligents et les plus raffinés se disputent aujourd'hui à prix d'or ou s'envient comme les perles et les fleurs de l'école moderne, il faut citer le Donnoir du Bas-Tiréaii, tableau tranquille et robuste dans lequel la forêt de l' ontainebleau semble, en effet, immobile, silencieuse et endormie, et V Automne au Jean de Paris. « Jamais, dit un cmincnt critique d'art, jamais le grand artiste n'a traduit avec plus de puissance, dans l'un, la calme profondeur de la forêt, la fraîcheur hospitalière des grands abris offerts aux animaux domestiques, le feuillage impénétrable aux flèches ardentes des canicules ; dans l'autre, la somptueuse coloration dont l'automne revêt la nature, les ors du ciel dans le lacis des branchages rouillés, les bruns roux des dernières feuilles, le velours des mousses sur le rugueux des roches, le vert sombre des terrains, le miroir luisant des ruisseaux »
11 est impossible de parler de Rousseau sans dire un mot de Jules Dupré, dont il sullira de citer le joyau précieux intitulé : Automne. Ln cours d'eau s'y faufile à l'ombre d'un bouquet d'arbres dont le feuillage, coloré puissamment, se détache sur le ciel nuageux et parmi l'intense verdure des prés. Un troupeau, un pâtre ajoutent le sentiment de l'activité de l'homme à ce motif d'une absolue simplicité. Quoiqu'il en soit, « ]3uprê était resté fidèle à sa belle furie d'empâtements où il fixait la lumière, quand Rousseau, vers la fin, déplus en plus dissimulait l'ostentation des procédés. Kt tous les deux, ils sont dans la légitimité de leur art, si ingrat, si rude à qui sait peu, si souple, si complaisant, si docile sous la main de ceux qui ont dompté le monstre. Tous les deux ils témoignent d'une égale horreur pour ce qui est banal et de facile abord. Même dans les motifs les plus simples, Dupré, comme Rousseau, voit toujours la nature grandement » ^.
1. Charles Blanc et F-'mile liL-rgcrat, Notice du Catalogue de la collection Laurent Richard.
2. liniest Cliesiieau, Collection d'un amateur. Catalcj^uc de tableaux modernes,