L'Art du XVIll' siècle
2. Tlicopliilc Gautier, Notice du CaUtloffue Je Li CoUcction Boilelle.
l'art intimf. y
l'art intime
Le sujet allait admirablement au talent un peu païen de Ingres, qui y a mis toute l'élégance et toute la noblesse de son talent
Si, d'un autre côté, nous rencontrons la Barque du Dante, d'Eugène Delacroix, ou sa Barque de don Juan avec son entassement de désespérés, roulés par le flot dans l'ombre du crépuscule, où le soleil s'éteint sinistre et rouge à l'horizon livide, on reconnaîtra dans cette individualité puissante un peintre brillant, un décorateur de fantaisie sans égal, plein d'esprit et de génie, qui fut un grand coloriste malgré son mépris de la forme et l'incorrection quelquefois systématique de son dessin. Alexandre Dumas père l'a bien jugé. « Il y a dans la couleur de Delacroix, dit-il, quelque chose du brillant cachemire de l'Inde ; le tissu en est moins régulier, le dessin en est moins savant que celui du cachemire français ; mais mettez ces deux cachemires l'un à côté de l'autre, et vous verrez le second tué à l'instant même par le voisinage du premier »
Les toiles de M. Hébert, qui est un peu le Bellini de la peinture, sont, au contraire, empreintes d'une teinte mélancolique. La Malaria et le Banc abandonné, entre autres, offrent deux charmants échantillons de la distinction individuelle du maître et du charme un peu maladif de sa peinture.
Il n'en est pas de même de Gérôme, l'auteur du Pifferaro, du Combat de coqs, d''Aspasie, de Phryné et de tant d'autres jolis tableaux, où le peintre a déployé toute l'originalité de son pinceau à la fois souple et varié.
Mais le véritable inspirateur du peintre de genre, c'est l'Orient. Qui ne connaît le Boucher turc, de Decamps, dont le mur blanc qui remplit le rôle principal reflète une somme incalculable de lumière ! Aujourd'hui, une foule d'artistes sont allés apprendre en Orient la lumière et la couleur, ces dons suprêmes des véritables peintres, que possèdent si bien Marilhat, Théodore Frère, Ziem et Fromentin. Fromentin est le plus sensible, le plus vrai, le plus fin, et par dessus tout le plus distingué des peintres orientalistes. Ses tableaux sont de petits chefs-d'œuvre. Il y a là des haltes aux blanches fontaines, des femmes arabes revenant du marché et regagnant leurs villages aux murs ensablés, des chasses au faucon, des caravanes au repos, sous des ciels ambrés, transparents, irisés, bien empreints du caractère du pays, scènes toujours animées par de jolies figures finement peintes,
1. Ferdinand de Lastcyrie, La Peinture à l'Exposition universelle de 1862.
2. Alexandre Dumas, L'Art et les Artistes contemporains au Salon de i85g.
ET LE GOUT EN FRANCE
par des chevaux aux robes nacrées, et de belles silhouettes de chefs arabes aux nobles gestes
Maintenant, voulez-vous de la miniature en pied, de la miniature sujet, de la miniature de miniature? \^oici Mcissonnier, l'auteur des Bravi, de la Barricade et des Joueurs de boule sous Louis XV. Meissonnier peut être considéré comme le roi des peintres de chevalet. Quoi qu'on en ait dit, ses mérites ne sont pas discutables. Peintre d'une habileté consommée, d'une fermeté de main peu commune et pourtant sans aucune dureté, dessinateur presque irréprochable, bon coloriste, observateur plein de finesse, cet incomparable artiste donne vraiment la vie à tous ses personnages. li a ce qui caractérise les maîtres. On pourra l'imiter tant qu'on voudra, mais on ne l'égalera pas de sitôt. Les amateurs néanmoins apprécient fort .M.M. Plassan, Fichel, Fauvclct et Pécrus, ces autres raffinés.
Quant aux animaux, qui méritent bien d'avoir leurs peintres spéciaux, contentons-nous de citer les bœufs de \'an Marcke, les moutons de Rosa Bonheur, les vaches de Troyon, les chèvres de Schrenk, les cochons de Jacques, les cerfs de Courbet, les singes de Philippe Rousseau, les chiens de Jadin, les chats de Lambert, les tigres et les lions de Delacroix.
Reste la nature morte, dans laquelle brille M. Vollon, et dont, pour beaucoup de gens, M. Biaise Desgoffe est resté le maître par excellence. Les tableaux de M. DesgofTc sont d'une exécution merveilleuse, surprenante, miraculeuse, et d'un tel fini, d'une telle patience, que si Gé--' ' i^ow ou Metzu revenaient au monde, ils s'avoueraient vaincus devant ses tapis turcs où l'on voit la trame, l'irrégularité du tissu et jusqu'aux atomes de poussière qu'il renferme. On se rappelle son Vase de cristal de roche du wi' siècle. A cet admirable vase, l'artiste a donné pour accessoires une aumônière au fermoir ciselé, un cadre d'émail, des morceaux d'ètofTe tissés d'or. Tout cela est agencé avec beaucoup d'art et reproduit avec une inconcevable vérité. Jamais l'éclat et la transparence du cristal n'ont été reproduits avec plus de bonheur. Jamais on n'a mis plus d'habileté à grouper tant de trésors, en atténuant les lumières de façon à laisser chaque objet à son plan, sans que l'éclat de l'un nuisît à l'effet de l'autre. Réellement, autant vaut posséder un de ces tableaux qu'un de ces vases enfermés dans les vitrines du Louvre : un Desgoffe est un Benvenuto Cellini.
I. Charles Yriarto, C.ataloy:ue de quariinle-six tableattx de l'école moderne, forman! Li collection de M. S.... 1874.
l'art intime
Le lecteur a pu apprécier, par ce résumé, l'importance que prennent les diverses manifestations de la peinture dans la décoration artistique de nos demeures. Les portraits s'imposent tout d'abord et prennent de droit la première place, soit comme reliques de famille, soit comme images de célébrités anciennes ou contemporaines.
Les paysages ont quelque chose de plus intime. Avec eux, la nature n'est jamais absente, et à leur aspect mille souvenirs heureux revivent dans notre mémoire. Voici le sentier solitaire si propice à la méditation et à la rêverie, le champ où l'on allait cueillir des marguerites, le saule au pied duquel on s'asseyait, le ruisseau limpide où l'on apaisait sa soif... C'est la géorgique en même temps que l'idylle.
Plus familiers sont les tableaux de genre. On aime à voir ces intérieurs où des personnages de toutes sortes causent, vont, viennent, s'amusent, travaillent et jouent, sans s'en douter, leurs rôles dans cette comédie des comédies, qui s'appelle la vie humaine.
L'amateur n'a donc qu'à choisir pour former une collection selon ses goûts. Les bons tableaux, quels qu'ils soient, témoignent toujours d'une préoccupation intelligente de l'art, et c'est par leur mérite et leur agrément qu'ils sont les bienvenus dans les élégantes habitations modernes.
Eventail par Lancret.
Fig. 3o. Le Marchand d'éventails, ICvcntail par Boucher,
par A. Bosse.