I. Alfred bciisier, Journal de Rosalba Carricra
L ART INTIME
devint un brevet d'esprit ou de beauté. Aussi les dames de la cour se pressaient-elles dans son atelier pour obtenir quelques séances, quoique beaucoup éprouvassent des refus. On cite à ce sujet l'anecdote suivante, relative à la bizarre humeur de l'artiste : « Mandé à Versailles pour peindre M"'" de Pompadour, il répond : Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville. Pourtant un de ses amis le décide. Il
Fig. 3i. Mademoiselle Fel, pastel de La Tour. (Musée de Saint-Qxientin)
promet de se rendre au jour fixé, mais à condition que la séance ne sera interrompue par personne. Arrivé chez la favorite, il réitère ses conventions et demande la liberté de se mettre à son aise. On la lui accorde. Tout à coup il détache les boucles de ses escarpins, ses jarretières, son col, ôte sa perruque, l'accroche à une girandole, tire de sa poche un petit bonnet de taffetas et le met sur sa tête « Dans ce déshabillé pittoresque, notre génie, ou si l'on aime mieux, notre original commença le portrait. Il n'y avait pas un quart d'heure
I. Edmond et Jules de Goiicouit, L'Art du XVIIl" siècle, i" série.
ET LE GOUT EN FRANCE
que notre excellent peintre était occupe, que Louis XV entra. La Tour dit, en ôtant son bonnet : Vous aviez promis, madame, que volve porte serait fermée. Le Roi rit de bon cœur du costume et du reproche du moderne Appelle, et l'engage de continuer : // ;je m'est pas possible d'obéir à Votre Majesté, réplique le peintre, je reviendrai lorsque madame sera seule. Aussitôt il se lève, emporte sa perruque, ses jarre-
I^f;. '52. Madame dk I'omi-ahoi k. paslol do I.a loiir. (Mu.wc Je Sitint -Oiicnlin)
tiéres, et va s'habiller dans une auti'e iiiece en répétant : Je n aime point à être interrompu »'.
'l'elles sont les façons de La Tour. Avec la iinance, son caprice va jusqu'à l'insolence. On connaît l'histoire de son portrait de laReyniére. « Mécontent de son travail pour lequel il n'avait pas été inspiré, le peintre demande une dernière séance. Le jour fixé, le linancier envoie un domestique dire à La Tour, déjà assis à son chevalet, qu'il n'avait pas le temps de venir.
I. Almanach littéraire, ou Él rennes J'.ipoUon pour l'année /7 9--
L'aKT INTl.ME. lu
— Mon ami, dit La Tour au domestique, ton maître est un imbécile que je n'aurais jamais dii peindre... Ta figure me plait, assieds-toi là, tu as des traits spirituels, Je vais faire ton portrait. Je te le redis, ton maître est un sot...
— Mais, monsieur, vous n'y pensez pas! Si je ne retourne pas à l'hôtel, je perds ma place...
— hh bien! je te placerai... Commençons ».
La Tour fait le portrait, M. de la Reynière chasse son domestique. La Tour envoie alors le portrait au Salon, l'anecdote s'ébruite, on veut connaître le spirituel valet d'un sot si riche, et bientôt il n'a plus que l'embarras du choix d'une place »
Un des plus^ brillants chefs-d'œuvre de La Tour est le portrait de M"" de Pompadour, ^j^g conservé au Louvie. La marquise est coiffée de ses cheveux légèrement pou- '^^^ ^^i^-* ^'^^^ drés; elle est vêtue d'une robe ou-
verte à grands ramages ; la tète est une merveille de beauté coquette, fine et gracieuse; le front est élevé, et les yeux sont d'un vif éclat ; le nez est parfait ; il y a dans tous les traits un air de noblesse et de dignité, que tempère le souvenir des petits soupers de \^ersailles : la couleur de cette figure est fraîche et délicate.
Mais hélas ! la grâce du pastel est inhérente à son défaut, qui est d'être friable et de retomber en poussière, cette poussière précieuse que le peintre dépose sur la toile, selon la jolie expression de Diderot, et qui s'en détache aussi facilement que celle des ailes du papillon. Est-il donc impossible de ne pas conserver cette fleur de jeunesse qui en fait la délicatesse passagère, mais aussi le charme et le prix ? Nous le demandons aujourd'hui avec Jules Janin, « en regardant ces pastels du siècle passé, à demi-effacés par le soleil des printemps envolés. Sous la glace attachée aux guirlandes de bois doré et dans cette poussière éteinte, on devine facilement la rose et la beauté qui se sou-