I . Curiosités de l'Archéologie et des Beaux-Arts
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Des dangers semblables, une môme sollicitude, ont fait entrer dans les collections du Louvre trois vases antiques auxquels se rattachent les noms de Louis-le-Jeune et celui de Suger. Les vases de matières précieuses étaient donc entrés dans les habitudes et les goûts du Moyen Age. « Aujourd'hui, écrivait Joinville à la fin du xin' siècle, on taille le cristal avec beaucoup de goût; on le dore avec la plus grande magnificence ». Dans l'inventaire des Joyaux de Charles V, ce prince si éclairé, où un chapitre entier est consacré aux « coupes, pots, pintes, aiguières et goubelets de cristal », on entrevoit déjà l'esprit qui crée les collections. N'était-ce pas une pensée ressemblant à la curiosité dont les hommes de notre temps sont si fort emparés, qui avait fait arriver et rester dans ses mains « la coupe du roi Dagobert, la coupe de Charlemagne, enrichie de saphirs, celle de Saint- Louis et son aiguière » ?
Il n'est pas douteux, dit M. Barbet de Jouy, que plusieurs des vases précieux, qui sont aujourd'hui exposés dans la galerie d'Apollon, au musée du Louvre, proviennent de la chambre des curiosités de Fontainebleau; il est plus sûr encore que beaucoup d'autres, ajoutés à ceux-là, étaient placés dans le cabinet des raretés à Versailles, cabinet détruit sous Louis XV, et dont I^iganiol de la Force nous a laissé la description en 1701.
Les lapidaires ont mis à contribution les matières les plus rares pour la fabrication des vases et des coupes.
Rémi Bclleau, poète de la T*léicide, dans son livre si curieux : Les amours el nouvel eschange des pierres précieuses, a dit :
Crystal poli dessus le tour, Arrondi de la main d'Amour, Animé de sa douce haleine, Crystal où la coupe des dieux Du nectar pressuré des cieux Va tromper sa soif et sa peine.
C'est pourquoi M. le baron Gustave de Rothschild a réuni plusieurs coupes, dont une en topaze, et des vases de toute sorte en cristal de roche, de la même époque, ornés de petits camées et d'admirables montures d'orfèvrerie du xvi' siècle. .Mais la merveille de cette collection, c'est une coupe en opale-girasol du Mexique, pièce remarquable par son volume exceptionnel et de la plus grande rareté, acquise 8,200 francs à la vente de M. Edouard b'ould, en 1869. Cette superbe coupe, en forme de coquille ovale et èvidée , montée sur
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l'art intime.
pied à balustre et à anse formée par un serpent, avec garniture en argent doré et rubis, est vraiment digne de figurer dans les grands festins des princes asiatiques. Ecoutez plutôt Victor Hugo, dans la Légende des siècles :
Les fiers satrapes sont éblouissants à voir Mangeant dans des plats d'or et des coupes d'opale.
Mais on n'a pas taillé dans les matières précieuses seulement des vases avec ou sans bas-reliefs, on s'en est encore servi pour sculpter en ronde-bosse des bustes et des statuettes.
Fig. 54. Gondole d'agate, avec monture d'orfèvrerie (ancien trésor de l'abbaye de Saint-Denis).
Le Musée du Louvre possède les bustes des douze Césars, travail du xvi"" siècle, dont les têtes sont de calcédoine verte, de plasme, d'émeraude, d'améthyste, de chrysoprase, de cristal de roche, de jaspe vert, de cornaline, etc. On voit de même, dans la galerie d'Apollon, une statuette de jaspe sanguin en ronde-bosse, représentant Jésus- Christ attaché à la colonne. La colonne est de cristal de roche. Les taches rouges qui se détachent sur le jaspe vert ont été adroitement utilisées par le lapidaire pour simuler le sang ruisselant des plaies du Christ après la flagellation.
On connaît la merveilleuse collection de gemmes de la galerie d'Apollon, par le magnifique ouvrage de M. Barbet de Jouy. « Coupes, drageoirs, hanaps, nefs, tous ces objets précieux qui complétaient le service de table aux époques de luxe et d'apparat, se trou-
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vent là en spécimens hors ligne. xMais, ce qu'il est essentiel d'indiquer, c'est au Cabinet des gemmes de h lorence que se trouvent les plus beaux échantillons de vases en matières précieuses. « Quand on les examine attentivement, dit .M. Clément de Ris, on est frappé de la similitude de plusieurs pièces avec des pièces du Cabinet des bi-
Fig. 55. Aiguière en cristal de roche, avec moiiUirc en or cmaillc (Musce du Louvre).
jeux du Louvre. La raison en est simple. Les joyaux maintenant à Paris, firent partie des cadeaux de mariage apportés par nos deux reines de la famille des Médicis, (^atherine et .Marie, lorsqu'elles épousèrent I lenri II (i 523) et Henri IV (1600). La pièce la plus rare est précisément une cassette de cristal de roche, gravée par \'alerio Belli, plus connu sous le nom de \'^alerio Vicentino. (Célèbre dans l'histoire de l'orfèvrerie italienne, cette cassette justifie sa réputation par la finesse, la correction et le goût qui ont présidé à l'arrangement de toutes ses parties. De forme rectangulaire, à pans coupés et à couvercle, elle se compose de vingt-quatre plaques de cristal gravées
l'art intime
en creux représentant des scènes de la Passion, et serties en argent doré et ciselé avec une exquise délicatesse. Le nom de l'artiste est gravé à plusieurs reprises sur les frises des monuments. Vasari, dans sa vie de Valerio Belli, donne en ces termes l'extrait de naissance de ce magnifique objet. « Il fit pour le pape Clément VII une cassette toute en cristal, travaillée avec une admirable maestria, pour laquelle le pontife lui compta 2,000 écus d'or. Cette cassette fut donnée par le pape Clément VII au roi François i", à Nice, quand il s'y rendit pour marier sa nièce au duc d'Orléans qui fut depuis le roi Henri ». Comment ce beau monument revint-il de Paris à Florence? c'est ce qu'on ignore
Ce qui est certain, c'est que les artistes, entraînés pour la plupart par cette mode dominante du cristal, s'adonnèrent à former des coupes élégantes, des vases d'apparat, orgueil des palais contemporains, et qui font aujourd'hui le luxe des musées et des riches collections d'amateurs.
Il nous reste à parler des petits monuments et des meubles d'agrément en matières dures que les anciens, qui se sont montrés plus grands, plus magnifiques que la plupart des peuples modernes, employaient dans leur mobilier de luxe, afin d'en déterminer la durée, et qu'ils décoraient de bronzes et autres matières les plus rares.
Ne soyons donc pas surpris de voir les amateurs des arts, les artistes et les hommes instruits rechercher avec empressement ces matières précieuses, rassembler les petits ouvrages de l'antiquité, de la Renaissance et des temps modernes, et se faire par cela même une réputation en ce genre, « afin, dit l'un d'eux, de ne pas laisser sans emploi de belles roches et pierres faites pour l'ornement, afin de rattacher l'amateur et les artistes à ces objets d'art, et de répandre le bon goût, en familiarisant avec. le bon style et les dessins agréables ».
C'est ainsi que le marquis de Drée, auquel nous venons de donnei' la parole, possédait, entre autres objets mobiliers de grand prix :
Une grande vasque en basalte, portée par trois atlas en bronze sur une plinthe en porphyre rouge ;
Un vase de forme étrusque en granit vert foncé, avec anses et ornements en bronze doré, remarquable parla forme et l'élégance de sa monture ;
Une pendule en jaspe fleuri de Sicile, ornée de bronzes dorés et
I, Clément de Ris, La Curiosité, collections françaises et étrangères.
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surmontée d'une coupe ovale de jaspe-agate portée par deux jeunes satyres ;
Un vase libatoire massif en lapis-lazull monté élégamment en bronze doré;
Un autre grand vase évidé en granit vert et blanc;
Une coupe à trépied à parfum, en porphyre noir antique, portée par trois chimères en bronze du meilleur style;
Une pendule unique, curieuse et très belle, formée d'un gros rocher de labrador gris opalisant en vert et bleu, et accompagné d'autres petits blocs opalisant en jaune d'or et violet, ainsi qu'un beau papillon bleu de Cayenne et un scarabée vert qui opalisent dans leur couleur naturelle. La figure du Temps, roulant la roue des heures, et autres ornements, en beaux bronzes dorés
Mais pour parvenir à former une semblable collection, l'amateur doit apprendre à connaître et à distinguer les différentes espèces de roches ou pierres, telles que granit noir, blanc, vert, rose et gris ; basalte vert et noir ; porphyre brun, vert, jaune, noir, blanc, gris, rouge ; brèche rouge et verte; lazulitc bleue mouchetée de blanc, ou avec pyrites jaunes; bois pétrifiés, spath-fluor, ou albâtre vitreux, violet et blanc, ou beau bleu foncé et nuancé ; malachite d'un beau vert veiné et œillé, etc., etc.
Une fois ces connaissances acquises, la collection sera formée de façon à ce qu'on y puisse trouver en comparaison toutes ces matières et les montrer employées d'une manière intéressante et agréable, afin que l'ensemble puisse propager l'amour des arts. En conséquence, l'amateur de ce genre de curiosités cherchera à réunir, dans cette collection, toutes les vues d'utilité aux charmes de l'intérêt et de la beauté :
1° En faisant entrer dans sa composition des monuments antiques d'un petit volume, et des copies de ces monuments remarquables, qui rappellent le style des anciens, enfin des choses d'agrément et d'utilité d'un travail moderne; ce qui comprend : colonnes, iûts, piédestaux, socles, urnes, statues, vases, coupes, cheminées, pendules, tables, dessus de meubles, etc.; mais il faudrait bien se garder d'admettre, comme on l'a vu à l'Exposition universelle de Londres, en 1851, des meubles usuels. « Des chaises en placage de malachite, des pianos en incruS'tations de porphyre, disait ù ce sujet le comte de
I. Catalogue des objets rares et précieux formant les huit collections qui composent le Musée «iNÉRALOGiQUE de M. le marquis de Diée, iSii.
Labofde, semblent des gracieusetés de narval ou des carresses d'ours blanc : on ne joue pas ainsi à contre-sens avec les pierres même les plus précieuses. »
2° En faisant trouver, dans cette réunion choisie de monuments, un ensemble de tous les granits, porphyres, basaltes, serpentines, marbres et autres matières plus précieuses employées par les anciens, ou par les modernes, et celles qui sont dignes de l'être, chaque objet étant dans le plus beau choix de son espèce, et dans la dimension la plus convenable à la matière.
3° En donnant à cette collection tous les agréments possibles, soit par la variété des monuments, soit par la grâce et l'élégance des formes, soit par la richesse, le beau travail et le bon goût des bronzes dorés, dont la plupart sont enrichis, tous ces objets devant, par leur accord, concourir à l'ameublement et à la décoration des riches appartements.
Avec cet ensemble parfaitement complet, une telle collection a le mérite d'offrir aux yeux une suite de monuments qui parlent à l'esprit et aux yeux. Elle a celui d'établir le parallèle entre les arts des anciens et les arts modernes. Elle a celui de présenter le plus beau choix de toutes les matières précieuses sous une forme intéressante et agréable, et enfin, celui de former une décoration et un ameublement magnifique digne d'un palais.
Fig. 5ô. Vase en ciistal de roche.
Fig. 57. Soupière en arj;eiit, époque Louis XV.
l'orfèvrerie d'or et d'argent.
ouR étudier les métaux précieux et le rôle qu'ils ont joué clans le monde, il faudrait, comme l'a dit Louis Reybaud, écrire une histoire curieuse mêlée de bassesse > et de grandeur où la plume serait parfois trempée de sang luiiiiain, si l'on devait parler des crimes que la cupidité a fait commettre. Mais, renfermés dans leur emploi somptuaire, l'or et l'argent, l'argent surtout, offrent une étude suffisamment pleine d'intérêt, pour que l'orfèvrerie, cet art délicat, si étroitement lié à la sculpture, trouve ici une place digne d'elle.
Il suffit de secouer la cendre des nations éteintes pour se convaincre du perfectionnement que les peuples de l'antiquité apportaient dans le travail des métaux précieux. C'est ainsi que les sépultures de l'Egypte et de l'Asie nous montrent l'orfèvrerie ayant déjà de fréquents rapports avec la décoration des demeures privées ; mais il suffira de nous arrêter un moment au luxe inouï déployé par les Romains, pour montrer jusqu'où peut aller la somptuosité en ce genre. Pline, en effet, raconte que les riches patriciennes de son temps se faisaient coiffer devant des miroirs d'argent bruni d'une grandeur démesurée. Les plats d'argent de quelques excentriques pesaient jusqu'à cent livres.
l'art intlmf. 1 ï
l'art intime
Sous l'empire de Claude, un de ses esclaves, Drusillanus, poussa même la folie jusqu'à faire faire un plat qui pesait cinq cents livres. Pour l'exécuter, on avait construit tout exprès un atelier. Huit autres, qui complétaient le service, pesaient ensemble huit cent cinquante livres. Quant aux vases, les amateurs d'orfèvrerie en possédaient de toutes sortes. « L'inconstance prodigieuse de l'esprit humain varie sans cesse la forme de l'argenterie. Tantôt nous voulons des ciselures, des reliefs, des contours dessinés en couleur : déjà même nous mettons des plateaux sur les tables, et ces plateaux, qui ne servent qu'à soutenir nos mets, nous en ciselons les côtés ; le prix en est d'autant plus grand, que le burin a moins laissé de matière ».
Le luxe de la vaisselle précieuse que les Romains avaient introduit en Gaule ne disparut pas entièrement avec eux. Un centre important d'orfèvrerie s'établit à Limoges, et les grands continuèrent de se servir de bassins d'or et d'argent, de coupes où la richesse de la matière le disputait à la perfection de l'art. Chilpéric, roi de Soissons, aimait tant l'orfèvrerie qu'd surpassait en magnificence les rois de Bourgogne et d'Austrasie ; il fit faire des vases de toute espèce pour orner ses palais. « Il me montra, dit Grégoire de Tours, un grand service de table en or massif, dont l'éclat était rehaussé par les pierres précieuses qu'il y avait fait enchâsser, et il me dit que si Dieu lui prêtait la vie, il se promettait de faire fabriquer plusieurs autres vases semblables ».
Sous le règne de Dagobert, le luxe, l'éclat et la splendeur étaient portés à un point que l'on ne saurait croire. On travaillait les métaux avec une dextérité dont on n'avait eu d'exemple que pendant la domination romaine. L'or et l'argent étaient prodigués dans les ameublements sous mJlle formes. Les deux sièges d'or massif que Clotaire fit travailler et enrichir de perles par saint Eloi, le trône de même métal que le célèbre orfèvre limousin répara pour Dagobert, les vases, les morceaux d'orfèvrerie dont on ornait les temples et les palais, paraissent choses incroyables aujourd'hui'.
Au vu" siècle, saint Eloi mérita de devenir patron des orfèvres. 11 exécuta, dit saint Ouen, dans sa Vie de saint Eloi, un grand nombre de châsses d'or et d'argent enrichies de pierres précieuses.
L'orfèvrerie se sécularisa, comme tous les arts, vers la fin du moyen âge, et les rois firent des règlements pour la corporation des orfèvres, établie dès le xiu^ siècle. C'était à la corporation des orfèvres de Paris