I . De Laborde, Renaissance des arts à la cour de France
ET LE GOUT EN FRANCE
OÙ sont de ces gentilles crotesques nouvellement inventées qui jettent mille fleurons à petits jambages tortus, portant les uns des paysages, sur de simples lignes, même des éléphans, des bœufs et des lions, des chevaux, des chiens, des singes, des paons, des hérons et des chahuans, des vases, des lampes et des grenades de feu d'artifice, des aspics, des lézards et des limaçons, des abeilles, des papillons et des hanetons, des fées, des masques, des cornes d'abondance et autres fanfares ; — et d'cncorcs une grosse buye (buirc) tout unie,
Fig. 59. Soiipicre en argent (cpoqnc Louis XV).
à grande anse de panier sur le couvercle, laquelle a doux oreilles pliées en plusieurs tours, et au milieu de son gros ventre elle a un grand biberon retroussé propre à verser l'eau à la fantaisie de qui en a besoin, le tout si bien travaillé que je suis en admiration des dessins et de la patience des bons ouvriers ».
Mais à peine monté sur le trône, F rançois I"', comme ses prédécesseurs, tourna les yeux vers l'Italie, et le vainqueur de .Marignan ne tarda pas à apprécier les artistes italiens. C'est alors qu'il attira en France Matteo del Nassaro et Benvenuto Cellini, artistes éminents qui exerçèrent sur notre art national une grande influence. Les orfèvres français qui profitèrent de cette influence italienne furent Etienne Delaulne, Pasquier Delanoue, fournisseurde la Maison de Lorraine, et François Dujardin, qui firent des œuvres admirables. Pendant le règne de b'rançois Y', le style de transition, avait graduellement fait place
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L ART INTIME
au style de la Renaissance, qui commence avec Henri II. L'orfèvrerie de cette époque, quoique souvent maniérée, comme toutes les œuvres de la Renaissance, est encore justement estimée. On la trouve généralement appliquée aux cuillers et aux fourchettes, ce qui était un luxe tout nouveau et paraissait même ridicule. En voici une preuve tirée de Vlsle des Hermaphrodites, satire sur la cour de Henri III, par Thomas Artus : o Elles estoyent (les salades) dans de grands plats esmaillez, qui estoyent tout faits par petites niches ; ils la prenoient avec des fourchettes, car il est défendu dans ce pays-là de toucher la viande avec les mains, quelque difficile à prendre qu'elle soit; et aymant mieux que ce petit instrument fourchu touche à leur bouche que leurs doigts ».
Les guerres de religion et les sanglantes folies de la Ligue arrêtèrent encore les travaux des orfèvres ; mais, sous Henri IV, ils reprirent faveur. David Venant, orfèvre du roi, et Jean Delahaye, orfèvre de Gabrielle d'Estrées, furent assimilés aux sculpteurs et aux peintres, et logés au Louvre. C'est de leurs ateliers que sortit cette vaisselle plate nombreuse, cette énorme quantité d'écuelles, fruitières, assiettes, coupes, bassins, plats, saucières, réchauds, salières, aiguières, chandeliers à la romaine, etc., mentionnés dans l'inventaire des biens de l'illustre favorite. Mais au milieu de cette profusion d'argenterie, on est étonné du petit nombre de cuillers et de fourchettes
A cette époque, l'orfèvrerie se transforma de nouveau ; elle redevint française. L'orfèvrerie de table prit de plus en plus d'importance, et l'emploi du vermeil commença à devenir plus fréquent. Les frères Mosbereaux , orfèvres distingués de Limoges , logeaient au Louvre, sous Louis Xlll, et Claude Ballin commençait ses célèbres ouvrages d'orfèvrerie. On cite, parmi les pièces remarquables de ce temps, une chapelle en or, garnie de 240 rubis et de 900 diamants, don de Richelieu à Louis XIII. Mais la pièce de cette époque dont l'exécution est la plus parfaite et la mieux ciselée, est sans contredit le coffret que l'on croit avoir été donné à la reine Anne d'Autriche, exposé au Champ de Mars en 1867, et dont les ornements présagent déjà le style de Louis XIV.
Alors florissaient l'orfèvre Merlin, qui était en grande renommée, et René de la Haye, célèbre par sa vaisselle à godrons.
Si Louis XIV n'eût pas aimé l'orfèvrerie , il y eût vraiment mis
I. Notice historique sur l'Inventaire de Gabrielle d'Estrées (iSgg), par M. E. de Frcville, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes.
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de la mauvaise grâce, remarque M. Paul Mantz ■ ; ses premiers jouets furent des bijoux, et, à voir auprès de son berceau tant d'or, de diamants et de perles, il eût pu se croire au pays des fées. Le cardinal Mazarin lui-même avait réuni dans son palais des curiosités du plus grand prix, dues, pour la plupart, au talent de Lescot, son orfèvre particulier. Loménie de Brienne, dans ses Mémoires, parle avec admiration de cette collection merveilleuse. « Que de chenets et de brasiers d'argent, écrit-il ; que de lustres de cristal et d'orfèvrerie ! combien de bras et de plaques de vermeil doré ! combien de miroirs garnis de plaques d'or et d'argent ! »
Ce luxe était dans le goût de l'époque. Un recensement général du mobilier de la bourgeoisie parisienne, fait en 1700, constate qu'en trouvait à cette date, chez les simples particuliers, des chenets et des encadrements de cheminées en argent, de la vaisselle plate, des soufflets, des f^rils, des sonnettes, des écritoires en argent, ainsi que de petits ménages en argent, à l'usage des jeunes filles -.
Ajoutons, comme trait de mœurs se rattachant à notre sujet, que les cuillers et les fourchettes se trouvent enfin partout en grand nombre, et en aussi grand nombre les unes que les autres, comme le montre l'argenterie de table de Mazarin ■'■ .
Louis XIV, avons-nous dit, se passionna de bonne heure pour l'orfèvrerie ; il employait souvent ses sculpteurs à modeler des meubles que l'on coulait en argent, que l'on ciselait avec un art infini. Jean Gravet exécuta une nef pour le roi ; Lebrun en fit le dessin et Laurent Magnier la sculpture : cette pièce fut ciselée par Gérard Débonnaire. Mais parlons de Claude Ballin que Perrault, dans ses Hommes illustres, appelle non pas « un orfèvre », mais bien « un sculpteur en argent et en or ». Cet habile artiste travailla principalement sous le règne de Louis XIV, avec un art remarquable. (Je lut lui qui porta au plus haut degré de perfection les meubles d'argent : guéridons, tables, consoles, fauteuils, cabinets, tabourets, pots à fleurs, caisses d'orangers, toilettes, baldaquins, baignoires, balustrades de lit, dont deux pesaient ensemble 718 marcs grandes tables d'argent, grands bancs que l'ambassadeur de Siam avait de la peine à soulever
1. Recherches sur l'histoire Je l'Orfèvrerie française, dans Galette des lieaux-Arts (1K61I.