Ch. Louandre, Le Luxe dans l'ancienne France
i .. Inventaire de tous les biens meubles du Cardinal Mazarin, dresse en ifii'.U — Pliilobiblion Society, Londres, 1861.
. 4. Le ma' c d'ar};ent était de 244 grammes ; sous Louis XI V. il représentait 5o francs de notre monnaie (Ch. Louandrc, Le Luxe dans l'ancienne France/.
i. De Vizé, SuiW Ju Voyajfe des Ambassadeurs de Siam. novembre irtSli.
l'art intime
grands chandeliers d'argent de huit à neuf pieds, bassins d'argent de dix à douze pieds de tour, cadres de miroirs en or massif, pesant jusqu'à quinze ou vingt livres '. C'était, comme on le voit, la résurrection du faste romain dans toute sa ruineuse somptuosité.
Laurent Texier, Montarsy, Alexis Loir, marchaient de pair avec
Ballin , quand arriva Pierre Germain (1647 -1684), surnommé le Corneille de l'orfèvrerie. Germain était doué d'une imagination facile et d'une main savante ; il fit de l'orfèvrerie de table , dont la plupart des pièces montrent à quel degré d'habileté on était parvenu à cette époque.
Quant au style des œuvres de Ballin et de ses confrères, il devait nécessairement se ressentir du goût contemporain, « le goût le plus faux, dit un historien de l'orfèvrerie, le plus abâtardi, le plus dépravé qui fût jamais ». La ligne droite, les surfaces planes, les courbes régulières elles-mêmes, la symétrie, la régularité sous toutes leurs formes , étaient absolument proscrites. Rien de ce qui peut se résoudre par une formule mathématique n'était admis dans ce style baroque, « rocaille », comme on l'a nommé depuis, dont les aspérités sans nombre et les formes contournées fatiguent l'œil autant qu'à l'usage elles devaient blesser la main. Quelques artistes habiles, quelques bons ciseleurs traitaient certainement avec grâce le nu de la figure humaine, mais cette grâce elle-même était mêlée de tant d'afféterie, qu'elle était là comme une nouvelle preuve de la décadence du goût.
La guerre ayant épuisé le trésor, il fallut faire argent de tout.
I. Charles Perrault, Hommes illustres, Vie de Claude Ballin, orfèvre.
Fig. 60. Aiguière en argent (époque Louis XV).
l'orfèvrerie d'art et de table
ET LE GOUT EN FRANCE
N'importe, l'orfèvrerie se maintenait, grâce aux grands seigneurs. Nicolas Delauney et Pierre Boin se mettaient en ligne pour rivaliser avec les anciens. Mais un coup funeste devait encore être porté à l'orfèvrerie : les travaux des orfèvres faits depuis un siècle étaient marqués pour la destruction ; car on allait maintenant s'attaquer à cette orfèvrerie de table, que les Claude Ballin, les Pierre Germain avaient portée à son plus haut degré de splendeur.
Saint-Simon rappelle, dans ses Mémoires , que, pendant la guerre de i68f), « tant de précieux meubles d'argent massif qui faisaient l'ornement de la galerie et des grands et petits appartements de Versailles et l'étonnement des étrangers, furent envoyés à la monnaie, jusqu'au trône d'argent ». Il ajoute que les ennemis se raillèrent «du peu qui en revint et de la perte inestimable de ces admirables façons plus chères que la matière, et que le luxe avait introduites depuis sur la vaisselle ». Kn eOet, tous ces chefs-d'ceuvre avaient coûté dix millions et n'en rendirent pas trois '.
Dans cette hécatombe de l'orfèvrerie, le roi ne sauvegarda que l'orfèvrerie d'église, qui plus tard eut son heure fatale. Cette fonte dura six mois. Outre les meubles, il existait encore à \'ersailles une quantité considérable de statuettes et de bas-reliefs en vermeil et en argent ciselé. Malgré la beauté du travail, tous les objets furent fondus, ainsi que les toilettes de toutes les dames de la cour, y compris celle de la dauphine. Louis XIV ne respecta pas même la statue
I . Voltaire, Siècle de Louis XIV, cliap. Finances. — On peut voir, dans les Keelierchcs Jcs Fiiumces par Forbonnais, depuis lûSo jusqu'il 1700, les sommes que produisirent ces fontes d'argenterie.
l'art LNTLME. 16
Fig. (il. Aiguière en argent (époque Louis XV}.
l'art intime
équestre de son père '. Seul, le fameux miroir d'or, pesant 40 marcs, que Ballin avait exécuté pour Anne d'Autriche, fut conservé dans les appartements de Versailles, où Colbert avait fait rassembler en collection les plus précieux objets qui formaient le cabinet des bijoux et des curiosités de la couronne -.
A cette époque, Nicolas Delauney se maria avec la fille de Claude Ballin. C'est ce Delauney qui, en dessinant les pièces de Ballin, les sauva de l'oubli où elles seraient tombées. Dans les siècles futurs, les artistes n'auraient pas pu comprendre cette lacune, par l'absence des œuvres d'art en orfèvrerie du grand siècle.
Les dernières années du règne de Louis XIV furent tristes et sévères. Le vieux roi ne riait plus, et la cour était forcée de se plier au régime rigoureux, imposé par M"" de Maintenon, plongée dans les pratiques religieuses. Aussi, à la venue de la Régence, la joie, comprimée de toutes parts, éclata dans un rire universel. Les orfèvres, ne pouvant rester moroses, suivirent le torrent , puis, se débarrassant de la lourdeur grandiose du siècle de Louis XIV, ils accueillirent la légèreté nouvelle. La Régence ne fut pas de longue durée ; mais son style est marqué par l'élégance des ornements et mille fantaisies dans les arabesques qui préparent le style Louis XV 3.
L'avènement de Louis-le-Bien-Aimé fut l'occasion de grandes fêtes; aussi les orfèvres furent-ils appelés à exécuter les pièces qui devaient faire revivre le luxe. C'est alors que le nouveau roi fît faire par Delauney, aidé par un habile orfèvre nommé Dominique, une magnifique toilette dont il fit cadeau à l'infante Marie-Thérèse.
Le neveu de Ballin fit aussi un surtout colossal pour l'ambassadeur d'Espagne : Neptune apparaissant sur une conque artistement rocaillée ; les naïades, les tritons, les sirènes, toutes les diVinités marines escortaient leur roi ; les roseaux du rivage furent considérés comme une merveille de ciselure. Ce fut le dernier travail du deuxième Ballin; il mourut en 1754, et ce neveu du grand Ballin mourut en criant à la décadence de l'art.
Mais Delauney avait un émule digne de lui : c'était Thomas Germain, fils de Pierre Germain. Les pièces d'orfèvrerie faites par ces deux maîtres sont également belles. Dans de certaines, on donnait
1. Voir l'inventaire conservé à l'Hôtel des Archives de Paris. N" K, 362, et Dangeau, édition Didot, page 333.