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Philippe Buity, Chefs-d'œuvre des Arts industriels

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agrafes, etc., se sont formulés dans une forme artistique originelle, qui n'a guère changé depuis.

Ce que l'antiquité nous a légué de spécimens variés de son art et de son goût parmi ces monuments délicats, dépasse toute croyance. Chez les anciens, les Egyptiens, Phéniciens, Asiatiques ou Grecs, les bijoux, ainsi que les autres objets appartenant à la vie privée, sont comme le reflet, comme la traduction des progrès de l'art dans les régions supérieures. Ces peuples excellaient, moins par les facultés inventives que par ce don de perfectibilité, d'épuration, d'idéalisation qui leur était particulier. Les Etrusques surtout ont excellé dans la fabrication des bijoux et surpassèrent les Grecs dans le travail du granulé. Ils portèrent celui-ci à un tel degré de perfection, que l'on peut les regarder comme les pères de l'orfèvrerie antique. Ouvriers incomparables et d'un ^oùt exquis, nul peuple ne les a dépassés pour la délicatesse du travail et l'habileté de l'exécution. Les bijoux étrusques conservés au Louvre et au Musée du Vatican témoignent que les bijoutiers de l'Italie centrale, il y a vingtquatre siècles, savaient travailler l'or avec autant d'adresse que nos meilleurs ouvriers ; ils le filaient en perles, le tressaient en chaînes, et le réduisaient en grains en quelque sorte impalpables. Ils triomphent surtout dans les colliers et les pendants d'oreilles, dans lesquels ils ont montré la richesse, la grâce et l'inépuisable abondance de leur imagination.

Mais il est inutile de nous attarder plus longtemps dans le domaine si souvent exploré de l'antiquité classique. Restons donc sur notre sol, où la civilisation romaine initia nos ancêtres à ses réminiscences appesanties, mais toujours charmantes, des inventions grecques, et commençons par étudier sur place les délicats ouvrages des orfèvres gallo-romains, dont le style montre que déjà ils possédaient cette rare aptitude et ce bon goût qui distinguent les bijoutiers de nos jours.

Pendant la période gauloise, l'art de la bijouterie était encore dans l'enfance. Les Gaulois, au dire de Strabon, aimaient les ornements de métal précieux, et Diodore ajoute qu'ils épuraient l'or trouvé dans leurs rivières au moyen du lavage pour l'employer à la parure des femmes et même à celles des hommes, « car ils en font non seulement des anneaux ou plutôt des cercles qu'ils portent aux deux bras et aux poignets; mais encore des colliers extrêmement massifs». Il s'agit ici des torques ou colliers formés d'épais fils d'or roulés en spirale,

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dont on peut voir de riches échantillons au Musée de Cluny et au Musée de Saint-Germain.

Les barbares, c'est-à-dire les iluns, les Vandales, les Goths, les Lombards, les Francs, les Saxons, les Burgondes, les Danois et les Normands, qui envahirent tour à tour la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne et l'Italie, du vi' au vui° siècle, fabriquaient eux-mêmes les bijoux dont ils faisaient usage; mais leur style était bien différent : cette bijouterie se distingue par l'emploi de grenats en table, en lamelles, quelquefois môme en cabochons, tantôt simplement enchâssés dans le métal, tantôt disposés en ornements symétriques fixés soit par une sertissure, soit par un cloisonnage très délicat. Les plus anciens monuments de cette bijouterie se trouvent en Russie, au Musée de l' Ermitage, dans la Collection Scytiqiie et celle des Antiquités du Bosphore Cimmêrien.

Sous les xMérovingiens, la bijouterie changea de procédés. Les bijoux ornés de figures exécutées au repoussé furent parfois rehaussés de niellures ou de gravures. Thorsomodus, orfèvre de la reine Brunehaut, Abbon et saint ICloi, sous le règne de Dagobert, furent les plus célèbres bijoutiers du vi" siècle. C'est à partir de cette époque que fleurit la bijouterie limousine, où le filigrane joue un grand rôle, employé tantôt en fleurons et en simples ornements, tantôt en bordures, tantôt enfin comme sertissure des cabochons.

Le luxe des bijoux s'accrut de plus en plus à partir de Charlemagne. Ces objets, paraît-il, se débitaient dans les foires, et, d'après un (>apitulaire de l'an 803, il était défendu d'en vendre après le coucher du soleil, de peur que l'acheteur ne fût trompé sur la qualité de la marchandise.

Avec la période romane (xi' et xii° siècles), l'or d'Arabie fut préféré à tout autre. « L'or d'Arabie est fort précieux et d'un rouge excellent, dit le moine Théophile dans sa Diversarum artium schedula [Essai sur divers arts) ; mais les orfèvres modernes en pratiquent l'imitation en mêlant avec de l'or pâle un cinquième de cuivre rouge, et ils causent beaucoup d'erreurs ». Quoi qu'il en soit, l'émail remplaça dès lors les pierreries. .Mais, au xm" siècle, les orfèvres parisiens firent entrer la ciselure pour une grande part dans l'ornementation des bijoux. Parmi les joyaux les plus recherchés à cette époque, il faut citer particulièrement les bagues ou anneaux appelés aussi annelets par Marie de France ; on portait alors plusieurs bagues à chaque main, comme le prouvent deux vers du Roman des Sept

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Sages (1250). Venaient ensuite les bracelets ou armilles, les fermaux ou agrafes, etc.

Effrayé des progrès du luxe, Philippe le Bel promulgua, en 1294, une Ordonnance contre « les superfluités de toutes personnes » ; mais l'usage des bijoux reprit avec plus d'effervescence que jamais au commencement du xiv° siècle. Les Inventaires des joyaux du roi Charles V et du duc de Guyenne, troisième fils de Charles VI, en font foi. C'était alors, selon le Dictionnaire latin de Jehan de Garlande, les fermailleurs (firmacidarn) qui fabriquaient « des fermoirs grands et

petits, ainsi que de beaux colliers et des grelots sonores ». Les orfèvres proprement dits (aurifabri), ajoute-t-il, se tiennent sur le Grand Pont (Pont au Change) ; « ils fabriquent des fermails, des colliers, des épingles, des agrafes en or et en argent ; ils préparent, pour les anneaux, des turquoises, des rubis, des saphirs et des èmeraudes. Le métier de ces orfèvres consiste à battre, avec de petits marteaux, sur l'enclume, des lames d'or et d'argent, et à enchâsser les pierres précieuses dans les chatons des ba-

Fig. 71. Joaillerie xvii« siècle.

gues à l'usage des barons et des nobles dames ».

Cette époque vit naître la mode des bijoux ornés de devises. L'/nventaire des joyaux du roi Charles V nous apprend qu'il y avait à la cour des anneaux différents pour chaque jour de la semaine ; et le Testament de l' Archevesque de Rhetms cite un annel d'or dont la

verge émaillée et enrichie d'un saphir portait « escript en la verge : C'est MON DÉSIR ». Les colliers étaient également rehaussés d'émaux et de pierres précieuses, encadrant de galantes devises, comme le Gardezmoi BIEN, dont parle Guillaume de Machault. Enfin Eustache Deschamps, dans un poème écrit vers 1360, donne à entendre que presque toutes les personnes nobles portaient de riches pendants aux oreilles. Plusieurs bijoux de ce genre, tels que bracelets, bagues, épingles , broches et pendeloques, appartenant à M"' Gabrielle Fillon, ont été exposés en 1878 au Musée rétrospectif du Trocadéro.

Pendant une grande partie du xv' siècle, la France appauvrie et

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en proie à des troubles incessants, ne songea guère aux bijoux. L'art s'était réfugié en Flandre, sous la protection des ducs de Bourgogne et des riches habitants des villes flamandes. Cependant les inventaires de cette époque parlent de bijoux ornés de dyamans et d'émeraudes, de bracelets portant des devises émaillées, comme celui de la dame Aliénor, dans le Roman du Petit Jehan de Sai'ntré, par Antoine de la Salle, ou de « riches bracelets d'ivoire tout ourlés de bons saphirs », selon les expressions de Jean Le. Maire des Belges, et enfin de riches colliers appelés carqiians. Non seulement ces carcans d'orfèvrerie étaient communs aux hommes et aux femmes, mais les chaînes d'or battaient la poitrine, puis des chaînettes, avec breloques au bout, pendaient à la ceinture. La plupart des chaînes ou colliers se faisaient à toutes sortes d'emblèmes ; les ne m'oubliez mie étaient les plus goûtés.

Item mouchoucrs déliez, Chesnettes à fleurs d'oubliance,

lit-on dans VAmant rendu Cordelier (1450). On préféra

ensuite de simples « jazerans », chaînes d ur tissues de mailles plates, couchées , entrelacées, comme nous l'apprend VInventaire des deux langues latine et française, par le P. .Monet (1663).

Mais les excès du luxe ayant enfanté toute sortes d'abus, les souverains se virent forcés de promulguer des lois somptuaires, qui défendaient toute espèce de collier.

Premièrement ne perleras Carcans dorés ni jazerans,

disent les Quatrains sur la supcrfluité des habits des Dames de Paris (x\' siècle). Au bout de quelque temps, les défenses n'avaient plus force de loi, et comme par le passé les femmes rivalisaient entre elles de parure et de coquetterie. A l'époque de Charles VII et de Louis XII, le goût de la magnificence se répandit même à un tel point que les soldats, lorsqu'ils en avaient le moyen, se donnaient le luxe d'une

Fig. 72. Joaillerie xvn' siècle.

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chaîne d'or qu'ils étalaient sur leur large poitrine. Les auteurs contemporains, particulièrement Erasme, dans son Eloge de la Folie, ont souvent bafoué les sots de cette espèce « qui se regardent avec complaisance, parce qu'ils portent au cou une lourde chaîne qui témoigne autant de leur force que de leur opulence ».

La plupart des bijoux de cette époque provenaient, avons-nous dit, des ateliers des bijoutiers belges, lesquels n'avaient pas de rivaux en Europe : ils niellaient et gravaient comme à Florence ou à Venise; ils émaillaient comme à Limoges ; ils montaient les pierreries comme à Paris ou en Lorraine ; ils forgeaient et ciselaient mieux que partout ailleurs. Malheureusement le temps a détruit un nombre considérable de ces charmants ouvrages, qui, fragiles et précieux, avaient une double raison de périr Toutefois, vers la fin du xv" siècle, l'influence de la Flandre s'amoindrit peu à peu lorsque, après l'expédition de Charles VIII, le souffle italien se fit sentir avec quelque puissance.

Ce ne fut réellement qu'à partir du xwf siècle, époque de régénération nouvelle pour tous les arts, que la bijouterie s'épanouit avec le plus d'éclat. Du contact de l'art flamand avec l'art italien naquit un art plus délicat. C'est vers ce temps (i 541), que Pierre Woeiriot publia sa suite de quarante bagues gravées à l'eau-forte, petits chefs-d'œuvre de grâce et d'esprit, dont ont tant profité les bijoutiers de l'époque. L'émail rouge et blanc devint dès lors l'élément essentiel du bijou de luxe, devenu plus élégant et plus riche.

F'rançois \" avait la passion de toutes les choses d'art, et il répandait autour de lui les bijoux avec une prodigalité sans pareille. Marins Giustinian, ambassadeur vénitien, énumérant dans sa relation les dépenses du roi, porte 96,000 à 100,000 et même à 150,000 écus à l'article des menus, et il a soin d'ajouter : « car dans ce chapitre sont compris les achats de bijoux, notamment les diamants, les présents publics faits aux dames de la cour, et le roi, dans ces choses-là, ne connaît pas de limites (ed in cio il Re non ha modo alcuno) w^. Aussi ce prince encouragea-t-il la bijouterie en attirant Benvenuto Cellini, qui fit passer dans la fabrication française la délicatesse de son talent. Sous l'influence de Cellini plusieurs habiles orfèvres exécutèrent une multitude de bijoux ou afjlquets, comme les appelle Montaigne, composés dans le goût italien, et qui font encore aujourd'hui l'admiration des

1 . Paul Mantz, Recherches sur l'histoire de l'Orfèvrerie française.

2. Rapports des ambassadeurs vénitiens, cités par M. Armand Baschet dans sa Diplomatie vénitienne.

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connaisseurs. On peut citer, à ce propos, l'admirable bijou de femme appartenant à Al""" la baronne James de Rothschild, bijou ciselé et émaillé avec une telle perfection que l'on peut, sans compromettre son jugement en matière de goût, en attribuer l'exécution à Benvenuto Cellini lui-même '. 11 faut joindre à ce joyau inestimable la série d'ornements de femmes en or émaillé avec grosses perles d'un travail merveilleux, suite de médaillons, croix et autres bijoux du plus beau moment de la Renaissance, appartenant à M. le baron Davillier et à M. le baron Gustave de Rothschild.

D'après le chapitre V du Traité de l'orfèvrerie de Cellini, qui enseigne la bijouterie proprement dite [il lavoro di iiiinuteria), les objets de ce genre étaient tous travaillés au ciselet ; rien n'était fondu ni estampé. Ce travail de minuteria comprenait les anneaux, les pendants, les bracelets ; mais les bijoux le plus en vogue étaient certains médaillons ou enseignes (medaglio di piaslra d'oro soliilissimo) qui se portaient au chapeau et dans les cheveux.

Sous les règnes de Henri H et de ses successeurs, époque où l'art commença à pâlir devant l'éclat des pierres précieuses, les bagues ornées de diamants furent très à la mode. Le Dialogue de deux amoureux, par Clément Marot, en donne un exemple.

Quand les petites vilotieres (grisettes) Trouvent quelque hardy amant Qui veuille meUre un dyamant Devant leurs yeux rians et vers, Coac! elles tombent à l'envers.

La reine Elisabeth d'Angleterre poussait la coquetterie dans un sens tout opposé. Au rapport d'un de ses historiens, elle avait de très belles mains : lorsqu'elle se faisait peindre, elle exigeait qu'on les plaçât d'une manière apparente, et sans bagues aux doigts, pour ne pas en altérer la finesse et le modelé ; jusqu'à la fin de sa vie elle en fut fière.

Mais les dames de France ont toujours aimé ce qui brille. Elles continuèrent donc, comme par le passé, de porter des chaînes d'or, des colliers, des anneaux, des bracelets et mille autres « petites gentillesses », pour parler comme Brantôme, composés d'après les modèles d'Etienne Delaulne, d'Androuet du Cerceau, de René Boy vin et de Théodore de Bry, ces grands artistes de la Renaissance. L'inventaire des bijoux de Jeanne de Bourdeille (1595), qui paraît avoir résidé à

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