Rambosson, Les Pierres prccieuses
2. Octave Sacliot, L'Jle de Ceylan et ses curiosités lutlurelles.
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l'art intime.
Il y a des perles de couleurs variées ; outre les perles blanches, on en voit de roses, de jaunes, de grises, de teintes bleues et de complètement noires.
Les perles ont de tout temps été fort recherchées par les populations du midi de l'Asie. Les Grecs, qui appelaient les perles margarites, ne paraissent pas les avoir connues avant les conquêtes d'Alexandre. Ils en faisaient « des colliers très précieux », selon les expressions du naturaliste Théophraste. A Rome, elles furent d'une extrême rareté Jusqu'aux guerres de la République avec Mithridate, roi de Pont. A partir de cette époque, elles devinrent plus communes et entrèrent définitivement dans la toilette des femmes, soit sous forme de collier à simple (monoliniim), soit de collier à double rang (dilinum); mais le collier à trois rangs était celui qu'elles préféraient. Tertullien dit quelque part, à propos de ces colliers : iino lineo decies sestertium, « on attache à un seul collier pour un million de sesterces (200,000 francs) ». Ce curieux fragment nous donne d'abord une idée du prix fabuleux qu'atteignaient alors ces joyaux; en second lieu, il nous apprend que les Latins appelaient un rang de perles linea ou simplement lineiim. Il est question, dans les lois romaines, de ces lineae comme désignant des perles qu'on nommait insertce, lorsqu'elles étaient passées à un fil, et extricatœ, lorsqu'elles ne faisaient pas un collier à un rang, comme on peut le voir dans les fragments d'Aquilus et d'Ulpien.
Les auteurs anciens sont remplis d'anecdotes sur les folies auxquelles la manie des perles poussait les dames romaines. Jules César offrit à Servilie, mère de Brutus et sœur de Caton, une perle estimée plus de 1,100,000 francs de notre monnaie. Dans plusieurs circonstances, Lollia Paulina, femme de l'empereur Caligula, en porta pour plus de huit millions de francs. Sénèque le philosophe et saint Jérôme nous apprennent que les élégantes en mettaient jusque sur leui's chaussures de campagne. Les fameuses perles qui ornaient les oreilles de Cléopàtre coûtaient 3,800,000 francs.
Pendant le i\loyen Age, on ne tomba pas dans les mêmes raffinements, mais on n'en rechercha pas moins les perles avec empressement. On les fit entrer dans la décoration des meubles d'apparat, aussi bien que ,dans celle des pièces de grosse orfèvrerie, des vêtements et des menus ouvrages de bijouterie.
La Renaissance vit pour la première fois paraître de superbes perles, originaires de l'xA.mèrique, et que l'on considérait alors comme
ET LE GOUT EN FRANCE
des « miracles de la nature ». Brantôme, dans son article sur Charles-Quint, api cs avoir parlé de perles et de pierreries, ajoute : « Tesmoing la belle et incomparable perle de cet Ilernand Cortès qu'il rapporta des Indes, sur laquelle il fît graver ces mots : Inter natos midtenim non surrexit major, pour si monstrueuse grandeur et grosseur qu'elle revenait à la grosseur d'une poire, bien certes dissemblable à celle de Cléopâtre; laquelle il perdit depuis devant Alger, la montrant à un de ses amys, et par malheur, estant sur le tillac de son navire, tomba dans la mer et ne la peust jamais recouvrer, quelques recherches et pescheries qu'il peust faire ».
Le xvii" siècle connut aussi la folie des perles. On connaît les amoureuses excentricités du beau duc de Buckingham et la passion insensée qu'il éprouvait pour Anne d'Autriche. Il se présenta un jour au bal de la reine avec un manteau couvert d'or et garni de perles d'un grand prix. Ces perles mal attachées tombèrent au milieu des danseuses, qui s'empressèrent de les ramasser et de les accepter, aux galantes sollicitations du duc. Le lendemain la reine lui fit remettre des bijoux enrichis des plus beaux diamants, pour l'indemniser de ses fastueuses libéralités.
Aujourd'hui les perles partagent avec les diamants le privilège d'orner les riches parures de nos élégantes; mais quoiqu'elles ne tiennent plus le second rang après le diamant, comme au temps de Pétrarque', elles n'en occupent pas moins une place distinguée parmi les plus précieuses valeurs.
Il n'y a guère que les Orientaux qui aient conservé la passion qu'ils avaient jadis pour ces gouttes de rosée solidifiées, ainsi qu'ils nomment les perles magnifiques dont sont rehaussés leurs splendides costumes. C'est principalement aux Indes et en Perse que se trouvent les perles les plus remarquables par leur grosseur. Il y a deux siècles, une perle fut achetée à Catifa, en Arabie, par le voyageur Tavernier, et vendue au schah de Perse pour 2,750,000 francs. Le schah de Perse actuel possède un long collier dont chaque perle est de la grosseur d'une noisette. Ce joyau est inappréciable.
Quant à la nacre, riche substance aux reflets irisés et chatoyants, agréable mélange de couleurs, particulièrement de pourpre, d'émeraude et d'azur, elle fut également utilisée par les anciens. Au rapport de Suétone, l'intérieur du fameux Palais d'or, élevé par Xéron, était doré partout, « et orné de pierreries et de nacre de perle ». Ils
I. Entretiens sur les plus beaux sujets de morille, chap. VI. Des perles et des pierreries.
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employaient aussi cette jolie matière comme objet de parure. Outre le coq et le perroquet en nacre trouvés à Pompéi et conservés au Musée National de Naples, on cite la colombe antique en nacre de perle du Musée Campana, au Louvre.
Le Moyen Age utilisa beaucoup la nacre. Les tabletiers et tailleurs d'images en faisaient des figurines de saints, des crucifix et des manches de couteaux ou de cuillers délicatement sculptés. La Renaissance fit mieux encore. Non seulement elle se servit de la nacre dans l'ornementation, la parure et l'ameublement, mais elle l'employa encore dans les travaux délicats de la glyptique. La collection Sauvageot, au Louvre, possède deux médaillons ovales du xvf siècle gravés en relief sur nacre; le premier, sculpté avec la plus extrême délicatesse, représente Henri III, « roy des François et de Pologne ».
On voit également chez quelques amateurs des ouvrages de gravure et de sculpture sur nacre de perle. Citons, entre autres, le merveilleux médaillon de Louis XV, signé L. Durand, provenant de la collection de M. Philippe de Saint-Albin, et conservé aujourd'hui par M"" Achille Jubinal. '( Je ne sache point d'image de Louis XV, dit M. Philippe de Chennevières, où le roi bien-aimé apparaisse plus ravissant de noblesse et de beauté; c'est le type le plus exquis et le plus jeune, le plus fier, le plus adorable, le plus idéal de la beauté bourbonnienne. Et quelle grâce et quelle adresse dans l'ajustement du manteau et de l'armure. Le talent consommé de l'artiste, qui, à coup sûr, n'a point débuté par un tel chef-d'œuvre, la richesse de ton et de reflets de la matière, tout concourt à faire de cette petite merveille l'une des plus curieuses curiosités de ce temps-là ».
D'autres amateurs possèdent des collections suivies, où les diff^érentes espèces de nacres, figurent, à l'état naturel, à côté d'autres coquillages avec leurs nuances délicates, leurs prismes, leurs reflets changeants, leurs chatoiements d'arc-en-ciel, leur rose tendre et pâle comme une rose noyée, leur vert doux comme l'ombre d'une vague, leur blanc caressé d'un rayon de lune : les tuyaux de mer, les buccins, les pourpres, les volutes, les porcelaines, les huîtres, les pétoncles, végétations de perle, d'émail et de nacre, groupées comme des parures dans les meubles de BouUe, dans les cabinets de bois d'amaranthe
Le corail, comme la perle et la nacre, sort du brillant écrin des mers. Aussi dur que la perle, le corail est travaillé comme les pierres
I. Edmond et Jules de Concourt, L'Art du XVIIl' siècle. Boucher.
précieuses. Il est ordinairement d'un beau rouge incarnat, et parfois rose ou couleur de chair, jaune ou panaché. On en fait des pommes de canne, des poignées d'épée, des manches de couteau, etc., ainsi que de splendides jeux d'échecs d'une haute valeur artistique. Il est aussi très usité dans la bijouterie, où il forme une spécialité.
C'est au xvi' siècle que l'usage du corail se répandit à la cour de François I". On s'en servait pour faire des bijoux et comme décora-
Fig. 9j. Peigne en ivoire (xvi» siècle). (Colltction Sauvageot, Musée du Louvre.)
tion dans l'ameublement. L'inventaire des meubles de Catherine de Médicis nous apprend que dans un des coiïres de cette reine on trouva 64 livres de corail en branches et en morceaux, élément futur de la décoration de ces miroirs et de ces çabinets dont les collectionneurs modernes conservent encore quelques exemplaires.
Le premier Empire mit en grande vogue les parures de corail. Cette mode s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Ce qui a fait dire à Victor Hugo :
Laissons Plaute à Chloc prouver qu'il la désire Par un triple collier de corail de Corcyre.
Jusqu'en 1875, les coraux de luxe, tels que ceux de la duchesse de
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Portland dont l'écrin, le plus beau qui existe, est estimé un million de francs, plaisaient par leur belle couleur rouge vif. Aujourd'hui, le corail rose, espèce beaucoup plus rare, est préféré. On le juge d'autant plus beau qu'il est plus pâle.
Uambre, substance onctueuse ressemblant à de l'or liquide et transparent, est une résine fossile d'un jaune plus ou moins foncé, diaphane et susceptible de recevoir un beau poli. Elle était primitivement fluide, comme le prouvent les insectes et les brins de plantes, les feuilles, etc., qu'on y rencontre quelquefois. Il y a de l'ambre d'un beau jaune rougeâtre, nuance que les anciens paraissent avoir eue en grande estime ; il y en a aussi d'un jaune plus clair, mais le plus goûté aujourd'hui est celui qui tire sur le blanc et qui est à demi-opaque. On l'emploie dans la fabrication de gracieux orne ments, dit M. Rambosson; on en fait des boucles d'oreilles, des colliers, des bracelets, des peignes, en un mot mille objets charmants recherchés par la mode ou le bon goût. Lorsqu'un morceau d'ambre se fait remarquer par la présence d'un insecte, d'une feuille ou de quelque autre objet, on le taille en cabochon mince, afin qu'on puisse mieux les distinguer. Les pièces ainsi formées étaient très appréciées des amateurs anciens. Le poète latin Martial a, de son style le mieux aiguisé, adressé de jolies épigrammes à l'abeille, à la fourmi, à la vipère emprisonnées de la sorte : « Une vipère rampait sur des rameaux humides des pleurs des Héliades; la perle liquide du succin la rencontre et coule sur elle malgré sa résistance ; étonnée de se sentir retenue par la rosée visqueuse, soudain elle devient roide, captive dans cet enduit glacé. Ne te glorifie plus, Cléopâtre, de ton royal sépulcre, car une vipère repose dans un tombeau plus noble que le tien «.
Les Romains estimaient l'ambre à l'égal des pierres fines. Ils en faisaient des bijoux et des objets d'art. Pline se récrie avec véhémence contre ce luxe : « Parmi les objets d'agrément, l'ambre tient sa place après le cristal. Réservé cependant jusqu'ici à la parure des femmes, on est encore à deviner ce qu'il peut avoir de flatteur par lui-même ; c'est la frivolité des Grecs et leur raffinement qui l'ont mis à la mode. Le plus précieux est le falerne, ainsi nommé à cause de la couleur du vin du même nom dont il imite la transparence et le brillant. Enfin on met des plaisirs de pure fantaisie à un si haut prix, qu'une petite figure d'ambre travaillé s'achète plus cher que des hommes pleins de vie et de force ».
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Le comte de Caylus possédait une de ces figurines; c'était un buste d'empereur couronné de laurier en ambre antique du genre falernc, c'est-à-dire de couleur jaune rougeâtre assez foncée.
h,'écaille provient, comme on sait, des grandes plaques qui recouvrent la carapace et le plastron des tortues marines.
Les Grecs employèrent d'abord cette matière dans la fabrication des instruments de musique; ils en faisaient des lyres extrêmement sonores. Mais ce ne fut que plus tard que les Romains apprirent à la travailler, lorsque Carvillius Pollion « homme prodigue par caractère et d'une rare sagacité pour tous les raffinements du luxe », dit Pline, eut imaginé le premier de couper en lames les écailles de tortues, et d'en revêtir les plateaux et les lits de table. « Je vois, dit Sénèquc, les écailles de tortues travaillées artistement et divisées en filaments déliés; je vois les enveloppes de l'animal le plus lent et le plus difforme achetées des sommes immenses, et la variété des couleurs, qui en fait la principale beauté, réduite, par un enduit étranger, à ne ressembler qu'à du bois ».
Enfin Juvénal, parlant de Licinus, un collectionneur grand seigneur qui a toujours peur de brûler ou d'être volé, dit : « Toute la nuit, dans son palais, une cohorte d'esclaves est sur pied, les seaux à incendie sont tout préparés ; car notre homme tremble pour ses statues , pour ses figures d'ambre , ses meubles d'ivoire et d'écaillé ».
Le Moyen Age, tout aussi bien que l'antiquité, aurait pu tirer des mers de l'Inde la carapace des grandes tortues, que fournit également la mer Rouge. Mais il n'est pas prouvé qu'on, en ait fait usage. Le Nouveau-Monde, en eilet, n'avait pas encore livré à l'^ernand Cortez les innombrables trésors de toute nature qui devaient plus tard étonner et enrichir l'Espagne, et c'est seulement à la fin du xvi' siècle, lorsque les Portugais rapportèrent à Lisbonne les vases et les objets de toute sorte travaillés en écaille par les Indiens, que l'industrie européenne s'empara de cette jolie matière.
Le xvn° siècle excella dans le travail de l'écaillé. Non seulement alors les tabletiers employaient l'écaillé pour faire des boîtes et des tabatières qui, d'après le Voyage du T'amasse, se vendaient 500 livres lorsqu'elles étaient incrustées d'or', mais ils en ornaient encore le dessus des petites brosses, dans le genre de la brosse à moustaches qui fait partie de la collection de M'"° Jubinal de Saint-Albin, et que les galants du temps de Louis XIII et de Louis Xl\' portaient
l'art intime
toujours sur eux, lorsqu'ils rendaient visite à quelque belle, comme Marion Delorme ou Ninon de Lenclos.
C'est vers ce temps que le célèbre ébéniste Boulle fit entrer l'écaillé dans la marqueterie.
Au siècle suivant, les tabletiers avaient conservé leur supériorité dans l'art de découper
selon les expressions d'un poète du temps. Ils firent, en effet, toutes sortes de pièces délicates et autres menus ouvrages en écaille incrustée d'or, tels que peignes, bonbonnières, étuis, boîtes à fard et à mouches, etc.
En résumé, l'écaillé, l'ambre, le corail, la nacre et la perle sont de magnifiques produits que le génie de l'homme a su arracher aux abîmes profonds des océans. N'est-ce pas le cas de répéter avec le poète persan Saâdi, l'auteur du Gulistân ou le Parterre de roses : « Il y a des profits sans nombre dans la mer ».