I. L'abbé Texier, Essai sur les cmailleurs de Limoges
ET LE GOUT EN FRANCE
lerie renonçant à l'imitation des ouvrages grecs, veut reprendre le travail des artistes verriers » '.
Ce fut à cette époque que s'introduisit en France la peinture sur émail, c'est-à-dire l'art de peindre avec de l'émail simplement étendu sur le métal, dont l'invention revient à nos anciens artistes limousins, sur le compte desquels aucun renseignement n'a été transmis. Jusqu'alors, les orfèvres n'avaient employé que les émaux incrustés, les émaux cloisonnés et champlevés, les émaux de basse-taille et les émaux mixtes qui participent de plusieurs procédés. Mais dans la peinture sur émail, le métal qui était le cuivre, jouait le même rôle que la toile dans la peinture à l'huile, et le dessin s'exécutait au pinceau avec des couleurs vitrifiables.
La pcmture des premiers émaux de Limoges ressemble à une espèce d'enluminure à plat laissant transparaître les ombres et où des rehauts d'or en hachures donnent aux lumières le dernier éclat. <' Du reste, l'aspect général est gothique dans le dessin : les chairs sont violacées et l'ensemble procède du même ton ; des émaux en gouttelettes saillantes posées sur paillon brillent comme des pierres précieuses et rehaussent les vêtements, les coilTures, se répandant même jusque sur les fonds. Tout le monde connaît les plus caractéristiques de ces œuvres et notamment la précieuse pièce du .Musée de Cluny signée par Nardon Pénicaud, en 1511 ; elle peut être considérée comme un type dont les autres se sont plus ou moins éloignés suivant leur talent relatif; seulement les curieux devront se tenir en
I. Uesnojcis. Revue Je l'Exposition rètrospcçtivc d'Orléans, iS<i!>.
rig. 100. (^oiipc en email (Collection Sauvagcot, au Louvre).
l'art intime
garde contre les nombreuses contrefaçons qu'on essaye de faire passer pour des œuvres du maître »
Ce premier genre amena naturellement l'emploi des émaux opaques véritablement peints. C'est vers 1520 que les grisailles furent substituées aux émaux translucides. Le procédé le plus fréquent parmi les émailleurs limousins c'est la grisaille. L'un des premiers artistes en ce genre est Jean I" Pénicaud. Afin sans doute de raviver l'ensemble, certains maîtres ont réservé les fonds, les couvrant ensuite d'une teinte rouge ardente. Enfin, pour donner plus de charme aux portraits, les émailleurs imaginèrent de rehausser leur travail par des glacis rosàtres sur les chairs et par des applications de verre coloré sur les vêtements ; c'est donc un procédé mixte entre les émaux opaques et translucides ; appliqué d'abord par les Pénicaud, ce genre fut porté à sa perfection par Léonard Limosin, le maître entre tous de la peinture sur émail. Il décorait des coupes, des plats, des pièces de surtout, des aiguières, des vases, des buires, etc., avec des savoirs de dessin, des richesses d'ornements, des opulences de couleurs, des habiletés de mise en scène qui élèvent l'émail presque au mérite de la grande peinture.
M. Léon de Laborde a ainsi caractérisé la manière de Léonard Limosin, à l'apogée de son talent, vers 1553. « L'effet général est éclatant, clair, harmonieux ; il est égayé par des bleus de ciel vifs, par des bleus turquoise, chatoyant sur paillon. Un ton jaune serin employé dans les cheveux lui est particulier, et des carnations rosées, limpides, ajoutent à la surprise séduisante causée par ces émaux qui ont quelque chose du brillant d'un satin changeant. Nul n'a su comme lui se servir de rehauts d'or pour agrémenter ses médaillons ou ses ornements sur fond noir » Il a beaucoup reproduit les compositions de Raphaël.
C'est à la célèbre école limousine que se formèrent Jean de Court, dit Vigier, Pierre, Jean et Suzanne Courtoys, Jehan Limosin, Pierre Raymond et Pénicaud, artistes admirables dont les magnifiques ouvrages ne seront jamais surpassés. Les émaux de la fabrique de' Limoges sont donc très recherchés pour la facilité avec laquelle le jour circule dans leurs compositions, pour la grâce des personnages et la beauté chatoyante des couleurs. C'est bien là qu'il faut voir l'éclat, la limpidité, l'harmonie qui distinguent les grands artistes français de