AMOUR
Le xvn" siècle et le xvuf connurent aussi l'art de repousser et de ciseler le fer. On voyait encore, il y a deux ans à peine, dans la collection de Léopold Double, un beau médaillon ovale en argent repoussé et finement ciselé, du temps de Louis XVI, représentant la reine Marie-Antoinette de profil, en riche costume et portant une haute coiffure. Ce médaillon était monté dans un cadré en fer ciselé portant le blason de France, appliqué sur fond de velours noir, et le tout avait été placé dans un très beau cadre du temps , en bois sculpté et doré, surmonté d'un carquois et d'une branche de rose. Voici ce que dit à ee sujet M. de Lescure : « Le cadre en fer guilloché a été fait de main de maître dans l'atelier de serrurerie de Louis XVI et tous deux y ont travaillé, le roi et son compère Gamin » '.
1. Catalogue des objets d'art exposés à Trianoii. Paris, 1867.
De nos jours, quelques artistes se délassent de leurs travaux courants, mais exceptionnellement, en repoussant et en ciselant le fer. Charles-Edouard Georges, modeleur de talent qui se signala il y a peu d'années par des travaux remarquables de composition et de ciselure, dont quelques-uns lui avaient été commandés par MM. Stern et Froment-Meurice, a laissé de charmants objets en fer ciselé, tels que bagues, épingles, broches, etc., d'un travail délicat et d'un fini digne des beaux jours de la Renaissance.
Passons maintenant aux bijoux et autres objets en acier poli.
L'industrie des parures en acier poli prit naissance en Angleterre et se répandit d'abord en Belgique, vers l'année 1740. La mode de ces nouveaux bijoux n'eut une réelle importance, en I- rance, qu'à partir de 1767, époque où les diamants commencèrent à disparaître du costume.. « On employait en achats de petits grains d'acier, dit M""de Genlis dans son Dictionnaire des Eliqiiclies, l'argent que coûtaient jadis les pierres précieuses, qui, ayant une valeur intrinsèque, restaient dans les familles et faisaient partie de L'héritage des enfants ».
ICilectivement, vers ijj^k les bijoux d'acier obtinrent un succès incroyable qui se continua jusqu'à la Révolution. Cette vogue profila à Buffon ; une partie des fers de ses mines de .Montbard y passa à un bon prix. Le bruit courait, d'ailleurs, selon la Cdnesf^onJance secre/e de .Métra, que le grand naturaliste avait beaucoup aidé à mettre en faveur les boutons, les chaînes et autres bijoux d'acier poli.
Quoiqu'il en soit, le grand pourvoyeur de la mode était Granchez. mercier-bijoutier établi à hi descente du l'ont-Xeuf, entre hi rue I)auphine et celle de Nevers. Sa manufacture, située à Clignancourt, avait du reste été l'objet de deux articles élogieux insérés dans le Mercure
Fig. 110. Verrou on fer repoussé (xvi» siècle).
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d'avril et d'août 1775. La boutique de cet industriel, avec son enseigne: Au Petit Dunkerque, eut une réputation européenne; aussi devint-elle bientôt le rendez-vous de la noblesse et de la luche bourgeoisie. Voltaire lui-même, lors de son dernier séjour à Paris, se plaisait beaucoup à visiter cet établissement, et Mercier, dans son Tableau de T'aris, ne peut s'empêcher d'admirer ces étagères où « le cristal, l'émail, l'acier, brillaient comme des miroirs taillés à facettes ». Ce fut au point qu'au moment des étrennes, il fallait placer des gardes aux abords de ce magasin féerique, tant il était envahi par la foule.
Granchez avait le talent de devancer la mode et son changeant caprice ; et quoiqu'il ne fut pas orfèvre lui-même, il exerça sur l'art une certaine influence. « Il faut rendre justice au goût du maître, dit un auteur contemporain, il anime, il dirige les artistes, il imagine ce qui doit plaire... La bijouterie a fait plus de progrès depuis qu'il a mis sous les yeux du public des modèles élégants et variés, qu'elle n'en avaitfait depuis longtemps ». En effet, dès 1775, Granchez avait conseillé aux ouvriers qui travaillaient pour ses magasins de s'inspirer des peintres ou des modèles étrusques récemment publiés par le chevalier Hamilton. Grâce à lui, grâce à ses collaborateurs, les dames portèrent, ou du moins elles crurent porter des bijoux renouvelés de l'antique.
La plupart des publications contemporaines font l'éloge des produits de Granchez. C'est ainsi que le Cabinet des Modes (15 décembre 1785) vante, comme une grande nouveauté, les bijoux d'or taillés à facettes, et polis sur le moulin, « ouvrages qui ne se sont jamais faits qu'en acier ». Telle est la chaîne de montre taillée à facettes, ayant appartenu à l'un des Vanloo, et exposée par M. Faure, en 1880, au Musée rétrospectif du métal. Et le Cabinet des Modes ajoute, à la date du i"' janvier 1786: « L'on fait à présent beaucoup d'objets de ce genre, en acier, imités de l'Anglois, qui sont du plus beau poli, et d'un fini précieux. Tous ces articles se trouvent chez le sieur Granchez, bijoutier de la reine, Au Petit Dunkerque, quai de Conti, à Paris ».
Par la suite, Granchez eut pour rival un nommé Daufife, son ancien associé, qui, également favorisé par la protection royale, établit, en 1785, uue manufacture aux Quinze-vingts, près le célèbre cloître Saint- Honoré.
D'après le Journal de Paris (18 juillet 1787), DaufTe fabriquait bontam-
ET LE GOUT EN FRANCE
ment de superbes boutons d'habit, repercés à jour, véritables bijoux ornés de perles enfilées et de diamants à vis, « le tout en acier », qui se vendaient à raison de vingt-cinq louis la pièce. Louis XVI, enchanté de ces boutons, lui en avait commandé une garniture à titre d'encouragement.
Aux approches de la Révolution, la mode des bijoux en acier alla jusqu'à la folie, l^^n janvier 1789, suivant le Magasin des Modes françaises et anglaises, les hommes portaient, pour le bal, un chapeau avec ganse d'acier travaillé ; au côté, une épée à garde d'acier travaillé ; dans les goussets, deux montres d'or garnies de chaînes d'acier travaillé. ornées elles-mêmes de breloques d' acier travaillé. «Il seroit impossible que le régne de l'acier travaillé fut plus marqué qu'il ne l'est aujourd'hui, remarque l'auteur de l'article. Passera-t-il comme celui de l'acier uni ? durera-t-il plus longtemps ? Nous ne doutons pas que ce ne soit la superbe manufacture d'acier travaillé du faubourg Saint-Antoine, où l'on trempe et fabrique l'acier aussi bien qu'en Angleterre, qui ait fait naître cette mode, par les ouvrages qu'elle a répandus dans Paris, et qui ont été adoptés avec beaucoup de rapidité et de joie ».
Enfin, le 21 avril, le même recueil annonce que les femmes, aussi bien que les hommes, recherchaient avec passion les boutons d'acier travaillé. « Tous ces boutons et tous ces bijoux en acier travaillé sortent de la grande manufacture du faubourg Saint-Antoine. On ne porte aucun objet en acier d'Angleterre. Les Anglais eux-mêmes conviennent qu'à cette manufacture, on travaille mieux l'acier que chez eux ».
Un an plus tard, suivant le Journal de la Mode et du Goût (25 février 1790), une grande simplicité succéda, dans le costume, à la richesse des années précédentes. Le principal vêtement des hommes consistait en un habit de drap noir à la Révolution, orné de superbes boutons d'acier, dont les aspérités étaient taillées en lormc de diamants. Quant aux femmes, elles portèrent pour tout bijou, à partir du 15 juin, des bracelets d'acier, en forme de manchettes, qui liaient la robe sur le poignet, au moyen d'un petit ruban bleu de ciel.
Cependant un écrivain philosophe, Jean-François Sobry, dans son Discours sur la Parure chez les peuples républicains, opuscule très rare, publié vers 1791, essaya de réagir contre la vogue de l'acier travaillé. « Si l'on doit interdire au diamant l'approche de la face de l'homme, dit-il, à plus forte raison doit-on se hâter d'éloigner à jamais de nos parures l'éclat de ce métal dur, triste et repoussant,
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que le mauvait goût de l'Angleterre a amené dans nos habits, et où il est d'autant plus hideux, qu'il y paraît mieux confectionné ».
Mais ces récriminations sévères n'eurent pas d'effet, et la mode des bijoux en acier, un instant arrêtée sous la Terreur, se prolongea jusqu'à la fin du Directoire. A cette époque seulement, la bijouterie d'acier tomba en discrédit. Les élégantes du Consulat pour lesquelles on avait fait renaître les bijoux d'or et les camées, ne portaient plus, suivant le Journal des Dames et des Modes (5 vendémiaire an X), que des peignes en acier provenant de la fabrique du sieur Schey, de Paris, un des industriels qui, à cette époque, essayèrent, mais en vain, de réhabiliter la bijouterie d'acier travaillé.
Comme les fers repoussès et ciselés, les bijoux d'acier poli avaient fait leur ternps. Ce n'est plus aujourd'hui que dans les galeries de nos musées ou dans les collections des amateurs, que l'on rencontre ces objets superbes ou gracieux, qui portent pour ainsi dire l'empreinte du génie robuste de la Renaissance et de l'esprit futile du xvni' siècle.
Fig. 112. Epée de ville l'ig. ii'i. Pulvérin en ivoire Fig. 114. Rapière,
(xvi* siècle). (.\vi' siècle). (xvii* siècle).