III
DAMASQUINERIE, ARMES, COUTELI-EKI F. f/aRT.
lEN ne surpasse en beauté le fer damasquiné; l'opposition produite par le trait brillant sur le fond sombre est d'un effet puissant et sobre tout à la fois. ''<!!!^'4i.iîK^ I.'art d'incruster l'or ou l'argent sur la surface du fer, de l'acier ou du bronze, sous forme de petits filets ou d'ornements, est particulier à l'Orient et tire son nom de la ville de Damas, en Syrie, d'où beaucoup d'objets damasquinés furent introduits en ICurope dés l'époque des Croisades, et où les damasquineurs arabes lui firent atteindre la dernière perfection.
La Grèce connut de bonne heure, par des modèles venus de l'étranger, l'art de tracer des ornements sur des ouvrages de métal par les procédés de la damasquinure. Mais moins enclins que les Orientaux à chercher la beauté dans la richesse et l'éclat des couleurs, les Grecs ont usé avec plus de réserve, dans leur statuaire, des effets qui résultent de pareils contrastes. ICn général, ce sont les vêtements ou Les accessoires qui ont été rehaussés et agrémentés par l'incrustation dans le bronze de dessins d'un métal différent. Dans certains cas, c'est sur le fer que l'or et l'argent se trouvent appliqués ainsi.
l'art intimf. 2!^
l'art intime
« Les artistes romains ont quelquefois incrusté dans le bronze le fer lui-même. Mais plus fréquemment on rencontre des inscriptions tracées sur le bronze en lettres d'argent et sur l'argent en lettres d'or.
A l'époque franque, la damasquinerie était exercée par les peuples de race germanique qui se trouvaient déjà en possession d'objets décorés par les Arabes et se plaisaient à imiter jusque dans leurs inscriptions les produits de l'art musulman. Les Burgondes, entre autres, ont particulièrement excellé dans le damasquinage, comme le prouvent les nombreuses boucles d'agrafes et les plaques de ceinturons en fer incrustées de filets d'argent, recueillies dans les sépultures mérovingiennes.
Par contre, le Midi de l'Europe resta longtemps, pour ces ouvrages, tributaire de l'Orient, car on voit encore, en plein xi' siècle, Constantinople fournir des portes en bronze damasquiné d'argent à la basilique de Saint-Paul hors des murs de Rome.
L'extrême rareté des produits de la damasquinerie au Moyen Age, semble établir que les peuples de l'Occident ne savaient plus alors enrichir de damasquinures leurs travaux de fer ou d'airain. Seuls les Arabes avaient conservé la prééminence dans l'art de décorer les métaux. Les Musulmans de Damas, d'Alep, de Mossoul et d'Egypte s'étaient, en effet, acquis une grande réputation en ce genre de travail, et leurs artistes découvrirent une palette dans les nuances des différents métaux. Sur une plaque en fer, habilement striée au moyen de la lime, ils dessinèrent leurs compositions, puis ils couvrirent ces dessins de feuilles d'or et d'argent qui, par la pression et le frottement, adhérèrent et s'incorporèrent au fer. Les parties de la plaque non recouvertes furent brunies, et ces métaux éclatants dans leurs différentes nuances, formèrent une sorte de peinture métallique. On possède des vasques, des coupes, des ustensiles de toutes sortes, des armes et des armures avec des inscriptions arabes, qui en constatent l'exécution pour les califes, pour les sultans ou pour les émirs qui existaient au xif et au xiu' siècle.
Que l'art de la damasquinerie ait pénétré en Italie à cette époque par le commerce des Vénitiens, des Pisans et des Génois sur les ■ bords de la mer Noire, à Damas et à Alexandrie; soit que cet art ait été apporté par les artistes grecs que les Turcs avaient chassés de l'empire d'Orient, toujours est-il, remarque M. Jules Labarte, qu'on la voit en pratique en Italie, dès le commencement du xv' siècle. La damasquinure est appliquée dès lors à une foule d'objets les plus
ET LE GOUT EN FRANCE
divers. Ce sont surtout les artisans travaillant le fer qui s'emparèrent de ce genre de décoration. Ils s'en servaient principalement, rapporte Vasari, pour incruster ces magnifiques armures d'hommes et de chevaux qui font l'admiration des connaisseurs, pour enrichir d'élégantes arabesques et de superbes rinceaux les boucliers, les poignées et les fourreaux des cpées '.
Au xvi' siècle, le damasquinage était arrivé à son plus haut degré de perfection. Venise et surtout Milan se distinguèrent dans ce travail. Benvenuto Cellini, cet artiste universel, s'exerça dans sa jeunesse à faire des damasquinurcs ; il nous l'apprend dans ses Mémoires. Mais le plus célèbre des damasquineurs est le vénitien Paolo Azzimino, auteur du magnifique cofi"ret d'acier incrusté d'or et d'argent, si souvent reproduit. Au rapport de Vasari, les ouvrages sortis de ses mains avaient une telle perfection, qu'on désignait les plus beaux travaux en ce genre par cette épithète flatteuse : lavnrn alV Azzimina (c'est un travail d'Azzimino). Dès lors, toute une pléiade d'artistes s'adonna à la damasquinerie ; ceux qui réussirent le mieux prirent le nom Azziministes et étendirent leur art à une foule d'objets, à des tables, des coffrets, des cabinets, des toilettes en fer, dans les formes les plus élégantes, avec des ornements, des arabesques et des objets damasquinés, quelquefois entièrement incrustés de filets d'or et d'argent formant une ornementation riche et compliquée.
Quelques artistes français commencèrent à pratiquer la damasquinerie sous le règne de l' rançois I''. ( n certain nombre dWzziministes italiens venus en France à cette époque y généralisèrent l'art de damasquiner les armes offensives et défensives. Henri II, qui avait une affection particulière pour les belles armures, logeait dans son palais même les frères César et Baptiste (îamberti, auxquels on peut vraisemblablement attribuer la célèbre armure dite de Henri II. conservée au Louvre.
Avec la disparition des armures, l'art du damasquinage perdit peu à peu son ancien prestige. On ne damasquina plus que quelques armes d'apparat, épées, canons de fusils ou de pistolets, et de petits objets de toilette. M'"" Jubinal de Saint-Albin possède, en ce genre, un buse en fer du temps de Louis XIII, incrusté de fleurs et d'oiseaux d'or sur des tiges d'argent, ainsi qu'une navette à passementerie, du temps de Louis XIV, ornée de marguerites d'argent sur des tiges filiformes à rinceaux en or, encadrée dans un quadrillé d'or à fleu-
I. Jules Labaitc, Histoire des Arts industriels, cliap. Damasquinerie.
rons d'argent. Le premier de ces charmants objets pourrait bien être attribué au célèbre fourbisseur parisien Cursinet, mort vers 1670. « Il a fait, dit Félibien dans ses Principes d' Architecture, des ouvrages incomparables en cette sorte de travail, tant pour la beauté du dessin que pour sa belle manière d'appliquer l'or, et ciseler en relief par
dessus ». il ny aurait non plus rien d'extraordinaire à ce que la navette en question fût sortie des mains de La Cousture, élève de ce même Cursinet, et établi, en 1692, cloître St- Nicolas-du-Louvre. Suivant le Livre Commode, par Abraham du Pradel, il avait « un particulier talent pour damasquiner sur l'acier, en Figures et Ornements de la Chine ».
Aujourd'hui, les bons damasquineurs sont d'autant plus rares que la damasquinerie est peu ou point encouragée. Chez M. le docteur Charcot , on voit de vastes cadres de glaces, des pendules dans le style de la Renaissance, des coupes, damasquinés par M. Joret, avec autant de goût que d'habileté.
D'autre part, M. Alfred Gauvain, bien connu des amateurs par des travaux remarquables, est l'auteur d'un magnifique coffret à bijoux de forme oblongue, dans les proportions générales des coffrets à bijoux de la Re-
naissance française. « Les bas-reliefs s'inscrivant sur les quatre faces . et sur le couvercle sont en argent repoussé : ils racontent VHistoire de la Jeunesse et de l Amour, la Jeunesse toujours confiante et l'Amour toujours cruel, les sourires et les baisers suivis de pleurs et de reproches. La lisière ou la profondeur des bois solennels sont les asiles de ces drames toujours inédits... La saillie du repoussé est combinée pour saisir la lumière sans accuser des noirs qui morcelleraient la forme. L'argent est légèrement oxydé, pour que sa lueur s'allie plus naturellement avec le ton robuste du fer, encore
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celui-ci est-il partout rompu par le fil d'or de la damasquine, par le rinceau qui se déroule comme la soie au sortir d'une bobine ou comme font les vrilles d'une vigne qui se déroule en liberté. Le dessin de ce rinceau est d'une élégance sévère, dans le goût à la mode à la cour de Henri II. Le fil n'est point aplati dans le sillon, mais conserve une certaine saillie, qui engraisse le travail et lui imprime son caractère personnel »'.
La ville de Damas, jadis célèbre par ses armes damassées, c'est-àdire moirées de diflérentes nuances, conserva pendant tout le .Moyen- Age, avec Mossoul, Alep et Bagdad, la supériorité pour la damasquinerie; mais depuis la prise et le sac de Damas par Tamerlan, en 1401, c'est dans la l'oukkarie et dans le Khoraçàn que fut particulièrement cultivé le travail du damasquinage. Cet art se pratique encore avec le plus grand succès à Chiraz et à Ispahan, en Perse, à Zuluoga, en l'Espagne, et dans plusieurs contrées de l'Inde.
La damasquinerie reçut, comme on vient de le voir, sa principale application dans la décoration des armes, dont les collections sont très appréciées des amateurs. La grande valeur de ces collections réside dans le nombre, la beauté et la variété d'ornements forgés, ciselés, gravés, repercés, incrustés, niellés et dorés, des diverses périodes de l'art oriental, italien, allemand et français. C'est là que l'on peut admirer, à côté des cuirasses, des casques et des boucliers, les poires à poudre, les carabines et les pistolets incrustés d'ivoire, les masses, les poignards et les dagues de miséricorde, les hallebardes, les rapières et les immenses épées suisses à deux mains, et enfin les élégantes épées espagnoles et milanaises du xvi' siècle, ces