DINANDERIE
ET LE GOUT EN FRANCE
dans une flûte. L'autre est un buste de jeune fille coiffée d'une double natte, qui nous plonge dans les plus insondables mystères ethnographiques «.
Au commencement du xv° siècle, comme nous l'apprennent les lettres de Charles VI, mars 141 5, relatives aux balanciers de Rouen, la ville de Dinant était aussi célèbre en France que ses ustensiles de cuivre. Elle avait même acquis une supériorité tellement incontestable dans les travaux de cuivrerie, que le mot de dinanderie fut définitivement appliqué , dans toute l'Europe , à l'industrie .dont nous parlons, la ville en question se distinguant, entre toutes, par des travaux exquis en ce genre. Aussi, en 1450, lors des guerres du duc Philippe de Bourgogne, appelé le Bon, la ville de Dinant ayant été prise èt ses habitants dispersés, nos chaudronniers de Normandie et d'Auvergne, qui étaient déjà artistes et bons imitateurs de Dinant, nous apprennent les Mémoires de Duclercq, se dirent dinandi'ers de Dinanl. Et ils avaient raison. La chaudronnerie, à cette époque, n'était plus celle des chaudrons, des chaudières, des marmites, comme celle des anciens temps. On travaillait partout le cuivre comme à Dinant, ou mieux peut-être, comme à Lyon. « Item, deux coquemars de franc cuyvre de la façon de Lyon », lit-on dans V Inventaire des biens délaissés par feu messire Eniard Nicolay, premier président de la Chambre
des Comptes, année i^8ô. Aux coquemars, ou sortes de bouilloires à anses, s'ajoutaient les pots de toutes sortes. Dans l'estampe d'Abraham Bosse, intitulée le Présent de Noces, on lit au bas les vers suivants d'une voisine à la mariée :
Recevez, ma chère voisine, Ce beau pot de cuivre tout neuf; On y ferait bien cuire un bœuf.
Tant il est bon pour la cuisine.
Les autres ustensiles de cuivre étaient les poêlons, les poisson-
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l.anipc de musquée (xv sicclc;.
nières, les chaponnières, les tourtières, les chapelles ou fontaines, etc.
Inventaire de la dame de Billy, veuve de Jean Nicolay (1597), mentionne « deux fontaines d'airin garnys de leurs couvercles et robinets ».
Les dinandiers s'occupaient aussi de la confection des coqs de cuivre, dont la mode gagnait de tous côtés, et qu'on plaçait sur le haut des clochers, pour indiquer le vent, du bec et de la queue. Le Compte des dépenses du clocher de Notre-Dame de Condé, année 1504, contient l'article suivant : « Pour le coc et caudière, xii livres ». Les orfèvres en cuivre fabriquaient même quelquefois pour les rois économes des couronnes de cette matière, qu'on faisait probablement dorer ensuite. L'historien Courtalon , dans sa Topographie de Troyes, liv. IV, ch. Paroisse de Saint- J ean-au-Marché , en fournit une preuve. Wecker ne se trompait donc pas lorsque, dans ses Secrets de Nature, liv. X, ch. Tirage de l'Airain, il affirmait que le cuivre, que le laiton étaient partout façonnés en vases de formes nouvelles, partout teints de diverses couleurs, partout étendus en placages, en filets sur les meubles, etc., etc.
Un dinandier habile, avec la pointe de son marteau, faisait au fond de ses plats, de ses bassins, des paysages, des personnages, des scènes, sortes de tableaux en relief que l'on argentait souvent et que quelquefois on dorait. Plusieurs amateurs conservent encore de ces anciens plats de cuivre ouvragé, dont le style et l'habillement des personnages annoncent qu'ils ont été faits au xv' siècle. « La somme de VII livres pour deux grandes ymaiges de cuivre argenté, le chef desquels est doré, dont il y en a quatre en façon de tableaux... », nous apprend le Compte de maistre Thomas Bohier, pour les menus plaisirs et privées affaires de la Chambre, année 1491, manuscrit conservé aux Archives nationales de Paris. Tels étaient les deux basreliefs en cuivre, exécutés au repoussé et dorés, faisant pendant l'un à l'autre, de la collection Debruge-Duménil. Ils contenaient chacun deux sujets : dans l'un, Jésus couronné d'épines et la présentation au peuple ; dans l'autre, le crucifiement et la descente de croix.
Du XV' au xvi' siècle, les artistes liégeois et dinantais se sont spécialement adonnés à la fabrication de certaines pièces de mobilier ecclésiastique, telles que des candélabres, des lutrins, des lampes, des lustres, des grands chandeliers, des fonts baptismaux, tous objets que nos fondeurs de Paris fabriquaient encore à la fin du xvii^ siècle, semblant avoir acclimaté chez nous les traditions de leurs prédéces-
seurs flamands produits par les écoles de Dinant, de Bouvignes, de Bruges et de l'ournay. L'église de Saint-Martin, à Chièvres (Belgique), possède, en ce genre, une pièce extrêmement curieuse. C'est un lutrin-pélican, avec pied hexagone soutenu par trois lions; du milieu s'élève un fût cylindrique orné d'anneaux, l'anneau inférieur richement bosselé. Le sommet du fût, crénelé, forme un bassin : de son centre s'élève un globe, tournant sur un pivot et sur lequel est posé un pélican se déchirant la poitrine et soutenant de ses ailes déployées l'arête destinée à retenir l'antiphonaire. Sur la tige se trouve la marque du fondeur-repousseur avec la date de 14H4; sur le pied, une légende de quelques lignes nous apprend que cette œuvre hors ligne a été fabriquée à Bruges.
Dans l'église de Saint-Vaast, à Gaurain (Belgique), on voit également un chandelier pascal en laiton, de deux mètres de hauteur, à trois branches munies de pointes, pied rond, tiges annelées. Les branches latérales sont reliées à la tige centrale par deux rampants ornés de crochets et percés de quatrc-feuilles. Immédiatement sur l'embranchement se trouve le lectrin pour VExultet, travaillé à jour, avec l'Agneau de Dieu inscrit dans un cercle.
Citons encore un lustre en cuivre du xvi' siècle, appartenant au Musée archéologique de la ville de (îand. Ce lustre est à douze branches figurant des pampres se rattachant, sur deux rangs, à une tige centrale terminée par une tête de dragon. L'amortissement est formé par une statuette de la \'ierge, tenant l'Enfant Jésus.
Les villes de Nuremberg, Augsbourg, Brunswick, Erfùrt, Leipzig, Magdebourg, Zwickhau et Mulhau, près Insprùck, ont aussi produit une très grande quantité de ces objets, principalement, dit .M. Oemmin, des bassins plats d'offrandes pour les églises et des bassins creux pour les saignées domestiques, alors autant en usage que les purgations l'étaient au xvii' siècle '. Un grand nombre de ces vaisseaux en cuivre repoussé se trouvent répandus en Belgique, et ils servaient plus spécialement aux agapes des prêtres et des laïques attachés à la fabrique des églises. « Le nom de Martin Luther, dont beaucoup sont marqués, n'a aucun rapport avec le schisme; car un fondeur de ce même nom a fleuri à Augsbourg au xvi' siècle. En Belgique, où les plats portant la signature de Luther sont fort répandus, la croyance populaire s'est forgé une légende ; selon elle,
I. Voir Les Pharmaciens, par Spire Bloudel, dans la Revue Britannique de juillet 1882.
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les Gueux (parti politique hollandais) s'en seraient servis pour administrer le baptême et la communion »
La pièce de dinanderie la plus importante du xvi' siècle est, sans contredit, le grand lanal de galère aux armes de la République de Venise, en cuivre rouge battu, repoussé et doré, avec figuies et animaux en bronze doré, ouvrage vénitien que possède le musée de Cluny. « Ce beau fanal, suivant la description de M. E. Du Sommerard, se compose d'une lanterne à six faces, séparées par des montants
Fig. 123. Plat en cuivre repoussé (xvi' siècle).
sur lesquels se dressent des branches détachées, chargées de feuilles découpées et de fleurons en émail de couleur. Ces montants sont euxmêmes couronnés par des lions chimériques.
. « Le fanal s'appuie sur une double base de forme sphérique, aux côtés repoussés et dorés. La partie principale de cette base porte, accolée à ses flancs, trois figures en bronze doré, d'un beau style, supportant la lanterne sur leurs épaules; ces figures alternent avec des chardons et des fleurons en haut-relief, rehaussés d'émail.
« La cloche qui surmonte la lanterne et l'élégant campanile qui