Du Cangc, Glossaire, V° Vitrarium
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D'un autre côté, le plat de Grues, en Vendée, découvert dans la sépulture d'une femme de la fin du vi' siècle, et décrit par Benjamin Fillon, nous donne une idée de celui dont le friand prélat a célébré le contenu dans son épitre à l'ex-reine Radegonde.
Les nombreuses verreries, établies en Gaule, durèrent jusqu'au moment où la civilisation étant refoulée par les barbares qui avaient pillé et incendié Rome, elles tombèrent, ainsi que toutes les autres industries, dans une décadence telle, que les procédés de fabrication furent perdus pour l'Occident.
Plus tard, il est vrai, la verrerie renaquit en Orient. Lorsque Constantin I", ayant transporté le siège de l'empire à l'yzance (l'an 330), s'empressa d'attirer à lui les artistes et les ouvriers d'Occident. Mais le nouvel empire, comme le colosse aux pieds d'argile, ne tarda pas à s'effondrer, et, quelques siècles après, Venise arrachait à l'Orient le monopole presque exclusif que ses verriers étendaient sur le monde entier.
C'est au xui' siècle, en effet, que Venise appela à son tour les artistes grecs réfugiés jadis à Constantinople, et les établit, vers 128g, dans la petite île de San Michèle de Murano, où ils fondèrent des verreries devenues célèbres dans les deux hémisphères.
Les Vénitiens ne firent que recueillir les traditions des verriers romains. Leurs produits sont d'une grande transparence, quoique un peu teintés de vert par la soude; les formes en sont sveltes et jolies, ondées, cannelées, festonnées avec beaucoup d'art; les fleurs, les médaillons, les arabesques, les émaux de tous dessins et de toutes couleurs s'y marient à l'or avec une étonnante richesse. La petite gobeletterie vénitienne, si légère et si fragile, à la coupe allongée en forme de cornet et aux enjolivements façonnés à la lampe, est, comme service de table, un des luxes les plus charmants que nous connaissions, principalement quand on peut offrir à ses convives quelques bouteilles de vieux vin pour en agrémenter le décor.
De Venise, l'industrie des objets en verre passa en Allemagne, dont les fabriques commencèrent à produire des objets, non pas semblables, quant à la forme et à l'ornementation, à ceux de .Murano, mais tellement différenciés par le galbe et le système décoratif, qu'on peut dire qu'elle créa une fabrication nouvelle. Ln effet, laissant à Venise ses verres filigranés, si fins et si légers, l'Allemagne fit des verres énormes ou vidercomes d'une pâte qui tire sur le vert ou sur le jaune, affectant généralement la lorme d'un cylindre: elle les
l'art intime
décora simplement de peintures émaillées représentant généralement des armoiries, ce qui leur donne un caractère très personnel et très héraldique.
A l'Allemagne succéda la Bohême, qui entra dans la lice avec des verres ou choppes d'une limpidité bien plus grande que celle des fabriques d'Italie et d'Allemagne, mais encore avec un système décoratif jusqu'alors inconnu — la gravure sur verre — inventée vers i6og.
« Le goût, ou plutôt la mode, dit M. Sauzay ', qui faisait abandonner les verreries vénitienne et allemande pour les verres gravés de Bohême, prit une telle extension au xvii° siècle, que des graveurs de Bohême manquant de verres indigènes unis, en rassemblèrent le plus qu'ils purent de fabrique vénitienne des xv° et xvi' siècles et se mirent à les décorer de gravures exécutées soit au touret, soit au diamant.
« De cette union de
Fig. 139. Verrerie orientale (Musée de Limogées). deUX industries séparécS
par plus d'un siècle, et cependant accolées sur un même objet , naît souvent une grande indécision de provenance.
« Le meilleur moyen, et peut-être le seul à employer pour qui veut chercher à distinguer le lieu de fabrication d'un verre, consiste non à juger la provenance par la forme, car la Bohême a imité les formes italiennes, mais bien seulement par la nature du verre, tout à fait différente dans chacun de ces deux pays. Le verre italien est très léger, d'une couleur tirant souvent sur le vert, et laissant voir souvent ses bulles, tandis que celui de Bohême est excessivement limpide et
I . La Verrerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
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lourd. Le poids et la couleur sont donc, à notre avis, les deux seuls moyens de décider la provenance.
« Cette question intéressant les nombreux amateurs de notre époque, nous allons citer les propres paroles de M. J. Labarte, qui, dans la matière, est un des savants dont l'avis a le plus de poids. « Le Musée de Cluny conserve un verre à tige élevée, sur lequel est gravé le portrait en pied du prince Frédéric de Nassau, avec une inscription allemande; un autre verre avec les armes d'Espagne; un gobelet à pied, sur lequel on a reproduit une chasse avec une inscription hollandaise et la date de 1664; et un grand verre avec les écussons des sept Provinces-Unies : toutes ces gravures sont faites au diamant. Il ne faut donc pas prendre pour des verres de Ijohôme ces vases vénitiens dont la gravure n'a été faite que plus d'un siècle après leur confection » '.
Mais si l'Allemagne ne nous offre, à peu d'exceptions près, que des pro- F'g- 14°. Verrerie orientale (Musée de Limoges).
duits paraissant sortir
tous du même moule; si, dans la Bohème, nous ne trouvons généralement qu'un mode uniforme d'ornementation obtenu par la gravure, en Italie, au contraire, mille formes variées prouvent combien l'imagination des artistes vénitiens était fantastique, folle parfois, bizarre, mais sachant conserver presque toujours cette élégance, ce cachet d'originalité qui plaît à l'esprit et captive le regard.
Un philosophe chrétien du temps de Louis XIII, René François, « Prédicateur du Roy », dans son Essay des merveilles de nature et des plus nobles artifices, feint de croire que le verre est une eau con-
I. J. I.abarle, Histoire des Arts industriels tiu moyen lifie et à l'époque de la Renaissance.
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gelée, et il s'écrie : « Qui est allé chercher dans le sein du sable et du gravier ce métal frêle et délicat, fait pour les yeux et pour la lèvre, ce beau thrésor qui fait que le vin rit en se voyant enfermé dans le sein miraculeux de son ennemie mortelle, l'eau, façonnée en coupes et en cent mille figures ? Mourano de Venise a beau temps d'amuser ainsi la soif, et remplissant l'Europe de mille et mille galanteries de verre et de chrystal, fait boire les gens en dépit qu'on en ait : on boit un navire de vin, une gondole! on avale une pyramide d'hypocras, un clocher, un tonneau, un oyseau, une baleine, un lion, toute sorte de bestes potables et non potables! Le vin se sent tout étonné prenant tant de figures, voire tant de couleurs, car dans les verres Jaunes, le vin clairet s'y fait tout d'or, et le blanc se teint d'escarlate dans un verre rouge. Ne fait-il pas beau voir avaler un grand trait d'escarlate, d'or, de lait ou d'azur » !
Voyez, en effet, ces verres sablés d'or ou décorés de parcelles d'or intérieures, ces verres craquelés ressemblant à de la neige durcie ! Voyez ces verres filés, tellement en honneur au commencement du xvi" siècle, que Fugger, ce richissime banquier d'Augsbourg, qui, non content de chauffer Charles-Quint, son hôte, avec des fagots de cannelle, les allumait encore avec la reconnaissance d'une très forte somme que le souverain lui avait empruntée, ne trouva rien de plus rare, de plus digne d'être offert à son impérial visiteur, qu'un petit vaisseau en verre fondu, filé, coulé et tordu.
Eh bien, dit M. Sauzay, malgré ces mérites incontestables, la verrerie italienne a eu et a encore aujourd'hui des détracteurs qui lui reprochent d'être non seulement peu pratique, mais encore d'un usage impossible.
« Si, dans ces objets d'art, de curiosité même, on ne veut trouver que de simples verres à boire, remplissant le rôle de ceux dont nous nous servons tous les Jours; si, en un mot, l'usage pratique est la seule chose qu'on doive estimer ici-bas, certes, les improbateurs auront gain de cause- mais, avant de condamner en dernier ressort tel système de fabrication que ce soit, il est indispensable de connaître pour quel usage l'objet a été fait. Nous allons tâcher de démontrer sur quelle erreur repose le reproche adressé à la verrerie italienne.
« De ces formes contournées, de cette superfétation de fleurettes, d'appendices en forte saillie et d'animaux enroulés portant sur leur tête une large crête, en un mot, de l'impossibilité matérielle de se
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servir de ces verres dans la vie habituelle, ne faut-il pas conclure, non seulement que les Vénitiens en avaient d'autres plus usuels, mais encore que ceux dont nous nous occupons n'étaient alors que ce qu'ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire de simples objets de luxe, qui, placés sur des crédences, venaient se mêler à d'autres curiosités. »
Toutes les verreries qui nous sont parvenues n'ont pas été coulées à Murano, en Bohème et en Allemagne. 11 en a été fait de charmantes en France, au xvi' siècle, dans le Poitou et en Lorraine particulièrement. On voit un de ces verres dans la riche collection de .M. l'hélix Slade, en Angleterre, qui est très remarquable tant par le mérite de la forme que par celui de la peinture émaillée qui le décore. « Au centre de la coupe est un seigneur portant le costume de Henri II, tenant à la main un bouquet qu'il offre à une dame, et, afin qu'on ne doute pas de sa pensée, on lit sur une banderolle : ie svis a vovs. Ne voulant pas, à ce qu'il paraît, être en reste de courtoisie, la dame tient un cœur cadenassé portant ces mots : mo c(ie:vr aves. Dans un troisième compartiment se trouve un bouc, armes parlantes qui s'expliquent doublement par la légende placée sur la partie supérieure de la coupe : IE svis a vovs. — jeu an bovcav et Antoinette novc. La rareté de ces verres, surtout ceux à personnages, s'explique par deux raisons : la première, le prix assez élevé de la peinture ; la seconde, l'unité de chacun d'eux, car ces verres portant le portrait et souvent le blason du propriétaire, et ne devant servir qu'à lui, n avaient que bien rarement leur semblable »'.
Ajoutons que les collectionneurs de verreries artistiques ne datent pas d'aujourd'hui en I- rance. Michelle Gaillard de Longjumeau, veuve de Robertet, ce riche financier du temps de Charles N'III, Louis Xll cl l'Vançois I'', mentionne dans l'Inventaire des biens de son mari, rédigé par elle en 1552 : « Quatre cens beaux verres de toutes les couleurs et autres vaisseaux de cristaux de Venise, gentillisez des plus jolies gayetés que les verriers ne sçauroient inventer ».
Consacrons maintenant quelques mots à la vitrerie d'art et aux vitraux peints.
« De toutes les importations de l'Orient, dit quelque part M.Vitet, il n'en est peut-être pas qui se soient répandues avec plus de faveur et plus universellement que le goût et le besoin des couleurs. On en vint à vouloir que tout fût coloré, tout, jusqu'à la lumière, et les rayons du soleil ne pénétrèrent plus dans les habitations qu'à