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I. Ernest Pariset, Histoire de la soie

ET LE GOUT EN FRANCE

à un tel point, que les femmes chrétiennes, selon saint Clément d'Alexandrie, sortaient parées de « ces longs vêtements travaillés avec une curieuse recherche, où brillent et s'entremêlent des fils légers d'or et de soie ».

Les anciens avaient donc comme nous des étoffes tissues d'or sur trame de laine ou de soie, mais ils nous surpassaient comme luxe et comme richesse en fabriquant des étoffes tissues d'or pur et sans aucun alliage. C'est ce que nous apprennent Pline et Dion Cassius, lorsqu'en parlant d'Agrippine, femme de Claude, ils disent que cette princesse assista à une naumachic ou combat naval, vêtue d'un paludamentum tissu d'or pur. Le naturaliste latin remarque à cette occasion que l'arquin l'Ancien avait déjà porté une robe d'or (tunica aureum). Lampridius dit également, en sa Vie d^IIéliogabale, que cet empereur portait une robe uniquement de fils d'or {induclus cs( aurea, omni lunica).

« Depuis mon séjour à Rome, écrivait au siècle dernier le savant Winckelmann, on a découvert deux urnes funéraires dans lesquelles il y avait des habits ainsi faits d'un or pur, que les possesseurs firent fondre sur le champ. Les Pères du collège Clémentin, dans la vigne desquels on a trouvé la deuxième urne, ont avoué qu'ils avaient tiré des habits qu'elles renfermaient, quatre livres d'or ; mais il est probable qu'ils n'ont pas accusé juste ».

Les franges d'or et d'argent, le brocart et enfin les étoffes damassées ou brochées de dessins à compartiments qui n'avaient jusqu'alors servi qu'aux nations efféminées de l'Asie, prirent place dans le costume romain. Ammien Marcellin, dans le tableau qu'il fait de Rome à l'an 353, dépeint les élégants retroussant du côté gauche leur lacerna ou ample manteau gaulois, afin que l'on pût admirer les figures d'animaux introduites dans le tissu de leur tunique.

Les auteurs anciens nous laissent ignorer si, dans les siècles florissants de la Grèce, on connaissait la soie. Tout porte à supposer cependant qu'ils n'en firent point usage, Pamphile, de l'île de Cos, à laquelle plusieurs écrivains attribuent la découverte du parti qu'on pouvait tirer de cette matière, ayant vécu plusieurs siècles avant que l'on connût la soie du pays des Sères, ou de la Chine, c'est-à-dire la véritable soie. Le tissu si renommé, qui se travaillait dans l'île de Cos n'était, comme on l'a vu, qu'un très beau coton '.

Mais il est certain que la soie s'introduisit à Rome au temps des

i. lic/on. Dictionnaire général Jes tissus anciens et moJernes,

l'art INTI.ME

empereurs, époque où le luxe des étoffes précieuses ne connut plus de bornes. L'Italie alors faisait venir les soieries de l'extrême Orient. Aussi une livre de soie valait-elle une livre d'or. Aurélien, au rapport de Vospicus, en entendant l'impératrice, son épouse, lui demander une robe de ce tissu teint en pourpre, s'écria : « Que Jupiter me préserve de donner tant d'or pour si peu de fil » ! Tacite dit que vers la fin du premier siècle avant notre ère, non seulement les femmes

mais les hommes adoptèrent les tissus de soie pour leurs vêtements :

le pillage des riches et luxueuses provinces d'Asie avait sans doute momentanément rendu ces étoffes assez abondantes dans Rome. On en usa plus tard avec prodigalité.

Solin déplore le dommage causé à l'austérité des mœurs par la coutume qu'ont prise les hommes de se vêtir avec des soieries.

Rome eut aussi connaissance des étoffes de soie à couleurs changeantes. Philostrate , parlant du manteau d'Amphyon , dit qu'il n'était pas d'une seule nuance, mais qu'il en changeait suivant les différents aspects. Il est probable qu'il veut parler de cette espèce de soieries.

Les draperies de plusieurs peintures antiques d'Herculanum et de Pompéi offrant plusieurs couleurs changeantes particulières, telles que le rouge, le violet ou le bleu céleste dans les creux, et le vert sur les saillies, ou bien le violet dans les creux et le jaune sur les sailhes, ne laissent pas de doute à cet égard. « Ces nuances, dit Winckelmann, dénotent des étoffes soyeuses, mais dont le fil de la chaîne et celui de la trame avaient été teints à part, chacun dans l'une de ces deux couleurs, avant d'avoir été mis en oeuvre. Au moyen de cet artifice, ajoute-il, les fils de la chaîne et celui de la trame reçoivent alternativement la lumière suivant le jet des draperies et selon la direction des plis ».

Fig. 145. Soierie lyonnaise (xviii" siècle). Tenture dite à la Corbeille de fleurs.

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C'était bien là l'étoffe curieuse par excellence, celle qui devait surexciter le luxe et se prêter aux plus brillants emplois. L'art de travailler la soie se perfectionna à Byzance dès le règne de Justinien et de là passa en Sicile, où cette étoffe entra de bonne heure dans la toilette de luxe. L'écrivain arabe Ibn Djobaïr, décrivant le costume des dames de Palerme à l'occasion de la fête de Noël, en 1185, rapporte qu'elles sortaient « habillées de robes de soie couleur d'or,

enveloppées de manteaux élégants,

couvertes de voiles de couleur.

chaussées de brodequins dorés, et se pavanaient dans leurs églises, surchargées de colliers, de fard et d'odeurs, tout à fait en toilette de dames musulmanes ».

De Sicile, la soie s'introduisit en Italie, notamment à Venise, puis en Espagne, en Portugal et enfin en France. L'étoiïe employée alors de préférence était le ccndal. liUc ressemblait au taffetas. Sa couleur la plus ordinaire était le vermeil.

On en faisait des couvertures et des habits. Il y avait aussi des cendaux verts et bleu sombre, jaunes, gris, et partis, ou de plusieurs couleurs à la fois.

Après le cendal venaient le pjt'lc

Fig. 146. Soierie lyonnaise

alexandrifj, drap de soie brochée (wm* siècle),

dont Alexandrie était l'entrepùt ;

Vostertn, drap de soie teint en pourpre; le sigLilon, espèce de brocart originaire d'Orient. Cette dernière étoiïe, très en faveur aux xii' et xiu" siècles, est souvent citée dans les poèmes du Cid. On l'employait pour vêtements d'hommes et de femmes, et autres objets.

Al fu s'asiet sor biau.v tapis

Sor oreilliers de siglaton,

dit l'auteur de Partkenopex de Biais. Ajoutons que l'amie du héros qui donne son nom au roman que nous venons de citer, est vêtue d'une robe de siglaton. Le siglaton, qui paraît avoir été surtout rouge, servait aussi comme tentures.

l'art INTlMli.

l'art intime

Selon M. Francisque Michel ', on fabriquait en France, dès le xn' siècle, des étoffes de soie tissues d'or. Dans le Roman de Perceval, il est question de tisserands qui font

Des dras de soie à or battus,

et l'ancien trouvère, auquel on doit La Branche des royaux lignages parle de

Mainte cointise propre et gente Tissue à or à grant entente Et à mainte couleur diverse, Ynde, vermeille, jaune et perse.

Suivant le chroniqueur Mathieu Paris, on appelait de son temps {1251) cointises les habits de fête, les vêtements de soie.

Au nombre des tissus précieux recherchés à cette époque, figure également le samit, étoffe de soie plus riche que le cendal. C'était, au xii' et au xni° siècle, l'étoffe de luxe réservée aux gens de condition élevée. On teignait le samit généralement en vert, couleur fort en faveur alors pour les étoffes. Boccace nous montre une jeune fille vêtue d'un samit vert et très parée, « vestita d'uno sciamicto verde, et ornata moite », et Arioste habille de vert les folâtres demoiselles qui introduisent Roger dans le Paradis d'Alcine. On trouve des samits verts dans V Inventaire de T'ierre de Gaveston, dressé en 13 13, et dans le Compte de l Argenterie des rois de France, au xiv° siècle. Quel motif pouvait-il y avoir à préférer la couleur verte à toute autre? Le vert, comme le dit Armado dans les Peines d'amour perdues, de Shakespeare, est la couleur des amants. 11 était aussi celle de l'inconstance, comme le remarque Tyrwhit dans l'une de ses Notes aux Canterbu7y Taies de Chaucer.

Le samit était aussi quelquefois une espèce de drap d'or, car vers la fin du xv'= siècle, quand Charles le Téméraire épouse Marguerite d'Yorck, « elle estoit, dit Olivier delà Marche, vestue d'un drap d'or blanc en habit nuptial, comme il appartient en tel cas ». En effet, l'auteur du Dictionnaire universel du Commerce, Jacques Savary des Bruslons, art. samis ou samitis, définit ces mots par « étoffe très riche lamée et tramée de lames d'or ».

^Inventaire de Charles V mentionne également « vingt pièces de draps d'or très fins sur champ roze », probablement en usage, comme tous les draps de cette couleur, chez les dames nobles, ainsi que cela

I . Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie, d'or et d'argent, en Occident, principalement en France, pendant le Moyen Age.

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est démontré dans un Compte de la Cour de Bourgogne : « Sept aulnes de drap de layne rose », pour une demoiselle à qui cette nuance était permise en raison de son rang.

La Renaissance renchérit sur le Moyen Age. Les splendides étofTes dont on vient de parler étaient devenues encore plus somptueuses. Draps d'or frisé, diaprés ou damassés, toiles d'or et d'argent, tout était d'un luxe inouï. Puis c'étaient des soieries de Flandre, d'autres de l'Italie avec feuillages et oiseaux : ailleurs des damas de Venise avec branches de chêne et brillantes arabesques s'enlevant sur fond d'or. « C'est que l'art est désormais acquis ; voilà le xvi' siècle, avec son goût si pur, ses hardiesses magnifiques; Florence, Venise, Lyon, Tours, vont entrer en lutte, rivaliser de chefs-d'œuvre: l'or, le velours et la soie vont étaler leurs mosaïques sur les luxueux tissus, et pour juger à quelles splendeurs, à quelle variété pourront atteindre les artistes, ce n'est plus à de simples échantillons épars dans les collections qu'il faut recourir ; c'est aux tableaux des maîtres, depuis les primitifs qui rendront les draps d'or, les damas, avec cette minutie permettant presque d'en compter les fils, jusqu'aux grandes scènes de Paul Véronèse, qui nous montrera l'effet splendide, le ruissellement lumineux des brocards et des satins figurés, des velours à parterre et des brocatelles >» '.

Le velours, appelé veloux, vcluel, veluyau, eut une telle vogue à partir du xv"" siècle, qu'on se vit forcé de l'interdire, excepté pour les princes et les princesses. Ronsard en fit en ces termes compliment à Henri II :

Lé velours trop commun en France, Sous toi reprend son vieil honneur, Tellement que la remontrance Nous a fait voir la différence Du valet et de son Seigneur

11 n'en était plus de même au siècle suivant, oii l'usage du velours devint général. Voici ce qu'on trouve à cet égard dans une satire de Courval Sonnet (1621), dirigée contre les vêtements des enrichis et des financiers du temps :

(Je ne sont que manteaux doublés de plein velours, De velours figuré, relevé à feuillage, De satin esgraffé, en damas à ramage.

De taftas façonne, découpé, chiqueté, (chamarré de clinquant, ril d'or ou argenté, etc.

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