I. Albert Jaquemart, Histoire Ju mobilier
l'art intime
Les étoffes les plus usitées, après le velours, furent le satin, la moire et une soierie à petits bouquets d'or ou d'argent, qu'on appelait brocatelle. Venaient ensuite le tabis, le taffetas et la camelotine.
A partir de ce moment, le goût des étoffes de luxe tend à disparaître. En 1677, le Mercure galant disait, à propos du costume des hommes • « Plus d'étoffes somptueuses. L'élégance est dans la coiffure, la chaussure, la beauté du linge... ». On revint bientôt, il est vrai, pour les femmes, aux tissus brochés en or ou en couleur, à ramages si grands, dit un historien, qu'il n'y eut plus de diflérence entre l'habillement du corps et les rideaux des fenêtres.
Mais leur dernière heure était venue, à ces belles étoffes imitées de la Renaissance; et si le xviu^ siècle conserva la mode, pour l'hiver, de draps de soie à grands ramages et des célèbres toiles peintes qu'Oberkampf avait inaugurées à Jouy, en 1750, l'été, on eut recours aux soies légères, aux cotonnades de l'Inde, au basin, à la mousseline, au tulle et à la gaze, frivoles avant-coureurs du drap à la Révolution, paru en 1789, et du linon transparent du Directoire.
Fig. 148. Point d'Argentan.
LF.S HKOrJERIES KT LES DENTELLES.
UEL plus grand service à rendre aux arts, a dit Léon de Laborde, que d'écrire l'histoire de la broderie; ce serait non pas le complément, mais l'introduction et l'accompagnement obligé d'une véritable histoire de la peinture ».
Nous n'avons pas de si hautes visées. Toute notre ambition consiste à compléter les renseignements que nous avons donnés sur les tissus, en ajoutant quelques détails peu connus sur les merveilles enfantées par l'art du brodeur et par l'aiguille de nos aïeules.
C'est en Orient que la broderie ou peinture à l'aiguille, acuf>ictura , a pris naissance. Les Egyptiens étaient d'habiles brodeurs; ils savaient représenter des animaux avec des fils de lin de couleurs diverses. Les étoffes assyriennes, célèbres pour l'éclat de leurs broderies, représentaient des figures humaines ou symboliques, des processions d'animaux, des fleurs et autres emblèmes'. Les chàles babyloniens n'étaient pas moins estimés à Rome, où, suivant Lucrèce, ils servaient de couvertures de lit.
Servius, le commentateur de Virgile, attribue l'invention de la
I, Dupont-Auberville, L'Ornement des tissus.
broderie aux Phrygiens. C'est par leur intermédiaire et par celui des Phéniciens que durent venir aux Grecs les premiers produits de l'industrie orientale. La broderie était tellement en Phrygie un art national qu'on donnait à Rome le nom de Phrygiones aux brodeurs. En effet, dans VAidulaire de Plaute, le 'Phrygio figure avec Vaurifaber (orfèvre) et le lanartus (tisserand).
Non seulement les Phéniciens teignaient en leur pourpre si vantée les fines toisons des troupeaux de la Syrie, mais ils avaient aussi la réputation d'être d'habiles brodeurs. Aussi voyons-nous dans Homère le ravisseur d'Hélène rapporter à Troie de riches voiles brodés par les mains industrieuses des femmes de Sidon. Hélène apprit peut-être des Sidoniennes cet art dans lequel elle excellait et qui, par sa délicatesse, semble fait pour des doigts féminins. La célèbre princesse grecque était effectivement passée maîtresse dans l'art de la peinture textile, puisqu'elle figurait de ses mains dans la toile des scènes de la guerre de Troie.
Plus loin, c'est un autre voile aux couleurs variées et non moins riches, que Minerve avait tissé et brodé, une robe sortie des mêmes mains et embellie des broderies les plus variées; c'est enfin un tissu, ample vêtement de pourpre sur lequel, dans sa haute demeure, Andromaque brodait mille fleurs variées, au moment où des cris de détresse lui apprirent la mort d'Hector.'
Mais bien qu'en parlant des broderies exécutées par ses héroïnes, Homère se complaise dans des descriptions magnifiques, il ne fait jamais mention que de laine d'une seule couleur. Les travaux à l'aiguille qu'il décrit sont des figures et des fleurs d'un même ton, représentées sur un fond différent, avec une teinte commune et sans aucune nuance. 11 y avait loin de là aux étoffes brodées que le commerce des Indes introduisit plus tard en Grèce.
Quoi qu'il en soit, l'art d'Hélène devint celui des jeunes Grecques et paraît avoir fait partie pour elles de l'éducation domestique, comme on le voit par la tragédie d'Ion, d'Euripide, dont plusieurs passages ont trait à la broderie et à l'habileté des femmes dans cet art.
Pendant longtemps, les tissus brodés furent regardés comme des objets de liixe, plutôt faits pour les dieux que pour les mortels., Homère nous montre Hécube se rendant dans la « chambre parfumée » où étaient conservées les broderies rapportées de Sidon par Paris. « Hécube prend le péplos pour le porter à Athéné; c'était le