I . De Ronchaud, Le peplos d'Athéné Parthenos
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plus riche en broderies, il brillait comme une étoile ». Dans Eschyle, Agamemnon refuse de fouler les tapis étendus au seuil de son palais par les soins de Clytemnestre. « C'est aux dieux, s'écrie-t-il, qu'un tel hommage est réservé. Un mortel marcher sur la pourpre richement brodée! » Poussé par Clytemnestre, il fait détacher ses brodequins, de peur de gâter « des tissus achetés à grands frais ».
Les Romains et les Toscans firent de la broderie un grand objet de luxe. Denys d'Halicarnasse cite Tarquin l'Ancien comme le premier qui parut dans Rome vêtu d'une robe brodée d'or. D'autre part, les douze villes de la Toscane, subjuguées par Tullus Hostilius, donnèrent au vainqueur des étoffes brodées ; les Toscans tenaient cet art des Phrygiens.
Virgile, surnommé l'Homère latin, fait souvent mention de tissus brodés, si toutefois on peut traduire par ce dernier mot le participe iniexlus, tntexti, dont il fait volontiers usage. Dans VEnéide, le fils d'Anchise donne à Cloanthe, vainqueur dans une lutte navale, un riche manteau sur lequel l'art du brodeur avait déployé toutes ses merveilles. Dans le même poème, Virgile emploie le mot pi'ctus et l'applique à des housses de cheval. 11 en est de môme de Cicéron, lorsque, dans ses Tusculanes, ce grand orateur, décrivant le trait de Damoclès, parle de son lit comme étant garni d'une couverture magnifiquement brodée, magni/icts opertbus piclu. Ovide appelle aussi picti tort les lits décorés de la manière dont Catulle nous dépeint celui de Thétis et de Pélée. D'autres poètes, parlant de riches vêtements, Juvénal entre autres, emploient aussi l'adjectif pictus, par lequel Martial qualifie les rois barbares qui en portaient de pareils. Plusieurs de ces broderies étaient sans doute des productions de l'art oriental; mais, à coup sûr, c'était à Rome qu'avaient été décorées les nappes d'Héliogabale, sur lesquelles, au dire de son biographe Lampridius, étaient figurés à l'aiguille tous les plats qui devaient paraître aux différents services.
L'état sédentaire des femmes, leur aptitude aux travaux de l'aiguille et l'emploi varié qu'on fit, dans une vie agitée et peu stable, de vêtements et de tentures brodés, expliquent le maintien, au .Moyen Age. de l'art déjà ancien de la broderie, — Aix, en Provence, était réputée du temps des Gaulois par ses broderies, — et établissent sa supériorité sur la peinture dans les premiers siècles, et la concurrence sérieuse qu'elle lui fit jusqu'à la fin du xv" siècle.
Au Moyen Age, les brodeurs étaient en efiet de véritables artistes,
l'art intime
et Vopus plumarii que l'on trouve employé par les anciens auteurs pour désigner une broderie, devait être le plumetis ou point de plume d'aujourd'hui'. Ils peignaient souvent eux-mêmes les modèles de leurs broderies sur des cartons qu'ils piquaient ensuite, transportant sur l'étoffe le contour de leurs compositions par un procédé encore usité de nos jours. De là l'expression de poindre, picquer, de punclavc.
La tradition, dit M. Francisque Michel -, nous a conservé le nom de plusieurs brodeuses célèbres. On connaît, au moins de réputation,
la tapisserie attribuée à la reine Maheut (Mathilde), femme de Guillaume le Conquérant, conservée à la bibliothèque du xMusée de Bayeux. Le trésor de Saint-Jean, de Lyon, conservait encore, au XVI 11'= siècle, une nappe d'autel brodée et donnée à Saint- Remy, évêque de cette ville, par Berthe, femme de Gé- Fig. 149. Dentelle de Chantilly. rard de RoussiUon. La
reine Adhélaïs, femme de Hugues Capet, et la mère de Charles le Chauve, l'impératrice Judith, excellaient également dans les travaux de broderie. La plupart des héroïnes de nos anciens trouvères sont représentées occupées à broder. On lit dans le poème intitulé La Belle Yolans :
Bele Yolans en chambre" coie,
Sor ses genouz pailes (étoffes de prix) desploie,
Coste (coud) un fil d'or, l'autre de soie.
L'auteur du Roman de la Violette, Girbert de Montreuil, nous représente la fille d'un bourgeois de Châlons occupée k parer chez son père, c'est-à-dire à broder, de soie et d'or, une étole et un amict, qu'elle semait de petites croix et de petites étoiles. Enfin, dans le Roman de Garin le Loherain, une de nos anciennes chansons de geste, le roi Floire se reconnaît, lui et sa famille, dans les figures brodées par
1. Félix Aubry, Rapport sur les Dentelles, les blondes, les tulles et les broderies, 1864.
2. Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie, etc.
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sa sœur Béatrix, « sur un cher drap de samit ». Un autre trouvère, auquel on doit le Roman de l'Escouffe, dit d'une jeune fille qu'elle savait sur une ceinture
Portraiie l'ami et l'amie.
Concurremment avec les religieuses et les femmes du monde, la broderie occupait, dans les principales villes de France, vers la fin du xm" siècle , un grand nombre de brodeurs ou brodeuses , renommées pour leurs beaux ouvrages, tels que des gants et des bourses ou aumônières appelées sarrazinoiscs, sans doute parce qu'elles avaient été empruntées au costume oriental. Nous en donnerons pour exemple l'escarcelle brodée en or et en soie, que l'on croit avoir appartenu à Thibaut IV, comte de Champagne et de Brie, célèbre par ses Chansons, et qui a été reproduite dans le
grand recueil de Wille- i.ig. ,50. Blonde
min. Ce qui a fait dire à
Olivier de la Marche, dans son Paiement des Dames d honneur
Chascunc femme ne peuU pas bource a\()ir D'or et de soye richement estofïée.
Certains autres objets étaient d'une grande richesse et annonçaient une habileté merveilleuse, un goût infini. Tels étaient ces tableaux portatifs brodés à l'aiguille, qui rivalisaient avec les autels domestiques sculptés et peints. « Item ung ymage de Saincte-Agnès de brodeure. — Item ung ymage de Sainct Georges de brodeure », etc. Telles étaient ces superbes tentures, dont il est question dans les
l'art intlme. 36
l'art intime
Comptes des Ducs de Bourgogne (1420) : « Une chambre de veluel vermeil, brodée de bergiers et de brebis et de herbages, garnie de ciel, dossiers, couverture de lit, trois courtines de cendal vermeil et six quarreaux pareils à la dicte chambre, desquels les deux sont grans et les quatre autres petitz ». Citons encore la chappe exécutée en 1454 pour le roi Charles VII, par Colin Jolye, qui travaillait en même temps que Simone de Gaules à Bourges, Gillon Quinande et Jehan de Moucy à Tours.
Il est facile d'ailleurs de juger par les miniatures des xif, xiii' et xiv'' siècles que non seulement les bannières et les ornements sacrés, mais les courtines qui entouraient les autels, les touailles que l'on étendait dessus, étaient fabriquées en étoffes enrichies dé figures et de sujets brodés ; que les lits, les tables, les sièges, dans les riches habitations, étaient couverts d'étoffes semblables; enfin que l'art de la broderie avait pénétré dans toutes les parties de la vie militaire, civile et religieuse. De plus, dit Léon de Laborde, dans tout le Moyen Age, et jusqu'à la fin du xvi" siècle, broder était un art, une branche sérieuse, estimable de la peinture. L'aiguille, véritable pinceau, se promenait sur la toile et laissait derrière elle le fîl teint, en guise de couleur, produisant une peinture d'un ton soyeux et d'une touche ingénieuse, tableau brillant sans reflet, éclatant sans dureté ».
La Renaissance italienne donna un grand développement à l'art de la broderie. Les broderies de Milan, de Venise et de Gênes dépassèrent alors en richesse et en perfection tout ce qui s'était fait jusqu'alors; elles étaient d'un prix si excessif qu'on en défendit ou réglementa souvent l'usage.
On brodait néanmoins beaucoup en France. L'auteur du Panégiric de Loys de la Trémoille, Jean Bouchet, nous apprend que Gabrielle de Bourbon, première femme de ce seigneur, « jamais n'estoit oyseuse (oisive), mais s'employoit une partie de la journée en broderie et autres menus ouvrages appartenans à telles dames, et y occupoit ses damoyselles, dont avoit bonne quantité, et de grosses, riches et illustres maisons ».
Ronsard, dans son Ode à la royne de Navarre, exalte ainsi le talent de Pallas, dans l'art de la broderie, et celui de la princesse qui imite la déesse des arts :
Elle addoroit son courage A faire maint bel ouvrage
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Dessus la toile, et encor A joindre la soye et l'or.
Vous, d'un parnil exercice Mariez par artifice Dessus la toile en maint trait L'or et la soie en pourtrait.
Louis XIII et Louis XIV essayèrent par de nombreux édits d'arrêter ou de régulariser le luxe de la broderie, mais l'élan était donné; ces édits tombèrent en désuétude, et cette industrie, limitée d'abord à la toilette des princes ou des personnes de haut rang, se développa bientôt d'une manière générale.
On cite, comme le chef-d'œuvre de la broderie à cette époque, les ornements de « richesse admirable » exécutés, en 1619, par ordre de Louis XIII, qui les destinait au Saint-Sépulcre de Jérusalem. André Favyn, qui les vit chez Alex. Paynet, « brodeur du roy, de la royne et de Monsieur, près la rue Saint-Honoré », en donne, dans son Théâtre d'Honneur, une description assez étendue.
Le règne de Louis XIV fut fertile en habiles brodeurs. Les noms de quelques-uns d'entre eux ont été conservés, grâce au Livre des peintres et des graveurs, par l'abbé de MaroUes :
Jean Ferreux est brodeur, tel que le fut la Fage, Et, pour la broderie, on discerne les traits Qui peuvent exprimer quelquefois les portraits; Mais pour y réussir, il faut un long usage.
Sous Louis XV, les brodeurs parisiens avaient atteint un grand degré de perfection. Ils brodaient pour la cour des étoffes d'une richesse extraordinaire, et à des prix inconnus aujourd'hui. Au rapport de Bachaumont [Mémoires secrets, 30 janvier 1770), le célèbre Trumeau exécuta les broderies des merveilleux carrosses commandés par le duc de Ghoiseul pour la Dauphine. Le même recueil nous apprend encore (2 et 5 avril) que ce fut chez Rocher que se fit, en 1779, le trône destiné à Louis XVI, pour la réception du chevalier du Saint-Esprit, la première fois qu'on le renouvelait depuis Henri III. Ce travail occupa trois cents ouvrières et coûta 300,000 livres.
Au dernier siècle, la broderie devint une fureur. On brodait de haut en bas des gilets de petits personnages galants, ou des scènes comiques, ou des chasses, ou des pastorales, ou des fables de Lafontalne. Sur tel ventre privilégié, dit plaisamment Feuillet de Conches, s'étalaient les amours de Mars et de Vénus, et sur un autre une revue de
cavalerie. « On assure, disent les Mémoires secrets (i" décembre 1786), qu'un homme passionné pour les belles choses a fait commander une douzaine de gilets qui doivent offrir les scènes de Richard-Cœur-de- Lion, delà Folle par Amour, de la Folle journée, etc., afin que sa garde-robe devienne un répertoire savant de pièces de théâtre, et puisse, un jour lui servir de tapisserie. Il est fâcheux qu'on ne nomme pas ce petit-maître curieux ».
Avant la Révolution, la broderie était donc encore un art des plus
Fig. i5i. Point de Venise (xvi* siècle).
recherchés, qui occupait un grand nombre d'ouvriers et d'ouvrières, sans compter les adeptes du grand monde dont on conserve de merveilleuses reliques dans les cabinets d'amateurs. Mais cette broderie si pure, si délicate, si imprévue de dessin et d'effet, où se reflète le génie créateur et artistique de celui qui s'y livre, devint une fatigue. La mode changea, et, par un de ces caprices étranges comme elle n'en a que trop souvent, elle offrit en échange, aux amis des sentiers battus et des plaisirs faciles, le canevasde tapisserie à mailles régulières, c'està-dire le travail somnolent du manœuvre contre l'ardente conception de l'inventeur, le champ de la réalité fastidieuse contre le domaine de la fantaisie.
Il en fut de même pour la dentelle.
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La dentelle étant un des ornements les plus gracieux que puisse porter une femme, on peut en tirer cette déduction, c'est que son inventeur appartient à la plus haute antiquité. Mais il n'existe aucun terme qui puisse permettre d'assigner une date quelconque à ses commencements, comme aussi de préciser le lieu où, pour la première fois, on a confectionné ce léger tissu. La dentelle doit donc être considérée comme une Invention des temps modernes. La délicatesse de son tissu et des fils qui la composent ne pouvait guère s'accommoder
Fig. i52. Point de Venise (xvi* sicclej.
des procédés imparfaits de fabrication employés par l'Antiquité et le Moyen Age.
En effet, pendant cette période de transition qui sépare le Moyen Age de la Renaissance, la dentelle n'était encore qu'une passementerie blanche, en fil de lin, tricotée au fuseau ou à l'aiguille sans réseau. C'est ce qu'Olivier de la .Marche, dans son Parement des Dames d'honneur, désigne par l'expression poétique de << doulx filet ».
Le point d'Espagne eut plus tard autant de réputation que le point d'Italie ou de Flandre. 11 rivalisait avec la dentelle noire que la péninsule a choisie pour orner son costume national. Sans dentelle noire, pas de voile espagnol, pas de mantille ! .Mais si Venise est le berceau de la dentelle à l'aiguille, la dentelle au carreau ou au coussin est
l'art intime
originaire des Pays-Bas. Dans une petite chapelle du chœur de l'église Saint-Pierre, à Louvain, se trouve un tableau d'autel de Quentin Metzys (1444-1530), où l'on voit une jeune fille faisant de la dentelle aux fuseaux sur un carreau semblable à ceux dont on se sert encore aujourd'hui.
A l'époque de la Renaissance, sous l'impulsion de la mode et du luxe, le goût et la fabrication des dentelles prirent un nouvel essor, les artistes eux-mêmes prêtèrent à cette fabrication le secours de leur talent et lui donnèrent un cachet artistique qu'elle n'avait pas eu jusque-là. C'est alors que la dentelle se transforma. C'était une espèce de toile découpée à fortes nervures, qu'on appela d'abord passement. Le passement fut à son tour perfectionné. Le fil employé devint de plus en plus fin; on varia le réseau, et la guipure naquit.
La guipure, qui n'est en réalité qu'une passementerie aux fuseaux, différant de la dentelle proprement dite en ce qu'elle est plus épaisse, qu'elle offre des parties convexes et des jours plus grands, régna en souveraine à partir de François I". Les dessins, exécutés sur une feuille de parchemin que l'on découpait ensuite pour la revêtir de fil et de soie tortillée,. furent richement variés; les devises, les armoiries, les emblèmes furent reproduits à profusion dans ces légers filets. Venise, pour cet article de toilette ainsi que pour les autres questions de mode, se mit à la tète du mouvement. Elle était même parvenue à faire des dentelles qui représentaient, en toile, des ornements, des figures, des personnages historiques. Mais son fameux point, qui pendant toute la durée des xvi' et xvii" siècles, paraît avoir joui d'une réputation européenne, ne se fabrique plus aujourd'hui. L'ouvrage demistress Bury Paliser ■ nous offre de magnifiques échantillons de sa riche contexture, ressemblant à de l'ivoire finement sculpté sous la forme de dessins qui rappellent les figures géométriques du kaléidoscope, ou les minutieuses et élégantes compositions de la Renaissance.
Après la guipure venaient le point-coupé, sorte de dentelle à jour, et le lacis, réseau fait de fil ou de soie. Dans les Contens, comédie par Odet de Turnèbe (1584), Françoise ayant à faire l'éloge de Geneviève, jeune fille qu'elle cherche à marier, dit qu' « en matière d'ouvrages de lingerie, de point-coupé et de lassis, elle ne craint personne, soit sur l'étamine, le canevas ou la gaze ».
I. History of lace (Histoire de la Dentelle), traduite par Madame la comtesse de Clermont- Tonnerre, 1869.
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Prises dans leur ensemble, les dentelles du xvi' siècle ont des formes pures et harmonieuses ; d'élégantes arabesques, des ornements géométriques, pleins de vivacité et de fraîcheur, nous prouvent que le souffle de la Renaissance a passé par là. On dirait des ouvrages d'orfèvrerie ayant tout à coup acquis la souplesse, sans perdre la netteté de leurs lignes.
Quoi qu'il en soit, malgré tous les progrès du xvi° siècle, en fait de luxe, Anvers et Bruxelles n'avaient point encore, à cette époque, trouvé le secret de ces dentelles gracieuses et légères qui font la richesse et l'orgueil de leurs fabriques. Les dentelles de Bruxelles, connues alors sous la dénomination dcpoinl d'Angleterre, pénétrèrent po^ir la première fois en France au commencement du xvii' siècle '. Il ne paraît pas qu'elles aient orné la beauté de la célèbre Gabrielle d'Estrées. L'Inventaire des biens-meubles de la charmante duchesse, dressé en 1599, ne mentionne que des garnitures de lit en point coupé, lequel, parmi les ouvrages de fil à l'aiguille, semble avoir eu la principale vogue pendant la seconde moitié du xvi' siècle, car on ne voit guère mentionnée d'autre dentelle dans les plus riches descriptions de toilette ou d'ameublement. Cette autorité permet donc d'affirmer qu'en France l'usage de la véritable dentelle ne commença, à proprement parler, qu'avec le règne de Louis XIII.
Lorsque la dentelle parut à la cour, elle y servit plutôt la vanité que la coquetterie et fut moins une parure qu'un signe de distinction. C'est ainsi que des nobles et des seigneurs en ornaient leurs carrosses et les harnais de leurs chevaux.
Le Discours sur la Mode, paru en 161 3, donne une idée du luxe qui régnait alors en l'Vance. L'auteur dit qu'à toute « galante femme » il faut
Cinq collets de dentelle haute d'un demy pic L'un sur l'autre montez qui ne vont qu'à moitié De celui de dessus
Autrefois, ajoute-t-il,
11 n'y avoient que celles qui estoient
D'une condition honneste qui portoient
I. Ace propos, chacun sait que l'Angleterre fabrique à peine aujourd'hui quelques dentelles sans distinction, et pas un mètre de point d'Angleterre qui enrichit la toilette des dames françaises n'a passé la Manche. Ce nom trompeur vient de ce qu'anciennement les marchands anglais ne pouvant, à cause des prohibitions douanières, faire entrer légalement les dentelles belges dans leur pays, imaginèrent de les importer frauduleusement et de les vendre ensuite, en les débaptisant, comme provenant de leurs propres manufactures. .\ Londres comme à Paris, le commerce olire donc au choix du point d'Angleterre, mais ce point est dû à l'habilelé des ouvriei s de Bru.xelles.
Deux collets joints ensemble avec double dentelle. . .
L'on ne portoit alors sinon de celles là
Qui avoient à l'entour du col ces colets-là ;
Les voilà maintenant laissez aux artisannes,
Et je croy que bien tost aux pauvres paysannes
La volonté viendra de s'en servir aussy,
Et d'en couvrir leur col de halle tout noircy.
Fig. i53. Point d'Argentan (xvii° sièclel.
Le succès de la dentelle arriva à son apogée pendant le règne de Louis XIV. A un prince froid, mélancolique, avait succédé un roi jeune, ardent au plaisir, passionné pour l'éclat et le faste. La dentelle fut désormais l'ornement obligé du costume des hommes : les nœuds de dentelle furent remplacés par les cravates flottantes, au nombre desquelles se place en première ligne la cravate à la SteinJcerqiie. On fit un usage encore plus extravagant de la dentelle en inventant les canons ou garnitures en dentelles qui tombaient des genoux jusqu'à mi-jambe. Dans le tableau du Musée de Versailles représentant l'entrevue de Louis XIV et de Philippe IV à l'île des Faisans, le grand monarque porte à chaque jambe un canon aussi ample qu'une petite chemise d'enfant. Ces ridicules appendices coûtaient quelquefois
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jusqu'à 7,000 livres tournois la paire. « A la cour de France, écrit Savinien, dans son livre des Délices de la France, on ne regarde nullement à acheter des rabats, des manchettes ou des canons d'une valeur de 30 à 40,000 cscus ».
La dentelle ne se distingua pas moins dans la toilette des femmes. Jusqu'alors elle n'avait guère été employée que pour les collerettes et les guipures, elle se mêla aux rubans sur la robe elle-même • Mlle de Fontanges mit cet ajustement en vogue.
Kig. 134. Point de Malincs (commencement du \ix* siècle).
Comme de toutes les dentelles ou points, celles de Venise, de Gênes et de Bruxelles étaient les plus belles et les plus recherchées, — il faut dire qu'elles se recommandaient alors par une très grande finesse et par un travail admirable, presque inconnu aujourd'hui, — les sommes qui sortaient ainsi du pays étaient considérables. Pour ne citer qu'un exemple. M"" de Puisieux, au rapport de Saint-Simon, <( mangea à belles dents, pour s'amuser, pour 50,000 écus de point de Gênes à ses manchettes et à son collet ». Des lois somptuaires interdisant l'importation des dentelles avaient été, il est vrai, décrétées à plusieurs reprises. Mais il paraît qu'en 1652, époque où fut composée
l'art intlme. 37
l'art intime
la farce du Baron de la Crasse, par Poisson l'aîné, on portait encore des dentelles étrangères fort chères, puisque le baron, voulant prouver qu'il s'était habillé proprement pour paraître à la Cour, dit à propos d'un rabat :
J'en voulus avoir un de ces points de Venise: La peste ! la méchante et chère marchandise ! En mettant ce rabat, j'ai mis, c'est être tou, Trente-deux bons arpents de vigne à mon cou.
Colbert comprit qu'il fallait diriger le luxe et non pas le supprimer, et il s'appliqua à faire imiter dans les fabriques françaises les produits de l'étranger. La Ltngère du Palais, pièce jouée en 1682, au Théâtre Italien, le prouve d'une manière convaincante. Arlequin, déguisé en limonadier, invective ainsi sa voisine la lingère : « Taistoy, vendeuse de poinct d'Angleterre fabriqué à Paris ». Enfin, dans la corbeille exécutée pour le mariage de la duchesse de Bourgogne, qui eut lieu en 1697, les broderies et les guipures étaient magnifiques. « On ne peut rien voir de plus beau que la toilette de la fiancée, raconte la princesse Palatine dans ses Lettres Nouvelles inédites, et sa contrepointe garnie de dentelles longues d'une aune. C'est du point de Venise, mais fait à Paris, aux armes et aux chiffres des deux fiancés ».
C'est alors que Colbert installa à son château de Lonrai, près d'Alençon, trente ouvrières vénitiennes, dans le but de faire rivaliser la dentelle française avec les fameux points de Flandre, de Belgique et d'Italie. Sous cette direction, les dentellières normandes commencèrent par faire des dentelles à peu près semblables au point de Venise pur; mais la Correspondance administrative de Louis XIV nous apprend que l'industrie du point de Venise, très prospère du côté d'Alençon, fut combattue par le ministre en 1665 et en 1666 au profit du point de France, qu'il désirait voir en faveur.
D'importants changements furent apportés immédiatement dans les différents modes de fabrication : on modifia d'abord le dessin et le style, puis l'ouvrage fut simplifié, et cet ensemble produisit un point admirable de solidité et de richesse, mais qui ne ressemblait nullement à celui de Venise'. « Dès lors, le point d'Alençon devint assez couvert, opposant les blancs mats au réseau de petites mailles qui forment le fond. Peu à peu, on voit la fabrication prendre plus d'originalité. Une pièce de maîtrise nous montre des animaux et des cavaliers se détachant sur un tableau intitulé : Vive la Chasse !
I. Ph. de Chenevières, Notes d'un compilateur, pour servir à l'histoire du point de France.
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Ailleurs une main d'une délicatesse extrême a brodé des bergers et des dames à la Vatteau, au milieu d'un Jardin dont les arbres se couronnent d'ombrelles. Et puis, ce sont des fleurs, des rinceaux, des ornements où le goût français a marqué son empreinte » '.
Louis XIV était très fier de sa manufacture de point de France. De Vizé, dans la Suite du Voyage des Ambassadeurs de Siam en France (1686), nous apprend que le célèbre monarque n'avait rien négligé pour faire réussir le point national français. « Le lit du roi, tout en point, était le plus grand et le plus bel ouvrage en ce genre qui ait jamais été fait. » Le couvre-pied, entre autres, ouvrage en dentelle dont xM. Eudore Soulié a donné la description, fut exécuté vers 1682, époque où Louis XIV fixa sa résidence à Versailles. On a pu voir autrefois cette belle pièce de dentelle au Musée des Souverains, au Louvre.
L'approbation donnée par Louis XIV fit la fortune d'Alençon et d'Argentan, où s'était aussi formée une fabrique de point de l'"rance connu sous le nom de bride d' Argentan. La mode enfin s'en mêla. Les seigneurs attachés à la maison du roi, tous ceux qui étaient reçus à \'ersailles ne purent y paraître qu'avec des jabots et des manchettes, et les dames avec des garnitures de robes en point d'Alençon. Dans la lettre si curieuse de M"" de .Maintenon, datée de « Versailles, samedi au soir, fin de 1678». où cette femme célèbre donne au comte d'Aubigné son frère, nouvellement marié, des leçons d'économie qui nous renseignent sur tant de choses, on lit ce qui suit : « Vous avez une erreur fort ruineuse, vous voulez toujours du plus cher. Vos points de France sont plus beaux que ceux du roi. Jamais les hommes ne les portent à cause du continuel blanchissage. Ces fins-là sont pour les femmes qui mettent un mouchoir six mois sans le faire blanchir ».
M"" de Sévigné, autre témoin oculaire que tout amuse et enchante, peint M"" de .Montespan, dans sa lettre du 26 juillet 1676, « tout habillée de point de l-"rance et coiffée de mille boucles ».
Comme on le voit, la dentelle avait été définitivement adoptée par l'étiquette de la cour et devint obligatoire. Les hommes ne la recherchaient pas moins vivement que les femmes ; l'église elle-même la disputait à la frivolité du monde pour en parer ses autels et pour en former le rochet dont se revêtaient, les jours de grande solennité, les évêques et les autres princes de l'église. Nous citerons, en ce genre,
I. Léon Lagrangc, Les Dentelles à l'expositinn rélrosfective d'Alençon, Gazelle des lieaux Arls. tome XIX, 1863.
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les deux splendides rochets en dentelle, de Fénélon et de Bossuet, qu'on a pu voir exposés en 1874 au Musée historique du costume, et qui appartiennent à M. l'abbé Bossuet, curé de Saint-Louis en l'Ile.
La dentelle d'Alençon, qui s'est appelée point de France jusqu'en 1790, est la seule qui soit entièrement faite à la main. Le soin que nécessitait sa confection la rendait excessivement chère. La Valenciennes n'avait pas moins de valeur, car il fallait plus d'un an à une ouvrière travaillant quinze heures par jour pour achever une paire de manchettes valant 400 livres.
Aujourd'hui, remarque Hippolyte Cocheris, on ne trouverait personne pour en fabriquer d'aussi belles, et peu d'amateurs pour en acheter d'aussi chères. « Il en est des broderies comme des dentelles ; il y a une certaine égalité dans le luxe, qui est plus nuisible qu'avantageuse au développement du beau : mais comme le beau est éternel, je ne doute pas qu'il se manifeste un jour à notre admiration. En attendant, servons-nous de ce que les siècles antérieurs nous ont égué et cherchons, dans la contemplation des chefs-d'œuvre du passé, à faire naître les merveilles que nous réserve l'avenir » .
Fig. i55.
Fig. i56. Fragment de tapisserie du xi" siècle {Musée de Lyon).