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LES CRÊPES

LES CREPES

On accole si fréquemment les deux termes Gaze et Crêpe et on les prend si souvent l'un pour l'autre, sans doute parce qu'il existe un grand air de famille entre ces deux genres de tissus, qu'il est naturel de faire suivre leurs études.

Au reste, y a-t-il une démarcation vraiment tranchée entre les deux catégories? Certaines mousselines et certains crêpes arrivent à se confondre, d'après le système de leur confection qui repose, en premier lieu, sur l'emploi de soies spécialement et fortement tordues, en raison même des qualités que l'on envisage.

Il faut le dire et le répéter, le principe fécond de la torsion dite forcée donnée aux fils de soie est la base même de tout ou à peu près tout ce qui est crêpes ou crêpons, soit qu'on l'applique intégralement à tous les fils employés, soit qu'on en use pour des mélanges et des combinaisons de fils tordus avec des fils qui ne le sont pas. D'où résulte, au total, une variété presque inépuisable de tissus qui, pour la plupart encore, du fait en outre des manipulations dont on sait maintenant user à cette fin, présentent avec l'aspect crêpé, c'est-à-dire offrant les ondulations, les inégalités, les aspérités petites ou grandes que l'on a voulu déterminer et sur l'ensemble desquelles joue la lumière avec des clartés et des ombres de façon curieuse et très typique.

Cet ingénieux système de la torsion forte donnée aux fils de soie fut trouvé, sans doute, par les Orientaux et, en tous cas, par eux largement et habilement mis en pratique, comme nous allons le voir.

On s'accorde généralement à dire qu'il fut employé avec grand succès et une renommée bien établie à Bologne, ville où l'on faisait fort anciennement « beaucoup de soie retorse et autre » et aussi que, dès le xiv' siècle, le crêpe était connu en France. Froissart, racontant l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris, parle d'un </ deslié crespe de soie » couvrant la litière royale et « par quoy tout parmi on pouvait bien voir les joyaux », ce qui prouve encore la transparence de ce tissu. En 1604, il s'établit dans la ville de Mantes une manufacture de crêpes fins, « façon de Bologne, crêpés et lisses de toutes sortes », qui eut quelque réputation ; et bientôt cette fabrication se répandait en divers centres de tissage.

Les crêpes crêpés et les crcpcs lisses se tissent toujours, peut-être par des moyens un peu différents de ceux d'autrefois; pour les premiers, la soie est bien plus tordue que pour les seconds, qui présentent moins l'effet de crêpés et sont surtout employés en ruches et garnitures de modes.

Le crêpe anglais^ si connu par son application toute spéciale au deuil, est non seulement formé de fils de soie assez gros, espacés et très tordus sur eux-mêmes, mais, de plus, il reçoit un gaufrage particulier résultant de son passage contre des cylindres de cuivre gravés spécialement à cet effet ; c'est là ce qui donne son grain caractéristique à ce crêpe, justement dénommé

puisqu'il nous vint, en effet, d'Angleterre, où. sa fabrication est toujours très active, avec une réputation bien établie.

Le genre de crêpe d'invention chinoise et si répandu maintenant sous le nom persistant de crcpc de Chine a donné lieu, en raison de l'ingéniosité de son établissement, et parle truc, si l'on peut dire, de sa fabrication, à des recherches assez longues et patientes de la part de nos manufacturiers pour le réaliser tout pareil et aussi parfaitement.

Le crêpe de Chine est, en somme, la plupart du temps, un taffetas dont la chaîne est de soie écrue sans torsion ou grège, tramé alternativement de deux trames écrues également, à très forte torsion, et dont chacune a reçu cette torsion en sens différent, de droite à gauche pour l'une et de gauche à droite pour l'autre; on passe, au tissage, deux coups de l'une et deux coups de l'autre et toujours dans le même ordre et ainsi de suite. Ce détail de fabrication, qui n'a l'air de rien, signifie, en réalité, beaucoup.

Au décreusage ou cuite, en effet, première opération de la teinture du tissu, la soie perd son grès; les fils, ceux de la chaîne surtout, deviennent souples et brillants; ceux de la trame, eux, se détordent, se retirent sur eux-mêmes, comme c'est le cas pour la mousseline et de façon plus accentuée encore. Et, s'il n'y avait eu qu'une torsion d'un seul sens emploj^é, l'effet de crêpage se produirait en déterminant, d'après un fait d'expérience qu'on utilise d ailleurs, la formation de côtes longitudinales ou sortes de plis saillants, ce qui n'est pas ce que l'on veut obtenir dans le cas présent; au contraire, les torsions inverses, employées comme dit cidessus, s'équilibrent dans leur détordage et leur retrait si intimement, que le résultat produit est, au total, un crêpage fin, régulier et, en quelque sorte, discret. L'apprêt donné avec soin vient, de plus, finir le tissu, lui donner la largeur voulue, comme le toucher et l'épaisseur convenables.

Il est presque inutile de dire qu'aujourd'hui les crêpes de Chine européens ont une très grande supériorité de finesse, de régularité, de brillant sur leurs rivaux vraiment chinois restés lourds, grossiers, irréguliers et moins propres à recevoir la teinture en toutes nuances.

Aussi, les crêpes de Chine comptent-ils au rang des soieries favorisées de la 31ode, quand celle-ci recherche de préférence, pour le costume, les étoffes souples et vaporeuses et comme finement soyeuses, toutes qualités qu'ils détiennent au plus haut degré, et que l'on a variées, multipliées par diff'érents modes de tissage et de croisement des fils, autant que par la diversité des manipulations consécutives de teinture et d'apprêt.

Crêpes et Crêpons sont cousins germains, ces derniers ayant toujours pour principe le retrait produit par les matières textiles très tordues sur elles-mêmes, en combinaison avec d'autres moins tordues ou sans torsion ; il faut dire matières textiles, car à la soie se mélangent fort bien, dans le cas, la schappe, la laine, le coton. L'imagination créatrice des chercheurs s'est largement donné carrière dans cette voie, ce qui explique la quantité de tissus de ce type crcponné qui offre, à des emplois nombreux, des ressources très appréciées.

La trouvaille remarquable du chimiste anglais Mercer, observant le premier que des fils de coton convenablement choisis, plongés dans une> solution alcaline de soude caustique, y éprouvaient une perte de longueur ou

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un retrait pouvant atteindre 12 à 20 pour 100, fournit de nouvelles armes aux producteurs de crêpons. En unissant, par exemple, dans un même tissu et par parties ou rayuresjuxtaposées de la chaîne, la soie d'une part et de l'autre le coton, on obtient après inercerisage^ un crépon à bandes: celles formées par les fils de coton, qui ont subi seuls le rétrécissement causé par l'opération, sont naturellement bien tendues et, à côté, celles faites de soie qui, ne pouvant garder toute leur étendue, entraînées qu'elles sont par le raccourcissement du coton, paraissent ondulées et comme gaufrées.

On peut donner à la mousseline de soie l'aspect crèponné par un crêpage spécial à ce tissu ; on le lui fait subir lorsqu'il est écru en le faisant passer un peu de biais entre des cylindres de bois garnis de peau ; sous cette action, la mousseline serrée et presque régulièrement froissée prend une apparence brouillée et crêponnée qui se confirme à la teinture et à l'apprêt.

Bien entendu, selon la formule plusieurs fois répétée précédemment, crêpes, crêpes de Chine, crêpons divers, peuvent parfaitement se broder, s'imprimer, se façonner de nombreuses manières, ce qui achève de rendre très intéressante et importante cette classe de soieries légères.

' Lorsque l'on applique le niercerisage aux fils de coton en flottes, avec le soin d'empêcher par des dispositifs appropriés le retrait habituel de se produire, il arrive que ces fils gagnent à cette opération un brillant et une solidité très augmentés ; c'est tout le principe du siinilisage, S3'stème qui se développe chaque jour .et produit le coton siinilisé ou similisoie qui a trouvé de très larges applications textiles.

TULLES DE SOIE

Il n'est pas possible de passer sous silence, au chapitre des étoffes de soie ajourées et très légères, les Tulles, réseaux, qui se présentent actuellement sous les aspects les plus divers, depuis l'impalpable tulle illusion ou tulle maliiie jusqu'aux fortes et lourdes mailles, aux grosses guipures et aux dentelles de soie mécaniques.

A l'origine, les tulles furent exclusivement faits avec du fil de coton. Cette fabrication, tentée à l'imitation des travaux de la dentelle à l'aiguille ou au fuseau, prit naissance en Angleterre, à Nottingham. On rapporte que vers l'année 1600 la première machine aurait été inventée dans cette ville et construite par le révérend Lee, curé de Calverton, qui s'était fait mécanicien. Lee vint en France présenter son invention à Henri IV qui le protégea ; mais à la mort du roi, Lee fut oublié et mourut obscurément ; les ouvriers anglais qu'il avait amenés avec lui reprirent le chemin de l'Angleterre et dotèrent leur pays de l'industrie que nous dédaignions.

LTne autre version, plus généralement acceptée, fait dater de 1768 l'invention du premier tulle fabriqué à Nottingham sur le métier à tricoter les bas par Hammond ; ce tulle n'était à la vérité qu'une sorte de réseau imparfait, ressemblant assez à ce que l'on appela Ae-çms fond de Bruxelles ; ce tricot se défaisait à la rupture d'une seule maille.

C'est à Heathcoat qu'il faut attribuer la création de la véritable machine à tulle, et longtemps cette fabrication sembla devoir rester le monopole de l'Angleterre. Pour défendre ce monopole contre les entreprises de l'étranger, il fut absolument interdit, cela sous des peines extrêmement sévères, a-t-on dit, d'apporter d'Angleterre sur le continent le métier à faire le tulle. Cependant, l'intérêt, l'appât du gain, devaient être plus forts que toutes les défenses. Colbert avait bien réussi, malgré les terribles menaces et les tragiques représailles de la République de Venise, à lui arracher le secret de la fabrication des glaces.

Pièces à pièces, au prix de mille dangers de poursuites et de surprises, un premier métier fut, vers 1816, apporté et monté en France ; le vrai premier tulle mécanique ainsi fabriqué reçut une broderie à la main et on en fit une robe, offerte à la Duchesse d'Angoulême. L'établissement d'autres métiers suivit bientôt à Calais et, dans cette ville, l'industrie du tulle progressa d'abord lentement. L'Angleterre gardait encore la supériorité des fils de coton qu'on y filait mieux et plus finement que partout ailleurs. Mais bientôt, vers 1823, le premier métier fabriqué en France put fonctionner. La mode du tulle fit fureur de 1824 à 1826 et, sous cette influence, la fabrique calaisienne prit un développement considérable.

D'ailleurs, la fabrication du tulle, en se perfectionnant toujours, s'était implantée dans d'autres centres, à Caudrj' par exemple ; elle se développait à Nîmes, à Lyon, où l'on avait appliqué le système à fabriquer le tulle fait

TULLES DE SOIE

Tulle alençon.

(Grossi.)

Tulle grec.

(Grossi.)

avec de la soie sur le métier à bas à partir de 1791 . Bientôt on devait parvenir au fonctionnement mécanique des métiers d'Heathcoat primitivement mus à bras d'hommes.

Aujourd'hui, les réseaux de tulles les plus légers, les plus aériens, ceux que l'on fait pour voilettes, avec le moins possible de fils de soie très ténus, sont tissés sur des métiers mécaniques de très grandes proportions et fournissant du tulle en largeur de plusieurs mètres. Le fer et l'acier les composent exclusivement et en font des 'organismes pesants, compliqués et en même temps délicats, dont la figure ci-contre pourra donner quelque idée. Leur prix atteint facilement 30.000 et 40.000 francs. On comprend que, pour amortir ce coût élevé et couvrir tous les frais d'exploitation, il serait nécessaire de faire sortir de ces métiers des quantités incro5^ables de tulle à dix sous le mètre par un travail incessant de jour et de nuit.

Nous n'entreprendrons pas de décrire par le menu les divers tulles unis, Maline, Alençons, Chantillys, Filets, etc., ni comment les fils s'y croisent entre eux, d'après divers procédés, pour former les mailles rondes ou poly-

gonales que l'on con proportions différentes mailles, comme de gros forment. Le mieux, pour de la fabrication du tionner la machine sous principe ces mailles s'ob ments d'un grand nom ou bobines circulaires et qui ' sont garnies de fil et circulent entre d'au verticalement ; le fil des en en faisant le tour, ganes du métier vien la mettre en place et Tous ces mouvements, avec une précision d'à dixième de millimètre.

Tulle dit a la chaîne.

(Grossi.)

naît, avec toutes les de grandeur pour ces seur pour les fils qui les se faire une idée juste tulle, est de voir foncses yeux ; disons qu'en tiennent par les mouvebre de sortes de navettes aplaties, dites chariots, de soie à leur intérieur très fils de chaîne tendus navettes se lie à ceux-ci tandis que d'autres ornent terminer la maille, calibrer sa grandeur, automatiquement réglés justage atteignant le se succèdent cependant

avec une rapidité étonnante quand on songe à la disproportion de tant de fer et de si peu de soie.

Tout naturellement, la teinture et Tapprêt jouent le rôle le plus important dans la terminaison des tulles dont la majorité est tissée avec de la soie écrue. C'est l'apprêt régulateur qui replace correctement les fils, les tend pour donner à la maille sa forme correcte, pour la cadrer, selon l'expression

Mhtiers mécankjues de Tulle '.

consacrée, et donner aux tulles divers l'aspect et la tenue que réclame leur vente.

Ensuite, c'est encore nombre de transformations et d'enjolivements qu'on ajoute fort souvent aux tulles unis. Pour rendre la voilette plus attra5^ante, on l'orne de mouches ou de pois de chenille -, placés à la main. D'autres genres sont ornés d'applications, gouttes de gomme pure ou colorée, que l'on dépose ingénieusement sur le tulle et qui forment, une fois séchées, des perles brillantes imitant le cristal, le métal, le jais, etc.

Bien connus sont les tulles pailletés, rehaussés de cet ornement : la paillette, empruntée à la broderie qui sut en user fort longtemps.

' MM. Kiemlé et Marcet, à Lyon.

- La chenille qui sert à raoucheter ou cheiiiller les tulles est une sorte de cordon velouté plus ou moins gros, que l'on tisse avec une machine ad lioc et dont l'âme intérieure est ordinairement faite d'un fil de laiton fin ; cela permet de la couper à la grandeur voulue et de l'adapter aux endroits choisis, en tordant avec une dextérité acquise par l'habitude le fil métallique autour des fils de soie.

TULLES DE SOIE

Il était logique, qu'après avoir résolu le problème de fabriquer le tulle uni, on s'attaquât à celui évidemment plus compliqué de faire ce réseau avec des dessins tissés au métier. Après maints tâtonnements, l'invention de Jacquard apporta le moyen pratique de solutionner la question. Ferguson, en 1836, parvint à adapter la fameuse mécanique au métier circulaire et produisit le tulle façonné, ait Dentelle de Cambrai ou imitation de Chantilly ; toute l'industrie de la dentelle mécanique est venue de cette ingénieuse application.

Tulle kaçonnh. dit a la chaîne (fabric.ition de Lyon ').

Il existe maintenant plusieurs ingénieux systèmes de métiers permettant d'obtenir des tulles façonnés et de produire à volonté à des places déterminées des mailles ajourées de différentes sortes et grosseurs mélangées, en contraste avec d'autres parties où les fils plus serrés, plus redoublés, parfois en relief à la façon du broché, donnent un tissu plus fourni, plus épais, en imitation de la dentelle ou de la broderie ; l'un des plus répandus est celui qui fonctionne d'après le système Leavers. Parmi tout ce qui se fait à Calais et à Lyon comme tulles façonnés, est-il bien nécessaire de donner des exemples ? L'écharpe ou la mantille, accompagnement jadis obligé de la toilette d'une Espagnole, en est un très connu, tout aussi bien que ces imitations de Chantilly et ces voilettes à dessins dont la variété est aujourd'hui si grande.

On a tiré aussi un parti excellent du métier fort ancien de principe, métier à faire des bas ou des gants, dit à la chaîne ou 4 rangs ; dans ce métier, les fils de soie se nouant entre eux d'après l'antique procédé du tricot

* Communiqué par MM. Vial et C'"", à Lyon.

arrivent à manœuvrer si bien qu'on peut exécuter de la sorte des dessins interprétés par la diversité des mailles produites et des pleins ou mats s'enlevant sur les vides des réseaux à jour. Et ces genres complètent une classe de tissu soyeux d'une très grande variété que la mode favorise par intervalles de ses préférences et pour la garniture des robes et pour celle des chapeaux.

Tulle façonné (imitation de Chantilly), fabriqué avec le métier Leavers.

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