LE SERGE
Tout le monde connaît la Serge ou Diagonale, étoffe de laine, caractérisée par les côtes obliques formées à sa surface, de façon plus ou moins apparente, et qui se prolongent d'une lisière à l'autre. Or, ce nom de Serge, dont l'origine n'a pas été bien précisée (quelques-uns le font dériver de l'espagnol : Xerga), ne s'applique certainement pas à la matière même dont est faite l'étoffe et à sa nature ; il en désigne plutôt la contexture, que l'on retrouve identique dans maintes soieries, dites Sergés, comme les Surahs, les Twills, les Sergés pour parapluies, etc.
Cette manière de faire croiser les fils dans le sergé, cette armure, présente avec le taffetas des différences notables; ainsi, sauf en quelques cas, 'les fils de la chaîne ne se partagent plus en deux moitiés pareilles, entre lesquelles la trame vient prendre place , mais, au contraire, par tiers, par quart, ou dans une proportion variable et fractionnaire, d'après les mêmes principes d'armure.
Il est ce principe, que la figure aidera mieux à comprendre, de faire
mouvoir les fils de la chaîne par la manœuvre des lisses, leur levée, dans un ordre et une suite tels que ces fils forment successivement des sortes de points très fins, des flottés, qui se disposent les uns à côté des autres, avec une dégradation, un décochement presque insensible, mais très régulièrement pour produire par leur juxtaposition ces sillons en diagonale, ces côtes typiques du sergé. Dans l'exemple choisi, qui est celui obtenu sur quatre lisses — où, comme on dit, sergé de 3 lie i — chaque fil flotte ou reste du même côté de la trame, pendant trois coups passés de celle-ci et lie ou passe de l'autre côté, au quatrième coup ; le fil voisin fait de même, avec un point de départ qui diffère d'un coup de trame, et ainsi de suite pour les autres. En raison du grossissement très fort de la figure, on distingue cejeu des fils qui produit, on le conçoit, un envers et un endroit sur le tissu, car le sillon formé par la chaîne sur une des faces détermine sur l'autre un sillon analogue, mais d'obliquité contraire, résultat des points ou flottés de la trame. C'est le côté des effets de chaîne que l'on considère le plus généralement comme l'endroit.
Schéma du Sergé.
Dans un sergé fin ou court de rapport, l'effet de diagonale paraît souvent fort peu, mais on le rend beaucoup plus marqué en augmentant la longueur des points ou flottés par l'armure, ce qui nécessite l'emploi d'un plus grand nombre de lisses au métier, par exemple jusqu'à lo ou 12 pour des sergés de 9 lie I ou 1 1 lie i, avec un maximum que l'expérience a déterminé.
Les côtes obtenues de la sorte sont très apparentes, mais c'est forcément un peu aux dépens de la solidité du tissu, auquel les fils, moins liés entre eux, donnent moins de tenue et de résistance aux frottements, et qui glisse quelquefois trop facilement sous le doigt.
Il est possible d'ailleurs de parer à cet inconvénient dans une certaine mesure, en s'arrangeant pour avoir entre chaque flotté un peu grand plusieurs points serrés où le fil de chaîne est lié par la trame en taffetas ; on réalise ainsi des sergés, dits composés, où les côtes larges sont encadrées de parties qui les maintiennent dans le bon ordre. On peut aussi faire varier la grosseur des côtes entre elles, en intercaler de plus fines entre de plus grosses, faire différer l'espace qui les sépare, leur donner diverses directions, en former des lignes brisées qu'on nomme chevrons, des sortes de tout petits carreaux, des losanges, des granités, etc. C'est, en un mot, user de toutes les ressources des dérivés du sergé, dont on s'est ingénié depuis longtemps à multiplier le nombre et qui, sous les dénominations les plus diverses, forment une classe importante de soieries dont certaines, à leur heure, connurent le plus vif succès.
Un sergé remarquable est celui qui résulte du croisement par moitié des fils de la chaîne, comme dans le taffetas, et qu'on nomme aussi croisé ou Batavia ou encore 2 lie 2 ; cet énoncé théorique le définit parfaitement, si l'on s'en rapporte aux explications ci-dessus : chaque fil forme des points ou flottés, régulièrement de deux coups de trames de chaque côté du tissu ; les côtes se produisent de façon toute semblable sur chaque face et il n'y a ni envers ni endroit.
Ce batavia est solide et souple, et des armures analogues ont été très employées au XVIT' et au xviir siècle sous les noms de Ras de Saint-Cyr et Ras de Saint-Maiir. Les ras de Saint-Maur étaient les plus estimés et se faisaient en tout noir pour habits de petit deuil ou de cérémonie.
La Levantine, sergé de quatre, est un tissu bien oublié aujourd'hui. Le Snrah, nom d'usage plus récent et qui ne correspond pas à telle ou telle armure définie, englobe des sergés dont l'emploi est subordonné à la mode ; le surah glacé, tout comme les taffetas de ce genre, est fait d'une chaîne d'une couleur et d'une trame d'une autre couleur opposée. On a nommé et on appelle encore Polonaises des sergés divers qui, tramés coton et teints en pièces, sont destinés à la doublure, tandis que les Silésiennes, Anstrias, etc., sont des sergés tramés laine, employés pour les parapluies.
Twill est le nom anglais qui désigne les sergés en général, et plus particulièrement peut-être ceux d'importation exotique, japonaise surtout, qui sont classés d'habitude avec les foulards et les pongées dont nous avons parlé.
Enfin, le plus simple des sergés dans son principe, sergé de 2 lie i, a connu et connaît encore sous divers noms, dont un très répandu. Satin de Lyon, et avec diverses adaptations modernes, une telle notoriété que son étude paraît devoir figurer en meilleure place avec celle de la vaste catégorie des satins que nous allons aborder sans plus tarder.
LE SATIN
LE SATIN
Les mots satin, satiné, sont si répandus qu'il est presque superflu de rappeler la signification qu'on leur accorde et qui procède, sans aucun doute, des caractères si connus de l'étoffe soyeuse de ce nom ; le satin, en efiet, possède le brillant, le poli et cette douceur au toucher qui, par comparaison, ont doté la langue d'une épithète et d'expressions consacrées par l'usage.
L'opinion ét3-mologique qui fait dériver satin de l'italien set in o, de seta, soie, confirme en effet que ce tissu était dès l'origine, comme il l'est encore souvent, celui dans lequel la soie peut déployer le plus complètement peut-être les qualités qui lui appartiennent en propre et joindre un éclat miroitant sans rival à une moelleuse et riche épaisseur.
Synonyme de beauté, d'opulence, le satin le fut encore parfois de « gaîté », car nos ancêtres affectionnaient tellement cette étoffe que, voulant caractériser quelqu'un de très gai, ils le comparaient au satin *. Dès qu'il fut connu en Occident, le satin
y occupa une des toutes premières places dans la hiérarchie des soieries. Au xvr siècle, il était réputé supérieur au damas, déchu de son rang primitif, et si, dans les cérémonies où figuraient les Parlements, un Président était habille de velours, les Conseillers l'étaient de satin, et le damas était laissé aux greffiers comme le taffetas aux huissiers.
Et les satins cramoisis, ou incarnadins de Venise, qui coûtaient alors en France 2 écus 2/3 l'aune, ceux de Gênes, de Lucques, les satins rouges et violets de Florence et de Bologne, du prix de 2 écus l'aune, figuraient pour vine part des plus importantes parmi toutes ces soieries dont il se faisait un si grand trafic en tous pays ; ils venaient jusqu'en Flandre où,
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Schéma du Satin.
' Fr. Michel, Recherches sur h coiiinjerce, la fabrication, l'usage des étoffes de Soie au Moyen Age, t. II, p. 222.
cependant, à Bruges, par exemple, on fabriquait certains satins qui eurent leur notoriété.
Le satin dont les plis lourds, chato)-ants et nacrés ont toujours charmé l'œil et séduit les portraitistes, est bien resté le type de la belle étoffe de soie, mais il a subi les modernes interprétations; elles en ont beaucoup multiplié les variétés et n'ont laissé parfois à certaines que l'apparence très mesurée au poids de la soie de l'ancienne splendeur de ce tissu.
La liste de ces genres serait fort longue s'il fallait chercher à l'établir très complète depuis les satins de belle qualité, dits Dnclicssc, employés surtout en blanc et en noir, et longtemps imposés, pour ainsi dire, par le protocole de la toilette, les Satins merveilleux, Satins de Lyon, à la Reine, Turc, Romain, etc., etc., de toutes qualités et à toutes fins, jusqu'aux satins mélangés, tramés de laine, de coton, de schappe, en tombant jusqu'au très modeste satin à "19 sous destiné aux plus ordinaires usages; celui-ci est la traduction très revue, très corrigée en style actuel, de ce qui avait été fait dans cette voie dès le moyen âge, sous le nom de demi-satin, et, plus tard, de ce que le canut railleur appela : satin de pauvre ou satin d'Albigny'.
N'oublions pas un triomphateur récent : le satin Liberty, qui, né en Angleterre, sous l'influence et les tendances de ce qu'on a appelé le stjde du même nom, est parvenu à la fortune que Ton sait en faisant le tour du monde; ce fut la victoire d'une jeune soierie, apportant toute son inédite souplesse nouvelle, sur l'étoffe à la façon d'autrefois, gardant l'antique soutien assez raide, le ferme maintien un peu engoncé.
On a marché, depuis, à grands pas dans le chemin ouvert aux innovations, où vient de s'affirmer le succès d'un autre satin récent : le satin Météor, accompagné de nombreux satellites.
Toutes ces étoffes se distinguent les unes des autres par des différences dans l'aspect, le toucher, l'épaisseur, différences causées, non seulement par le jeu plus ou moins différent des fils, ou par l'armure, mais en grande partie également par le dosage, la proportion de la soie employée, la nature de la trame, dont le rôle très dissimulé dans le satin autorise des mélanges, enfin beaucoup aussi parla façon, soit d'employer des fils teints avant tissage, soit de teindre le tissu tout fabriqué, comme dans le cas du Liberty, mais au fond le principe du tissage du satin reste soumis aux mêmes règles, dont il est temps de dire un mot.
Constatons d'abord que, d'après les opinions les plus autorisées, le satin a été apporté en Europe à l'exemple de tous les autres tissus — il nous faudra le répéter à maintes reprises — de l'Inde et de la Chine, pays conservateurs où. les procédés de tissage se sont conservés immuables jusqu'à nos jours depuis plus de deux mille ans. Longtemps même, bien que l'introduction du satin dans nos régions date d'une époque très reculée, les satins chinois et indiens conservèrent une supériorité marquée, que les indiscutables progrès occidentaux firent cesser, sans modifier toutefois ce principe séculaire de l'armure satin.
On peut considérer celle-ci comme dérivée de l'armure du sergé; mais, pour obtenir du satin, on règle toutes choses au métier pour que les points,
' Nom d'une localitù voisine de Lvon où se trouve un asile de mendicité.
LE SATIN 51
les flottés des fils de chaîne, au lieu de se placer en côtes diagonales, se disposent en ordre irrégulier, venant se disposçr très serrés les uns contre les autres et tous d'un même côté du tissu ; de la sorte, on obtient une surface plane et brillante, sans grain ni côtes apparentes, qui est l'endroit du satin. Les liages ou points, où les fils de la chaîne croisent nécessairement avec la trame pour former un support évidemment indispensable, se trouvent dissimulés, placés chacun le plus loin possible de son voisin ; la chaîne, formée de fils choisis en nombre voulu et de grosseur convenable, apparaît avec tout son éclat à l'endroit, qui vaut par elle et cache complètement la trame.
La figure ci-jointe donnera une idée meilleure de ce jeu de fils réalisé par la manœuvre utile des lisses au métier, d'après des règles enseignées par la pratique et avec plus de facilité qu'on ne pourrait le supposer. Il est bon de noter que le travail s'eftectue de telle sorte que l'étoffe est fabriquée endroit en dessous; c'est^ du reste, soit dit en passant comme un détail à retenir, la façon dont on procède en tissage toutes les fois qu'on le peut, pour des étoiîes à endroit et envers, la pratique ayant démontré pour plusieurs raisons les avantages et la commodité de cette manière d'opérer.
On appelle, dans les milieux de fabrique, satin de cinq, satin de huit, par exemple, les satins obtenus avec ce nombre de lisses respectivement nécessaires; on peut, de même, faire des satins de quatre, de six, de sept, etc., toutes armures beaucoup moins usitées que les deux premières citées, surtout celle faite sur huit lisses, qui est le tyçie par excellence du satin.
Le sergé de trois (2 lie i) est, nous l'avons dit plus haut, bien plus connu sous le nom de satin de Lj'on. Dans ce cas particulier, en effet, la côte que donne cette armure est si fine et son obliquité est telle qu'elle n'est pas apparente. L'endroit paraît tout à fait satiné, quoique sensiblement plus mat que dans un satin véritable. Un t)'pe actuel de ce satin de Lj^on est le Météor, déjà nommé, soierie teinte en pièces et à laquelle l'emploi d'une trame spéciale, très tordue à l'avance, donne une particulière souplesse et le <' flou » si goûté.
En combinant un satin de Lyon — teint en fils — avec une trame supplémentairement ajoutée qui se place à l'envers du tissu pour en augmenter l'épaisseur, on a fait la Peau de Soie, qui eut un vif succès il 3' a quelque vingt ans et n'a peut-être pas disparu complètement de la consommation. Le nom qualifie bien cette étoffe d'une matité voulue à l'endroit, acccentuée par la torsion grenadinée, c'est-à-dire augmentée dans une proportion donnée que l'on donne aux fils de la chaîne, d'un toucher épais et tombant et d'une bonne souplesse.
Aux exemples de satins que nous venons de donner, il faut enfin ajouter pour mémoire tous ceux dits « de fantaisie » et « nouveauté » faits en vue des robes, que crée à chaque instant l'imagination des chercheurs en la matière; en beaucoup de cas, on peut dire que ces étoffes sont des rénovations et la mise au jour sous de nouveaux dehors et décorées de noms d'actualité, d'ententes et de combinaisons textiles connues remaniées d'après les moyens dont on dispose aujourd'hui.
Si le satin uni ne peut se moirer comme le taffetas, du moins il se prête parfaitement augai/frage, dont nous avons dit quelques mots déjà.
.Vi GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE
En certaines qualités, le satin se prête aussi à la combinaison : chaîne d'une couleur, trame de l'autre, pour obtenir des coloris à reflets changeants ou glacés.
L'impression s'exécute on ne peut mieux sur le satin et prête à d'ingénieuses ententes décoratives,' entre autres celles du Velours au Sabre, sur lesquelles nous aurons à revenir.
Mais ce qui est à retenir et à remarquer, c'est que le satin s'emploie à merveille en mélange et en opposition avec d'autres armures : taffetas et gros de Tours en premier lieu, pour des étoftes à bandes bu à dessins ; le contraste de sa note brillante, lumineuse, avec des effets plus mats, est particulièrement heureux et ce n'est pas d'hier que l'on a tiré un excellent parti de ces mélanges, comme nous le verrons.
REPS. CANNELE. ARMURES DIVERSES
REPS. CANNELÉ. ARMURES DIVERSES
Reps : étoffe de soie très forte, avons-nous lu dans certain dictionnaire, définition qui serait au moins incomplète si elle était exacte par ailleurs. C'est par analogie, sans doute, avec des reps faits de coton ou d'autres textiles que l'on a conclu à la même force et solidité pour le reps de soie, ce qui ne se justifie guère.
Dans le reps, tout à l'inverse du satin, c'est la trame qui joue le rôle important, en formant à l'endroit du tissu un ensemble de points ou flottés
Reps (effet grossi).
qui .se superposent en sortes de lignes ou de boyaux dont la direction est celle de la longueur de l'étoffe. Naturellement, pour former un support résistant, cette trame est liée de place en place avec la chaîne, mais d'une façon qui reste dissimulée.
L'effet obtenu est curieux ; la surface brillante du reps est très régulièrement striée en longueur de fines raies brillantes et juxtaposées ; la souplesse du tissu est assez satisfaisante, mais l'inconvénient est justement de mal résister à l'usage; ces nombreux flottés, ces brides de la trame, dont la longueur peut atteindre plusieurs millimètres et qui sont retenues à leurs seules extrémités, se trouvent très susceptibles d'être happées par une aspérité quelconque pour leur plus grand dommage. Le défaut du reps de soie est d'accrocher et, si le fond du tissu résiste suffisamment, l'endroit est rapidement détérioré par les frottements. La fabrication en est as.sez délicate; elle exige l'emploi d'une trame de .soie particulièrement choisie, sans irrégularités ni défauts qui seraient très apparents. Aussi, cette armure est-elle relativement peu employée pour l'étoffe unie, surtout pour robes, excepté cependant quand la mode en impo.se la faveur. 31ais, par exemple, son mélange avec le satin, le taffetas, etc., dans les genres rayés ou façonnés, donne lieu à des interprétations plus pratiques et plus répandues.
On en peut dire autant du Cannelé, dont, à vrai dire, le principe est dans le taffetas. En indiquant les variantes et les dérivés de celui-ci, nous n"avon3 fait que nommer seulement les Gros Grains et les Velours ottomans, sans pouvoir les décrire en détail; mais cependant on aura retenu, sans doute, que l'aspect de ces étoffes de soie est caractérisé par leur grain, autrement dit par les côtes transversales qu'elles présentent dans le sens de leur largeur.
Il en est de même pour les cannelés proprement dits, obtenus par des mo3'ens dans le détail desquels nous n'entrerons pas. Le terme cannelé exprime justement que l'on s'est proposé de réaliser sur le tissu des sortes de cannelures plus ou moins grosses et apparentes. Ces cannelures sont formées par les flottés des fils de la chaîne ou plutôt d'une chaîne ou plutôt d'une chaîne spéciale supplémentaire, dite de poil, de façon à figurer sur un fond de taffetas les lignes brillantes, parallèles, variées de grosseur et
LANNELt.
d'étendue, dont se composent les différents genres de Cannelés, Cannetillés, Nattés, etc.
A vrai dire, on use surtout de ces armures, et presque uniquement sous la forme de bandes, de filets, de parties isolées, en accompagnement ou illustration de fonds unis, comme le taffetas, sur lequel leur note brillante et régulière se détache très heureusement.
A la fin du xvili" siècle, on a répété fort souvent cette ornementation, qui, maniée avec le sens de la mesure dans les proportions, comme du goût dans le coloris, a produit les meilleurs et plus délicats modèles de soieries, à bandes ou filets en cannelé ; souvent aussi on a combiné ces bandes avec des guirlandes droites ou des montants de fleurettes légères, pour des genres qui furent très recherchés.
Dans le ruban, on a usé pas mal, également, des applications du genre cannelé, disposé en fines lisières et en filetés.
L'habileté technique, l'art des spécialistes a été, possédant les ressources de ces divers jeux des fils, ou armures simples, ou fondamentales, dont nous avons essayé de donner quelque idée, de les combiner entre elles, de les mélanger pour en tirer d'autres plus compliquées et d'un aspect intéressant, faisant nouveau ; ce travail, entrepris depuis bien longtemps, s'est toujours
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continué avec la patience nécessaire, et encore la connaissance approfondie des choses du métier, des dispositifs à employer, en un mot de tout ce qu'il faut prévoir à l'avance ; c'est ce qui a produit d'innombrables armures dérivées, dont quantité ont été cataloguées dans les traités techniques de fabrication, telles que : Grains de poudre. Draps de Soie, 3Iatelassés, et une infinité d'autres encore parmi lesquelles certaines qui n'ont fait souvent qu'apparaître et disparaître, affaire de mode, encore et toujours !
A ces armures fantaisie, on peut rattacher les artifices ingénieux de tissage, au moyen desquels on fait des tissus double face, ou sans envers ; par exemple, une soierie satin des deux côtés, ou bien satin sur une face, et taffetas sur l'autre. Du même ordre encore est la fabrication de deux pièces directement superposées l'une à l'autre sur le métier et destinées à être séparées postérieurement; et aussi l'exécution de tissus tabulaires qui, terminés, s'ouvrent en tubes parfaits, de tissus circulaires ; mais on n'en finirait pas d'énumérer ces cas particuliers où l'ingéniosité du fabricant et du tisseur se sont unies pour triompher des difficultés à résoudre ; parmi toutes ces contextures diverses d'étoffes de soie, deux sortes, comme le velours et la gaze, réclament pour leur étude la place particulière que mérite leur importance.
Le Velours n'a pas moins de titres de gloire que le satin, et c'est avec honneur et célébrité qu'il a parcouru, depuis son invention, les contrées, les époques, sous des formes variées, rapidement belles et somptueuses, dont les vestiges sont les matériaux admirables que le temps a quelquefois épargné pour notre satisfaction.
Il est possible que le nom de cette étoffe vienne du latin : villosus, vcllits ou vcl/i/fiiiii, par les formes archaïques : veluyaii, vcluiaii, vclueau, velucl, vcloiix, vcloiis, et d'autres encore; mais, en tout cas, l'idée première en fut certainement inspirée par la fourrure ou le pelage des animaux, épaisse et luisante couverture naturelle, qui dut éveiller de bonne heure la recherche imitative des premiers artisans tisseurs. Ceux de l'Inde et de la Perse furent encore, pour cette fabrication, des devanciers. L'Europe devait l'apprendre d'eux en s'initiant au luxe oriental, et c'est en Italie qu elle allait prendre tout son essor et triompher, avec les velours de Venise, de Florence, de Lucques, de Gènes surtout, qui conservèrent longtemps la renommée d'être sans rivaux, particulièrement aux temps fastueux de la Renaissance.
Grande avait été déjà la magnificence des velours au Moyen Age; certains, en France, étaient réservés à la puissance royale, comme le velours bleu semé de fleurs de lis d'or ; d'autres étaient l'apanage de la chevalerie et des magistrats du rang le plus élevé. Au Grand Siècle, cette suprématie ne se démentit pas, chez nous, un instant : Marcelin Charlier, fondateur, en 1677, de la Manufacture Ro3'ale de Saint-Maur-les-Fossés, fournisseur attitré du Roi Soleil, dont il pourvo3-ait la magnificence en beaux velours et riches soieries de toutes sortes, mit le comble à sa réputation, en fabriquant pour Versailles un velours à parterre, sur un dessin de Bérain, enrichi de Soie frisée et d'or, qui revenait à i.ooo livres l'aune, et dont on ne pouvait fabriquer que dix-huit lignes par jour !
Au xvili" siècle, les goûts de luxe qui affirmèrent l'usage du velours pour les vêtements des hommes d'une certaine classe en augmentèrent la consommation, qui devint alors considérable et fut un encouragement à des recherches d'exécution et d'invention dans le décor et l'entente de cette étoffe. La beauté de ses reflets, sa lourdeur riche et coûteuse, devaient tout naturellement classer le velours en première place pour participer à des pompes officielles auxquelles il contribue encore aujourd'hui sous des dehors peut-être plus démocratiques, en même temps que la langue devait retenir cette réputation d'excellence par des locutions bien établies comme : faire patte de velours, jouer sur le velours, marcher sur le velours, et cette autre plus familière : habit de velours, ventre de son.
Depuis un demi-siècle, le velours de soie, par une marche lente et sûre, une transformation graduelle de ses moyens de production, a été mis, on peut dire, à la portée de toutes les bourses. Il n'y a plus eu pour lutter
contre une tendance trop forte, les sévères règlements corporatifs d'antan, prescrivant strictement le nombre, la grosseur, la préparation des fils de soie dans la fabrication des velours et jusqu'à leur largeur, leurs lisières et tous détails du même genre. Les traditions ont, pour ainsi dire, disparu, qui maintinrent, assez longtemps après que cette réglementation si minutieuse eut cessé, le tissage régulier à la main, confié à des ouvriers spécialistes du velours uni, en qualités dites : au fer — très souvent aussi désignées par les appellations de fabrique : 22, 25 ou ^o portées; — ou bien elles se perdent de jour en jour en face des systèmes mécaniques de fabrication qui ont surgi et des besoins nouveaux qui se sont fait jour dans le commerce de cette étoffe. Cependant, il paraît à peu près indispensable de s'en rapporter à ce genre
Schéma du Velours coupé (d'après F Encyclopédie).
ancien de tissage du velours pour donner de sa contexture une description de principe que la figure ci-jointe rendra sans doute plus claire.
Le velours comporte deux séries de fils de chaîne, ou plus simplement deux chaînes : celle dite de poil, destinée à former la partie veloutée proprement dite du tissu, et la chaîne de toile, qui, selon des exemples précédemment cités pour d'autres soieries, sert à composer le support de ce poil velouté qui lui est rattaché intimement, lié par le travail du tissage. Une seule trame, qui peut n'être pas de soie (on fait quantité de velours trame coton, etc.), suffit à lier les fils de chaîne de toile.
Cette fois, le tissu se fait endroit dessus, nécessairement; on en verra bientôt la raison. Le tissage du velours est un travail en quelque sorte alternatif • tantôt l'ouvrier ne s'occupe que du fond, en faisant passer la navette chargée de trame entre les fils de la toile ; tantôt il fait lever tout entière la chaîne de poil, jusque-là retenue entre les fils du fond, pour la faire passer par-dessus un fer, qu'il glisse adroitement sous la nappe de ces fils, dans le même sens que celui de la trame ; ces fers, sortes de légères tiges métalliques, généralement de cuivre et d'une forme spéciale, comme on le voit sur la figure, se trouvent pris momentanément entre le fond lui-même et les fils de
poil ; ceux-ci forment donc sur les fers autant de bouclettes très petites et serrées les unes contre les autres; alors, pour achever le velours, l'ouvrier procède à la coupe, lorsqu'un certain nombre de fers, 2, 4 ou 6, ont été ainsi passés ; elle s'exécute avec un rabot ou pince, instrument tout particulier, tenu à la main et dont la lame d'acier très aiguisée et coupante, introduite dans la rainure servant de guide que porte le fer à sa partie supérieure, et promenée habilement tout le long de cette rainure, tranche les bouclettes du poil en deux moitiés; retenues chacune à leur base dans le tissu de fond, elles forment à leur autre extrémité libre autant de fines houppettes soyeuses, courtes et pressées, dont la juxtaposition donne la partie veloutée.
Il est clair que plus les fils destinés à ce poil sont nombreux et d'une soie qui s'ouvre bien à la coupe, et plus naturellement le velours est beau, avec une surface bien veloutée et fournie, que l'on égalise encore plus parfaitement en la soumettant à l'action d'une machine spéciale, dite à raser.
Il y a en somme une assez grande analogie entre le travail de confection des tapis de laine et celui du velours de soie, mais on peut se rendre compte, d'après les quelques détails ci-dessus, combien ce dernier est chose infiniment plus délicate et difficile, en nécessitant des précautions multiples et minutieuses. Cette fabrication n'était confiée jadis qu'à des ouvriers expérimentés, très entraînés à ce genre de tissage et si habiles cependant à éviter la quantité de défauts qui peuvent trop facilement se produire, qu'ils arrivaient à une régularité de production étonnante, en mettant une sorte de point d'honneur à maintenir leur réputation. On a vu, à Lyon, autrefois, certains de ces ouvriers fabriquer une quantité totale de 1.500 mètres de velours de soie, ce qui comporte un travail d'environ dix années, pour une production moyenne, journalière, d'environ 60 centimètres, ce chiffre représentant un maximum, sans qu'il existât le plus petit défaut dans toute cette étoffe.
Les difficultés s'augmentaient encore avec les soins à prendre pour fabriquer des velours de coloris clairs au lieu de nuances foncées, moyennes, ou de noir ; le comble de la délicatesse en cet ordre d'idées était représenté par la fabrication du velours blanc ; un blanchiment parfait du fil de soie à la teinture est déjà une première difficulté dont nous avons parlé, et qui s'accentue ici, car il le faut, ce blanchiment, complet et intime pour ainsi dire, le fil coupé étant considéré par sa tranche et la teinte dans ce cas paraissant plus soutenue. Il fallait encore de plus éviter toute tache, tout contact trop prolongé des doigts au travail et tout ce qui pouvait ternir peu ou prou la soie, avec une dextérité toute spéciale dans la coupe, indispensable pour laisser au velours toute l'apparence de la meilleure fraîcheur de teinte, et comme je l'ai dit : toute sa fleur.
A ce propos, les annales lyonnaises ont recueilli une anecdote typique et assez curieuse.
"Vers 1852, un sieur Thomasset, tisseur de velours, exerçait depuis trente ans sa profession avec une réputation d'habileté telle, qu'elle lui avait valu la qualification de roi des veloutiers.
Après avoir été pendant une longue suite d'années occupé à la confection de velours de la plus grande délicatesse, blanc, jonquille, rose clair, etc., il était arrivé cependant à un âge où l'on n'a plus la même dextérité et où il
n'était plus possible de lui confier des tissus de pareilles teintes ; on lui donna donc à fabriquer une pièce de velours noir. Thomasset ressentit une si vive impression de ce qui lui semblait être une dégradation, il éprouva un tel chagrin de déroger et de perdre le rang où l'avait élevé sa réputation de veloutier incomparable, qu'à peine eut-il mis sur le métier sa pièce de velours noir et tissé un demi-mètre, en proie à un accès de démence et de vertige, il se coupa la gorge avec un rasoir. Ainsi, selon les termes du narrateur de cette historiette, tout comme l'art culinaire, l'art du tissage a eu son Vatel !
Mais, nous le disions plus haut, le velours, à l'exemple de tant de genres textiles, a marché avec le progrès ; il ne se fait plus, ou guère plus, avec la lenteur patiente du bon vieux temps. On a inventé des métiers fort ingénieux qui le tissent mécaniquement avec une régularité surprenante. Et ce procédé a eu l'avantage de diminuer beaucoup le prix de revient en augmentant considérablement la production ; il n"}^ a pas eu simplement, en effet, l'accélération d'un organisme marchant par la vapeur, mais celle d'un mode de tissage par pièces superposées ou à doubles-pièces qui se fabriquent à la fois et nécessairement même.
Sans entrer dans les détails, qu'il nous suffise de dire que, pour deux toiles ou étofies de fond, superposées au métier et se tissant à faible distance l'une de l'autre, il n'y a qu'un poil qui passe de l'une à l'autre des deux toiles, les relie par ce trajet lui-même jusqu'à ce qu'un rasoir mû automatiquement vienne trancher ce poil en laissant de la sorte une partie veloutée et finie à chacun des deux tissus du dessous et du dessus. L'économie de temps et de façon est évidente.
Et puis, au lieu d'employer toujours la soie pour composer ce poil du velours, on a obtenu, depuis longtemps déjà, des résultats très satisfaisants, en lui substituant la schappe, matière textile dont nous avons parlé à plusieurs reprises et sorte de soie secondaire ; il se fait aujourd'hui des quantités considérables de ces velours, poil schappe, à prix bas, et de grande vente pour tous usages : robes, manteaux, chapeaux, ameublements, etc. Il n'j^ a rien de comparable du reste dans la fabrication de ces velours inférieurs de prix et de qualité avec celle des velours coton, qui est basée sur de tout autres principes.
Il est assez curieux de noter qu'un essai dans ce genre de velours à bon marché avait été tenté dès le xvili° siècle. Sous le nom de velours de Paris, une dame Pallouis, originaire de Lj-on, fabriquait à Paris et vendait des velours faits en soie galette, genre de bourre de soie. Sa manufacture comptait au nombre des fournisseurs du Garde-Meuble Royal, en l'année 1779.
Autre transformation moderne très remarquable du velours de Soie : à l'exemple de tant d'autres soieries on est arrivé à le fabriquer écru et à le teindre en pièces; et, après avoir redressé convenablement le poil coupé, assez éprouvé, on l'imagine aisément, dans ces opérations de teinture, et l'avoir remis bien en place, on obtient ainsi ces velours souples ou chiffons si goûtés actuellement pour les robes ; c'est bien là un fait significatif par excellence, entre beaucoup d'autres, dans l'évolution textile.
Jusqu'ici nous n'avons envisagé que le velours poil coupé, mais il existe un autre genre de velours, dont l'usage en uni est à la vérité assez peu fré-
quent, et qui est connu surtout par l'emploi que l'on en fait en accessoire et en combinaison dans les genres de velours façonnés à dessins : c'est le velours poil frisé, qu'on appelle aussi parfois épingle, surtout quand il s'agit de rubans.
Dans cette sorte de velours, les fers employés au tissage sont différents de ceux décrits précédemment ; ce sont de simples tiges métalliques rondes et polies, et, après les avoir passées, pendant le travail, sous les fils de poil, on les retire sans rien couper ; les petites bouclettes de soie arrondies, qui ont été formées de la sorte, restent soulevées les unes à côté des autres et leur ensemble donne à la surface de ce velours l'aspect d'un gros grain
Schéma du Velours frisé (d'après Peyot).
particulier et d'une belle matité. Le contraste très heureux du velours frisé avec le velours coupé est utilisé depuis fort longtemps; cette opposition, comparable à celle du gros de Tours avec le satin, s'emploie à des fins décoratives similaires; du reste, le satin, le gros de Tours et d'autres armures peuvent être mélangés avec le velours pour concourir à la fabrication d'étoffes à bandes, à carreaux, ou à dessins. Il s'ensuit de tout cela que la catégorie velours est largement représentée parmi les soieries à décor et forme une classe importante sur laquelle nous aurons à revenir.
Nous avons dit plus haut un mot du parti de magnificence que l'on sut tirer du velours à des époques lointaines, en y mêlant des couleurs variées, en le rehaussant d'or, d'argent, en l'enrichissant de broderies, et souvent des plus magnifiques. Il est encore possible de gaufrer ou de frapper le velours, de l'illustrer par de l'impression, la peinture, etc.
Pour rester dans l'étude de ce tissu uni, disons que l'ingéniosité d'habiles spécialistes s'est attachée à faire des velours qui paraissent, au premier abord, irréalisables, par exemple : sans envers, présentant un velouté des deux côtés de l'étoffe; ou bien, coupé sui- une des faces el frisé sur l'autre;
ce sont là, somme toute, des tours de force de tissage, demeurés dans le domaine de la difficulté vaincue, sans passer dans la pratique courante.
Quant au velours comportant un envers de satin, il a, bien au contraire, rencontré des applications nombreuses, si développées pour le ruban, par exemple, qu'il est devenu dans cette branche textile une spécialité, traitée de la façon la plus importante.
Cette rapide étude résumée serait par trop incomplète si nous passions sous silence des tissus veloutés qui sont les cousins germains du velours, soit le velours dit du Nord, et la Peluche. Est-il besoin de rappeler l'importance qu'a pu prendre, à notre époque, la fabrication des peluches, à voir de tous côtés l'emploi aussi considérable qui en est fait, aussi bien de celles de coton et de laine, que de celles de soie, pour de nombreux et variés usages.
On ne cherche pas, pour le velours du Nord, et encore moins pour la peluche, à obtenir un velouté très ras et fourni ; au contraire, on s'arrange pour que le poil se trouve sensiblement plus long, et, pour cela, on forme la bouclette génératrice du velouté sur des fers plus hauts, et même de beaucoup, ou bien en augmentant l'écartement des deux pièces superposées au métier mécanique ; ainsi, ce poil plus allongé s'incline une fois coupé sans pouvoir rester vertical, se couche même par places et produit les reflets chatoyants causés par la variété des jeux de la lumière, inégalement réfléchie sur cette surface mouvante et diversement teintée de ce fait.
En exagérant le couchage du poil d'une peluche dans un même sens, par le frottement et la chaleur simultanée, par exemple avec un fer à repasser ou une machine construite pour remplir le même office, on obtient la Panne, tissu aussi brillant que du satin, et plus brillant même: et c'est une qualité de panne, spécialement entendue au tissage pour être suffisamment mince et se lustrer particulièrement, qui forme la matière du cylindrique chapeau de soie ; son prix et le degré de son élégance se mesurent aux reflets que le tissu soyeux dispense à ce couvre-chef, qui a ses détracteurs déterminés comme ses fidèles partisans.
Au velours, t3'pe de la soierie épaisse, fournie et lourde, s'oppose tout naturellement et inversement la Gaze; le nom est évocateur de légèretés et de transparences depuis qu'il fut attaché, si l'on s'en rapporte à la tradition, aux fins et légers tissus dont la fabrication fut florissante à Gaza, en Asie Mineure; leurs fils, d'après ce principe de la gaze, inspiré, au moins on peut le croire, par l'imitation des toiles tissées par les araignées et certaines chenilles, laissaient entre eux des -intervalles ménagés au tissage et suffisants pour rendre l'étoffe diaphane. Vraisemblablement, ces tissus furent les plus fins que l'on sut obtenir avec des fils de laine, de lin ou de coton, que l'on fabriqua dans l'île de Cos et dont on attribue l'invention à Pamphilia ; l'époque romaine les connut sous les noms de vciituin textile, nebulea linea ou togas vit r cas; du même genre étaient ceux qui furent en usage en Egypte. Enfin Byzance n'ignora pas les gazes, non plus, paraît-il, que la Chine et encore l'Inde.
Un exemple intéressant de ces linons de l'antiquité nous est donné par les voiles exhumés des nécropoles, comme Antinoé ; ils furent les ornements des Thaïs de ces époques reculées et, maintenant, sont objets de curiosité dans les musées; tant il est vrai que les légers tissus, les souples écharpes furent, presque de tout temps, les accessoires obligés de l'art de la danse.
Il faut supposer que, de fort bonne heure, on songea à utiliser la soie pour composer ces légers tissus et mieux qu'avec tout autre textile, en raison de sa finesse incomparable.
Quoi qu'il en puisse être exactement de ce point de départ des gazes, leur introduction en France paraît remonter au xiV siècle et au moment où les papes résidaient à Avignon. Sans points de repère bien précis entre temps, on constate que ce genre de fabrication occupait, en 1667^ à Paris une corporation d'artisans qui se dénommaient : Ferrandiniers Gaziers ou Gazetiers (la ferrandine étant une sorte de très léger taffetas). De 1770 à 1775, on comptait, à Paris toujours, des milliers de métiers à fabriquer la gaze (on a dit qu'il y en eut trente mille). Ce nombre, vers 1780, avait beaucoup diminué, la fabrication ayant reflué dans les provinces, notamment en Picardie et en Artois.
Peu à peu, des perfectionnements s'étaient ajoutés en nombre les uns aux autres, dans la manière d'obtenir les gazes que l'on sut faire plus travaillées, plus ornées, enrichies d'or et d'argent, de perles, de cabochons, à l'imitation des pierres précieuses, dont ce fut un temps la coutume de les décorer.
Aujourd'hui, à ne considérer que les seules gazes faites de soie, on trouve qu'elles présentent, en vue d'emplois très divers et très étendus, une très large variété qui est comme la gamme-type très développée du « chiffon » moderne.
On est arrivé, par le traitement surtout de la teinture et des apprêts,
pratiqué après le tissage en écru, à donner à ces tissus leur souplesse inimitable et si recherchée ; elle se prête admirablement aux élégances artistement chiffonnées, faites parfois d'un rien pour ainsi dire et qui achèvent agréablement une toilette, tandis que leur légèreté est fort seyante.
On a, du reste, l'habitude assez générale d'englober dans la même catégorie de gazes toutes les sortes de tissus, dès que leur finesse et leur légèreté les rendent plus ou moins transparents ; cependant, à un point de vue plus étudié, il faut distinguer et séparer les gazes en deux grands groupes : gazes dites droites et gazes à, fils de tour ou encore à tour anglais.
Dans les premières, l'effet de légèreté et de transparence est obtenu uniquement par l'espacement des fils entre eux dans le tissu ; qu'on se propose de tisser un taffetas et que l'on constitue chaîne et trame par des fils de soie assez fins, proportionnés d'ailleurs suivant le cas ; que l'on distribue les fils de chaîne, un à un le plus souvent, dans les dents assez écartées d'un peigne choisi ad hoc ; que l'on réduise, c'est-à-dire que l'on serre en proportion les fils de trame et l'on réalise ainsi un tissu clair qui est de la gaze droite.
En réglant de façons différentes et dans des rapports variés ces écartements réciproques de fils, on dispose du moyen d'établir des qualités, des genres nombreux qu'on multiplie encore par le choix de la soie, sa préparation et par la manipulation adoptée, ou teint en fils, ou teint en pièces, ou même en gardant le tissu écru.
C'est ainsi que l'on a des gazes droites tissées avec de la soie grége pour rester telles ; exemple : les anciennes gazes de Chambéry, qui eurent leur célébrité ; les gazes pour cartouches, non moins démodées maintenant ; les gazes à bluter les farines, toujours en iisage dans les moulins et minoteries, où l'on emploie également certaines gazes écrues aussi, mais à fil de tour.
Avec des soies vioulinées, grenadinées par la torsion préalable, pour la plupart du temps teintes à l'avance, toujours tissées en taffetas, on obtient les souples grenadines, recherchées en noir pour des usages de deuils et bien souvent confondues avec d'autres gazes du genre canevas.
Mais, actuellement, le type le plus répandu de la gaze droite, c'est la Mousseline de soie. Elle est venue, presque récemment, sur les traces de sa devancière, la mousseline de coton qui se réclame, elle, d'une origine lointaine, d'un nom que l'on fait remonter à la ville asiatique de Mossoul, et qui fit la fortune de maints centres industriels, entre autres de Tarare, sous l'impulsion du trop ignoré Simonnet. Devant le succès rapidement triomphal de la mousseline de soie, devenue l'élue de la mode, atteignant en ces quinze dernières années à des chiffres fantastiques de production qu'il faut évaluer en kilomètres^ la concurrence n'était plus possible ; le coton a dû céder le pas entièrement ou presque à la soie, d'une supériorité trop incontestable.
Formée de fils soyeux, croisés en taffetas et placés à légère distance les uns des autres, tant pour la chaîne que pour la trame, la mousseline se fabrique avec la régularité presque mathématique que procure le tissage du métier mécanique; on peut le vérifier, en regardant à la loupe, surtout une qualité tendue ou étirée par l'apprêt, et en voyant la rectitude des petits espaces carrés ou rectangulaires qui se trouvent ménagés entre les fils. Remarque très importante, primordiale même : ces fils de soie écrue ou grège
ont subi un moulinage tout spécial, une torsion généralement très forte qui varie dans une proportion indiquée par la pratique; il est commun de voir cette torsion atteindre jusqu'à 3.500 tours du fil sur lui-même pour i mètre de sa longueur.
Le résultat de toutes ces dispositions prises, c'est qu'à la teinture et sitôt la cuite opérée, la soie écrue perd son vernis naturel extérieur, son grès, comme nous le savons; elle devient souple, pas plus brillante que sa torsion forte ne le lui permet, mais en même temps, sous l'action de l'humidité et de la chaleur, les fils tendent à se détordre, par conséquent à se raccourcir, à la façon d'une ficelle que l'on a tordue entre les doigts et dont on ne maintient plus la tension lorsqu'on rapproche ceux-ci ; et l'on obtient ainsi l'eftet particulier cherché de crêponné léger, de crcpage, trop connu pour qu'il soit utile de le décrire plus amplement.
Or, à ce moment, on est maître par l'apprêt de laisser à la mousseline à peu près tout ce crêpage et en même temps la perte de largeur et de longueur du tissu qu'il entraîne inévitablement, en un mot tout le retrait, ou bien de remettre l'étoffe tendue comme elle était en écru, avec tous les degrés intermédiaires de crêpage moyen, de souplesse, de toucher, de tenue, de tombant et cent autres caractéristiques d'apprêts différents ; ces pratiques, chaque jour plus nombreuses, plus perfectionnées, combinées avec celles du tissage, grosseurs variables de la soie, nombre et sortes de fils employés, donnent une variété de mousselines si considérable qu'il serait impossible de s'engager dans le détail de leurs différences et de leur histoire.
Le hasard encore a joué son rôle dans le développement intense et récent de la mousseline de soie : en efi"et, par suite d'une erreur ou d'une négligence, un jour, une pièce, au lieu de recevoir l'apprêt très chargé de colle qui devait la rendre tendue et ferme, selon ce que la clientèle goûtait alors uniquement, fut apprêtée rien qu'avec de l'eau pure ou à peu près. Envoyée, toujours par erreur, à la vente avec une souplesse toute nouvelle, un aspect inconnu, considéré jusque-là comme un défaut à rejeter, cette pièce plut cependant par sa nouveauté, rencontra un emploi imprévu et finalement fut le point de départ d'une mode et du succès de l'apprêt chiffon et flou dont il est superflu de rappeler toute la fortune. Petite cause, grand effet, si l'on rapproche du fait très simple, initial, toute l'importance de la voie nouvelle ouverte dès lors à une branche industrielle et commerciale.
Telle que nous venons de l'esquisser, la mousseline est plus ou moins mate, en raison, encore une fois, de la très forte torsion communiquée au fil, ce point ne demandant pas de démonstration. Si l'on veut avoir de la mousseline qui soit brillante, il faut prévoir la chose dès le tissage et employer comme chaîne des fils en plus grand nombre, mais surtout sans aucune torsion ou grèges et toujours écrus, la trame pouvant rester tordue comme précédemment. Après la teinture, le tissu apparaît très brillant et un apprêt convenable lui donne la tension et la régularité qu'il faut pour l'emploi.
Par Voiles de soie, désignation très communément répétée maintenant, notons qu'on entend des tissus qui- se réclament, soit de la mousseline comprise en qualités fortes, soit encore des grenadines teintes en pièces ; d'autres voiles sont faits avec des fils de schappe également tordus ; à tous on demande et par conséquent on donne le plus possible une suffisante
épaisseur pour les rendre plus tombants et adaptés aux utilisations des robes, sans faire disparaître toutefois la transparence qui est leur cachet.
Les usages de la mousseline de soie sont extrêmement nombreux ; ce serait bien inutile de vouloir les énumérer. On s'est ingénié à mettre de cette mousseline unie un peu partout, de même qu'à la broder, la brocher, la gaufrer, la plisser, la peindre, l'imprimer, etc. C'est à ce point que l'on imagine malaisément aujourd'hui l'éclipsé totale et surtout définitive de cette fort légère soierie, mais soierie quand même ; toute impondérable qu'elle puisse être, elle a conquis en quelques années une si large place que cela fait oublier le rôle, bien effacé en comparaison, joué autrefois par les Organdis Jaconas, mousselines de l'Inde, gazes jMarabout, Marlis, Plumetis et d'autres encore.
Le défaut de certaines gazes droites est de ne pas oiïrir une contexture
Schéma d'une gaze a tour anglais (d'après Peyot).
assez solide ni assez résistante aux déplacements des fils ; écartés simplement les uns des autres, ceux-ci peuvent, sous un frottement trop brusque ou trop fort, glisser sur la trame en produisant la fâcheuse éraillure.
On a donc cherché à combattre ce défaut, et le système de la gaze à fils de tour ou à tour anglais permet d'obtenir une fixité meilleure des fils à leur place, tout en ménageant un ajourage bien marqué du tissu, en même temps très régulier, ou quelquefois avec une irrégularité voulue. On fait alors s'enchevêtrer les fils d'une manière assez paradoxale à première vue, et le secours d'une figure est indispensable pour faire comprendre ce jeu même dans le cas pris comme exemple et qui est le plus simple.
On distingue, sur ce tracé schématique des fils de chaîne dits fixes ou droits, qui ne sont appelés à subir aucun mouvement de levée; d'autres, au contraire, sont les fils dits de tour; intercalés entre les premiers, il arrive que, par un arrangement de lisses spéciales, ils lèvent tantôt à droite des fils fixes et tantôt à gauche des mêmes, en les contournant comme on le voit. A chaque fois, la trame insérée par la navette entre les deux genres de fils est prise dans la sorte de boucle formée ; du fait qu'elle est retenue ainsi plus solidement, les jours formés par cette gaze ont plus de chance de rester intacts et de la grandeur qu'on leur a donnée.
Cet ingénieux système du tour anglais, appliqué, retourné, combiné de cent manières, donne toutes les gazes qui, sous les noms de gazes Zèphir, Diaphanes, Dona-Maria, à regard, Canevas, Etaniines, etc., se fabriquent dans la région lyonnaise et dans le Nord de la France, en Picardie ; la variété s'en complique par les mélanges comme trame de fils de laine, de coton, de schappe et aussi d'or et d'argent.
Dans la grande famille des gazes de cette espèce, qu'il est encore possible de décorer, comme nous le verrons, de dessins par le tissage ou par l'impression, relevons une sorte tout unie faite par le croisement simple ci-dessus indiqué par la figure ; chaîne et trame sont d'importance à peu près équivalente, de soie écrue toutes deux ; la teinture en pièces, puis l'apprêt, donnent le brillant discret et la souplesse à ce léger tissu qui a connu le succès avec une vogue soutenue depuis quelques années.