LES SOIERIES A DECOR
Après avoir passé en revue les principaux tj^es de soieries unies, celles qui tirent leurs caractères et caractères, limités par conséquent, des croisements de fils représentés par les armures diverses produites sur le métier d'uni, il est temps d'en venir à l'étude des soieries à décor et des moyens qui permettent de les obtenir. On a vu qu'au cours des lignes précédentes nous avons anticipé quelque peu, à plusieurs reprises, et forcément, sur cet important chapitre; parler, en effet, par exemple du moirage, du gaufrage, c'est envisager des procédés qui donnent bien, aux étoffes auxquelles on les applique, un réel décor, en modifiant, transformant leur aspect primitif; l'impression, la peinture sont du même ordre et mériteront, du reste, un développement particulier, aussi bien que la broderie qui a un certain rapport direct avec l'art même du tissage et possède de glorieuses références.
Cela revient à dire qu'il convient d'envisager la décoration de l'étoffe de soie dans un sens large, pour les moyens emplo5^és comme pour les résultats obtenus. Former, par exemple, dans un taffetas des rayures de couleurs .différentes du fond, faire alterner dans un même tissu et par bandes le gros de Tours avec le satin, le satin avec le velours, etc., c'est déjà faire de la décoration; et ce fut bien là, sans doute, le procédé le plus anciennement imaginé et employé pour illustrer une étoffe et en augmenter l'intérêt, comme le point de départ d'un ensemble devenu, avec le temps, d'une importance aussi considérable et d'une extrême complexité.
Et les soieries à rayures, bandes, filets, carreaux étant ainsi le prologue obligé de celles qui sont façonnées mieux encore et avec plus de diversité et plus de complication par le tissage, au point que ce travail arrive à former des dessins, il est tout naturel d'apporter quelques précisions sur ces premiers genres, que l'on peut réunir, si l'on veut, sous l'appellation'générale, et d'une assez commode imprécision, de soieries « fantaisie ».
RAYURES ET CARREAUX
Il est relativement simple de former sur une étofie de soie des bandes ou rayures, régulièrement ou irrégulièrement disposées, quand elles ne se distinguent du fond de cette étoiïe que par leur nuance différente et que le croisement des fils reste le même dans la largeur totale; cela s'obtient par le choix des fils de la chaîne pris en nombre voulu et calculé pour chaque couleur à l'ourdissage.
Soierie rayée par bandes de teintes différentes.
Il est bon cependant et presque indispensable d'avoir tracé à l'avance sur le papier la disposition des ra3aires que l'on se propose d'obtenir, en l'étudiant au point de vue de la largeur de ces rayures et de leur arrangement régulier ou irrégulier d'après l'étoffe que l'on veut faire et son emploi : robe, ameublement, doublure, etc.
■ L'habitude vient en aide pour réaliser un placement heureux de ces rayures et le meilleur effet à produire, en leur donnant aussi un coloris ao-réable à l'œil : nuances de tons opposés et cependant allant ensemble, tons camaïeux ou dégradés de la même teinte ou encore ombrés. Mais, en même temps, il est indispensable de ne pas négliger la règle technique du rapport, notion qui s'impose déjà en l'espèce et que nous allons voir figurer comme un point de début de toute importance, en parlant plus loin des dessins et soieries façonnées.
En matière de ra3mres, est-il besoin de faire remarquer ce qui est l'évidence même? A part de rares exceptions, par exemple lorsqu'il s'agit de rayures employées en bordures, en encadrements, vers l'une des lisières du tissu ou vers chacune d'elles, celui-ci, considéré dans une largeur moyenne et courante de 50 à 60 centimètres, comporte forcément ou presque toujours la répétition des rayures, dont chacune présente des dimensions moyennes et même plutôt petites, que les rayures soient régulièrement ou irrégulièrement
RAYURES ET CARREAUX
placées sur le fond, point à noter en plus. Or, pour que cette répétition ait lieu correctement, qu'elle se produise à des places prévues, si bien que le résultat d'ensemble soit juste pour la largeur entière de l'étoffe et que le raccordement des lés à la couture soit convenablement assuré à chaque lisière, il est indispensable, cela tombe sous le sens, qu'on ait calculé tout au préalable. Et l'on peut définir le rapport de disposition de la rayure envisagée, en le considérant comme le rapport de la largeur minima évaluée en centimètres, si l'on veut, qui est nécessaire et suffisante pour tracer et exécuter une première fois la rayure avec les nombres de fils voulus, à la largeur totale de l'étoffe qui est complétée en répétant ou en faisant courir la disposition.
Il n'est pas possible de laisser de côté ces considérations, qui paraissent
Soierie rayée par bandes d'armures et de teintes différentes.
des minuties arides et strictes, dont on ne se préoccupe guère quand on regarde tout simplement une étoffe à bandes, car si l'on négligeait ces soins nécessaires, on risquerait inévitablement de produire des étoffes présentant un défaut de construction très apparent ; elles seraient, en quelque .sorte, boiteuses, par suite inemployables.
Les soieries à ra5^ures sont nécessairement plus compliquées lorsque ces rayures sont faites par des armures différentes et que l'on combine par bandes le taffetas ouïe reps avec le satin, le satin ou le gros de Tours avec le velours, la mousseline, la gaze, et ainsi de suite. Il importe alors de tenir compte des grosseurs de fils de chaîne convenables pour chaque armure, de leur répartition sur le métier et des précautions à prendre pour l'exécution simultanée de croisements différents par parties voisines et rattachées les unes aux autres. Ainsi, les fils qui forment du satin et ceux à côté du taffetas n'ayant pas le même croisement les uns et les autres éprouvent, par suite, un retrait de tissage ou embuvagc qui n'est pas le même pour les deux groupes de fils ; d'oîi nécessité de séparer ces deux groupes destinés soit au satin, soit au taffetas et de leur laisser une indépendance relative en les disposant"dans la pratique sur deux rouleaux au lieu d'un seul à l'arrière du métier, faute de quoi, et très vite pendant le travail, les tensions deviendraient inégales et désaccordées; de ces fils, les uns tireraient et casseraient.
les autres deviendraient trop lâches ; la fabrication du tissu serait fort défectueuse et deviendrait même impossible.
Et, plus sont différentes les armures que l'on oppose en contraste heureux, justement à cause de leur diversité, plus il est nécessaire d'apporter à leur combinaison parallèle des soins spéciaux et un sens averti de l'organisation du tissage et de la façon de comprendre le tissu, suivant qu'il est tissé teint ou teint en pièces.
On désigne très généralement maintenant les soieries à rayures sous le nom de Pékiiis ou Pêkiiics, cette désignation venant probablement des étoffes de ce genre fabriquées en Chine, mais on ne saurait l'affirmer avec certitude, car des auteurs font ressortir qu'on appelait pékins, au xviii" siècle.
des sortes particu peints ou à fleurs, englobent tous les de combinaisons duire des rayés leurs et d'armures, et encore par une tières textiles, soie coton, ou fil, soie et Le plus souvent, produites sur le ment fines, on nom de pékiné. Mille Au lieu de le sens de sa Ion moyen de la chai
Soierie barrée, ou eayadere, par des armures différentes.
Hères de tissus Les pékins actuels nombreux genres en usage pour propar effets de coucomme ci-dessus, opposition de mact laine, soie et or ou argent, etc.
quand les raies tissu sont notableme le genre, au lieu raies ou Fileté.
rayer le tissu dans gueur et par le ne, il est encore
possible de faire que les rayures se produisent dans le sens transversal de la largeur. On obtient cet effet aussi bien par des trames de nuances variées qui se succèdent dans un ordre donné que par des changements d'armures à intervalles réglés; pour prendre un exemple de ce dernier cas, il est très possible de faire alterner l'armure du satin s'exécutant dans toute la largeur de l'étoffe avec l'armure gros de Tours. L'effet de ces diverses combinaisons est dit alors barré et on appelle souvent aussi Bayadères tous les genres de soieries ainsi faites ; le décor placé de la sorte en travers exige, bien entendu, pour une adaptation agréable au costume que sa forme se prête à cette disposition qui fut goûtée particulièrement avec les crinolines et les robes à volants du Second Empire.
Le corollaire de la ra3^ure est naturellement le carreau. Que l'on prenne, en effet, par exemple, un taffetas pékiné ou rayé régulièrement noir et blanc, il suffira de le tramer alternativement avec du noir et du blanc et, chaque fois, avec le nombre de coups de trame nécessaire pour que cette rayure en travers forme avec celle en long un taffetas carreauté régulier ou damier. Il est à remarquer que, des carreaux formés, les uns seront nettement noirs, fils de chaîne noire avec trame noire ; d'autres, nettement blancs, chaîne blanche, trame blanche; et d'autres, intermédiaires, mélangés forcément de fils de chaîne noire et de la trame blanche ou inversement, donneront à ces places un ton de grisaille ou de glacé qui ne nuit pas à l'harmonie de l'ensemble.
RAYURES ET CARREAUX "9
Le carreauté ou quadrillage régulier est la base de tous ceux que l'on obtient en assortissant des soies de couleurs différentes, comme aussi en combinant des armures qui les fassent jouer pour leur meilleur aspect. C'est d'après ces données que l'on a fabriqué les soieries écossaises, dans lesquelles des teintes, le plus souvent vives, même très vives, sont mêlées à l'imitation des célèbres et très nombreux tartans des clans d'Ecosse. Ce genre a bénéficié maintes fois d'une vogue très marquée; on sait combien l'imagination s est donné carrière pour créer une variété innombrable de carreaux, depuis les plus petits et les plus imperceptibles' jusqu'aux plus grands et les plus osés, simples ou compliqués, réguliers ou irréguliers, agrémentés parfois de filets ou bandes de satin, de cannelé, dans le but de relever encore le caractère voyant de ces soieries.
On remarquera, au total, que les tissus de soie à rayures ou à carreaux peuvent atteindre à une complexité comme à une recherche non négligeables, alors que l'on serait tenté, au premier abord, de les tenir pour des sortes très courantes et de ressources limitées. D'ailleurs, on reste étonné, émerveillé même, en voj^ant la quantité considérable de choses charmantes et du meilleur goût que les fabricants lyonnais du xviir siècle surent exécuter en tirant parti de l'idée de rayure, tournée, retournée de mille façons, avec autant de justesse dans les proportions que d'habileté technique, aussi bien dans les plus simples « petites soies >> à l'usage de doublures fabriqués en ce temps-là que pour les étoffes moyennes et riches destinées soit au costume soit à l'ameublement.
Soierie quadrillée.
(Communiqué par MM. Claude frères, Paris.)
Façonner un tissu veut dire, de longue date, le décorer, l'orner de dessins par le tissage ; à telles enseignes que l'on désignait autrefois sous le nom de façonnier en soie l'ouvrier qui fabriquait ce genre de soieries, comme on appelait marchand façonnier en soie celui qui préparait les soies pour être employées à ces étoffes faisant l'objet de son négoce. Et, sous le terme général de façonnés, par opposition aux unis, on englobe tous les tissus de soie — la variété en est grande — dans lesquels le jeu des fils, la combinaison et l'opposition de la chaîne avec la trame, comme aussi la réunion d'armures différentes, figurent des dessins.
On dira que broder une étoffe, c'est également la façonner : rigoureusement, la chose n'est pas inexacte; il est fort supposable, au reste, que le travail lent et détaillé de l'aiguille, appliqué à un fond uni pour le rehausser, a chronologiquement précédé celui du métier, aussi bien qu'il a toujours, depuis, concouru avec ce dernier pour l'ornementation des tissus; mais, en fait, il y a aujourd'hui une démarcation qui s'est bien établie entre les deux genres et l'on fait une classe à part de la broderie sur soie, en dehors des soieries façonnées.
Ces dernières se présentent, à qui veut les étudier, à deux points de vue différents et toutefois inséparables : à celui, tout d'abord, des moyens matériels qui permettent leur fabrication, aujourd'hui très perfectionnée sous le rapport de la facilité et de la commodité et qui la rendent courante en beaucoup de cas; à un autre, ensuite, qui est celui du dessin, considéré en lui-même pour la valeur artistique de sa composition, l'habileté et le soin de sa préparation et de son établissement en vue de sa meilleure adaptation au tissu et de sa bonne exécution ; toutes choses, en l'espèce, de première et si grande importance, qu'au risque d'être taxé de mettre la charrue devant les boeufs, il nous paraît mieux d'envisager la question du façonné sous cet angle en premier lieu, en insistant sur les difficultés d'ordre pratique que rencontre l'application ou mieux l'union d'un dessin au tissu par le tissage.
Ces difficultés viennent, pour une bonne part, des limites restreintes dans lesquelles l'artiste compositeur est enserré et qui lui sont imposées par les données, souvent étroites, de la fabrication. Elles peuvent être, pour le crayon le plus sûr, le pinceau le plus exercé, la palette la mieux nuancée et l'inspiration la plus fertile, une gêne trop réelle à laquelle il n'est pas commode de remédier sans une expérience approfondie.
« A la pureté du dessin », dit un maître réputé en l'art du tissage de la soie, Peyot, qui professait vers 1860, « à une imagination féconde, nos artistes doivent joindre l'étude approfondie de la partie technique et pour ainsi dire matérielle de leur art ».
De ceci résulte une opposition entre le métier et l'art, un dualisme qui n'a jamais mieux été compensé évidemment qu'aux époques où la rapidité
d'exécution, le coût limité des étoffes à produire n'étaient pas des conditions imposées, non plus que les goûts ne subissaient les prompts changements, les revirements de la Mode. C'est en usant de cette force du temps employé sans compter que les artisans chinois, persans, indiens, arabes, palermitains, etc., sont parvenus à exécuter les tissus à dessins dont l'art mérite constamment l'attention, aussi bien que peut étonner leur fabrication parfaite quand on songe aux moyens matériels dont ils disposaient pour cela, très primitifs en comparaison de ceux d'aujourd'hui.
On est en droit de supposer, qu'à ces époques lointaines, la division du travail n'existait pas, c'est-à-dire que l'office du dessinateur et celui du tisseur n'étaient pas choses distinctes ; le savoir et l'habileté professionnelle de l'artisan devaient réunir ces deux spécialités d'aujourd'hui.
A quel moment en est-on venu à procéder autrement? Il serait bien difficile de le préciser, pas plus que de relever des noms d'auteurs pour les dessins des admirables soieries façonnées de la Renaissance italienne entre autres. Il faut en venir aux productions françaises du xvii" siècle pour trouver des notions plus précises. On sait, en effet, que, dès lors et plus encore au siècle suivant, sous l'influence de peintres et de décorateurs célèbres, tels, par exemple, que Lebrun, Bérain, Baptiste Monnoyer, Oudry, Pillement, Boucher, Bachelier, et à l'imitation des compositions qu'ils inspiraient particulièrement pour les tapisseries des Gobelins et de Beauvais, se formèrent des dessinateurs l3^onnais dont le talent, combiné avec une étude approfondie du tissage, décora un si grand nombre de belles et magnifiques soieries.
Citons Ringuet, Courtois, Revel, Dacier, Bourne, Dutillieu, Bon}', Berjon parmi les noms les plus remarquables de cette brillante pléiade, au premier rang de laquelle il faut placer, sans conteste, Philippe de Lassalle, qu'on a fort justement appelé* le Raphaël du dessin de Soieries. Cet artiste incomparable est l'auteur de riches étoffes de tenture et d'ameublement exécutées, pour la plupart, en collaboration ou pour le compte du réputé fabricant Pernon, dont certaines ornèrent des résidences royales et impériales et que leur beauté a rendues célèbres à bon droit.
En étendant les proportions du dessin à des limites que l'on n'a pas dépassées, il sut en varier la composition, toujours réalisée avec le souci d'un ensemble sans défaut, en même temps obtenir la richesse et l'heureuse association des nuances et, en un mot, atteindre à la perfection, dans un style en parfait accord avec la recherche et le goût raffiné des productions artistiques de son époque et qu'il a marqué d'une maîtrise très personnelle ; il fut, en même temps, l'inventeur de divers perfectionnements apportés aux métiers d'étoffes façonnées. Cependant, après trente années de sa vie, passées à ces tâches si dignes de lui assurer une vieillesse tranquille et à l'abri du besoin, Philippe de Lassalle termina son existence presque misérablement. La Révolution et le siège de Lyon l'avaient ruiné et il dut réclamer une aide de la Municipalité lyonnaise pour se voir débarrassé des soucis
^ Les Dessinateurs de la Fabrique lyonnaise an A'V///" sii-cle, par E. Leroudier, A. Rey, Lj'on, igo8.
matériels les plus urgents ; injustice du sort trop fréquente envers les artistes et les inventeurs, qui n'épargna pas non plus Bonj', que son talent délicat et non sans force parfois place immédiatement après Philippe de Lassalle et Jacquard destiné, lui aussi, à finir dans la médiocrité.
Le rôle et les connaissances exigées du dessinateur pour les étoffes de soie ont été, on ne peut mieux, étudiés et précisés dans un ouvrage intéressant et
Philippe de Lassalle (1723-1803).
(D'après l'estampe de J.-J. de Boissieu.)
assez rare publié en 1765 par l'un d'eux, Joubert de l'Hiberderie, qui exerçait à L3'on à ce moment et acquit lui-même une réputation justifiée; le titre en est : le Dessinateur pour les Fabriques d'Or, d'Argent et de Soie. C'est un pittoresque recueil de conseils éclairés donnés à des confrères par un confrère expérimenté, rompu aux finesses du métier et avisé des notions les plus générales comme de l'influence excellente sur l'imagination créatrice du dessinateur par mille choses diverses observées dans la nature, la vie mondaine, scientifique ou artistique.
Un chapitre détaillé et non moins attrayant est celui consacré au voyage à Paris, que l'auteur déclare être, une fois l'an au moins, indispensable au dessinateur qui veut former son goût et. trouver des idées neuves ; il devra
visiter les galeries officielles de peinture, comme les collections particulières de tableaux et d'estampes, les manufactures royales des Gobelins, de la Savonnerie, de Sèvres, les châteaux et jardins Royaux, les monuments, la ménagerie et le jardin des plantes du Roi ; ne pas oublier les magasins à la mode d'étoffes et d'objets d'art les plus divers; enfin', chercher l'élégance partout où elle se montre, au théâtre et dans tous les endroits fréquentés par le beau monde d'une capitale, où le mouvement même, incessant et varié, des rues et des avenues, a de l'intérêt pour qui sait observer.
Oii ne saurait mieux dire aujourd'hui, ni peut-être mieux faire. Il est certain et assez curieux, que le goût des étoffes à dessins n'a pas augmenté, depuis Jacquard, en proportion des facilités apportées à leur tissage par son invention ; de fait, les efforts des dessinateurs se sont trouvés peu à peu découragés à notre époque par la désaffection marquée de la Mode pour les étoffes façonnées de robes, sans que cela soit une raison, du reste, de la supposer définitive ; on s'est vite déshabitué de voir les toilettes composées avec des soieries à fleurs ou à motifs, que l'on a remplacées par d'autres, unies, plus souples et tombantes, mieux adaptées au costume moderne, qui n'est point assujetti à un style défini et dont les formes, complexes et variables, sont régies par une fantaisie toute de saison.
D'autre part, l'absence de style s'était montrée dans les dessins depuis le milieu du xix° siècle, après des temps comme ceux de la Restauration et de Louis-Philippe, où le goût n'avait pas brillé ; elle n'a fait que s'affirmer depuis lors. Avec du talent et de l'habileté professionnelle, on n'a le plus souvent, pour l'ameublement, fait que reproduire avec peu, ou quelquefois point de modifications, les dessins des siècles passés ; quant aux dessins pour robes, ils ont témoigné d'un éclectisme très large. Tour à tour on a reproduit fréquemment, avec un succès qu'il faut reconnaître, la fleur naturelle, débarrassée de toute donnée ou stylisation conventionnelle ; puis l'ornement, tourné, retourné, combiné en mille fantaisies, on est allé jusqu'à l'emploi de formes imprévues, mélangées bizarrement, dessins valant par l'absence de dessin, dits « incohérents ». Enfin, souvent on a copié simplement encore de vieilles soies en s'inspirant de toutes les écoles et de tous les styles. La tendance de 1' '< Art nouveau » a donné lieu à des essais pour la décoration des soieries qui n'ont pas toujours prouvé, à quelques exceptions près, peut-être ', la facilité suffisante ni le bonheur d'adaptation du genre inspiré par cette formule aux tissus de soie.
Ainsi, jusqu'à présent, notre époque n'a pas mis son empreinte certaine, visible, dans les productions de l'art appliqué à la soie, non plus que dans d'autres branches de la décoration. Il serait déplacé ici de prétendre à démêler les causes du fait indéniable, aussi bien que d'entrer dans des considérations détaillées sur les caractères et la valeur comparée des styles relevés sur les tissus en général et les soieries en particulier à travers les âges et les civilisations ; on trouvera ces études complètes dans les ouvrages spéciaux. Au moins est-il permis de se féliciter qu'un nombre aussi rela-
1 On a e.xécuté, notamment, sur des modèles composés par Karbowski, Giraldon, FoUot, certaines soieries d'ameublement, intéressantes et décoratives.
tivement grand de matériaux de tissus des époques anciennes nous aient été heureusement conservés.
Nous pouvons voir de la sorte ce que Byzance, Palerme, Venise, pour ne citer que ces manufactures, ont emprunté à l'Orient en continuant, en développant, en transformant peu à peu ses formules ornementales. Nous pouvons admirer tout ce que l'art italien du iMoyen Age et de la Renaissance
Dessin semé contresemplé '.
a mis de beauté, de richesse, d'unité dans la composition, comme de variété dans le détail, à des soieries justement réputées. Enfin, les productions françaises qui retracent à nos yeux aussi bien le faste somptueux et lourd du Grand Siècle que les grâces légères du XVIII", les charmantes mièvreries du Directoire et la décoration éclatante, guerrière, rénovée de l'antique du Premier Empire, contribuent à compléter cet ensemble de modèles si précieux.
Et sans doute, il n'en faut pas souhaiter, encore et toujours, l'imitation
Tous ces exemples sont dus à robligeantc communication de M. George, à Paris.
servile et constante, mais, à l'encontre de certains avis opposés, on peut croire très fermement que l'étude soutenue, la connaissance approfondie de ces monuments tissés, à côté de cette intelligente observation de tout, préconisée par Joubert de l'Hiberderie, est d'importance parmi les plus sérieux et utiles moyens de préparation pour l'artiste dessinateur qui veut
Dessin semé sauté.
créer à son tour ; c'est comme une sorte de gymnastique salutaire et, mieux même, indispensable à la formation de son goût et de son expérience.
Voyons maintenant comment est préparé le dessin qu'on veut appliquer à l'étoffe. Le dessinateur en établit sur le papier l'esquisse en faisant quelquefois au préalable une pochade ou tracé hâtif, destiné à iixer rapidement le jeté d'une idée que son imagination ou que les indications du fabricant lui ont suggérée ; l'esquisse est établie aux dimensions et proportions exactes que le dessin doit avoir au tissu.
A ce moment intervient l'importante question du rapport, dont les étoffes à rayures nous ont amené à parler déjà quelque peu. Comme on l'a
remarqué, en effet, la plupart du temps le dessin ne se développe pas sur toute la largeur de l'étoffe, et cela pour deux raisons : la première, que les organes du métier commandant le jeu des fils et faisant que la chaîne se mêle à la trame en produisant à des places déterminées des points successifs et juxtaposés, assez comparables au travail de l'aiguille ou bien des armures différentes, ne peuvent pas pratiquement être multipliés assez pour correspondre au nombre très élevé des fils qui composent par milliers une étoffe de soie même de qualité moyenne ; la mécanique de Jacquard et celles plus perfectionnées, inventées à sa suite, n'ont pu fournir le moyen de réaliser — sauf cas spéciaux et arrangements particuliers - le fonctionnement isolé, individuel de chaque fil. Et ce que l'on a trouvé de plus commode pour parer à la difficulté a été de grouper un certain nombre de fils pour leur faire exécuter le mcme jeu, accrochés qu'ils sont à la iiiêinc commande ; surtout, on a distribué ces fils dans des parties symétriques de la chaîne appelées chemins, parties qui sont de largeur prévue, calculée et dans chacune desquelles le dessin j>v répète identiquement. Bien entendu, ces divisions, dont on use pour les besoins de la cause, ne se vérifient sur l'étoffe aux yeux attentifs que par la répétition du dessin. Or, cette répétition est imposée d'ailleurs en tous les cas où l'on se propose d'obtenir des dessins de peu d'importance, pour lesquels la largeur habituelle de l'étoffe est un champ trop vaste ; deuxième raison qui, liée aux ingénieux moyens pratiques expliqués ci-dessus, limite en la plupart des cas l'esquisse à ne donner l'aspect que A' iDic partie de l'étoffe elle-même.
Le crayon du dessinateur doit donc se mouvoir dans les limites d'une largeur indiquée pour chaque étoffe par le fabricant, largeur qui est celle du chemin lui-même , imposé par la disposition du métier et se trouve sousmultiple de la largeur totale. C'est ainsi que l'on dit constamment : dessin en 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, etc., chemins, le dessin en i chemin étant le cas de celui qui occupe toute la largeur de l'étoffe. A moins encore que, par un artifice commode dont on voit à chaque instant l'application dans les soieries d'ameublement, le dessin ne soit composé de deux parties rigoureusement semblables, mais de sens opposé, ou « retournées » qui, juxtaposées au milieu du tissu, donnent l'apparence d'une composition unique et régulière ; c'est le dessin dit à retour s'appliquant au métier monté en 2 chemins, dont l'un suivi, le second à retour.
L'esquisse doit prévoir tous ces cas, ménager les raccords, c'est-à-dire éviter que la jonction des chemins ne se fasse d'une façon incorrecte, par suite de parties du dessin mal placées, et assurer ces raccords aussi bien dans la largeur que dans la hauteur ou longueur. On ne peut, en effet, avec le métier de façonné comme avec l'aiguille de la broderie, varier tout du long de la pièce les effets du dessin ; une fois qu'on l'a adopté et réglé toutes choses au métier pour l'obtenir, on est tributaire de ce même dessin qui se reproduit indéfiniment au fur et à mesure du travail. Encore faut-il que cette succession se produise d'une manière agréable à l'œil.
Insister sur ces détails, c'est montrer les soins attentifs qu'exige la préparation de l'esquisse et dont aucun ne peut être négligé, même pour le semé de pois le plus simple, à distances égales ou proportionnelles, les plus quelconques motifs ou bouquets alternés régulièrement en quinconce ou
contre-seinplé ' ou saute et les dessins plus importants à ramages, guirlandes ou ornements courant tout an travers, dits aussi fonds pleins ; cela sous peine d'une exécution mauvaise produisant des sortes de lignes ou de barres du plus fâcheux effet sur l'étoffe façonnée.
En un mot, toutes prescriptions qui sont à combiner avec le souci de l'élégance du dessin, aussi bien qu'avec les ressources limitées que chaque
Dessin a ramages ou a fond plein.
genre de façonné comporte suivant l'entente particulière, avec lesquelles il faut arriver à ménager le meilleur coloris par des lumières et des ombres bien
1 Cette expression dérive de l'ancienne organisation du métier à la tire, comprenant un ensemble de cordelettes destinées à commander les mouvements des fils, lequel formait le semple. Lorsque, après avoir exécuté un dessin par la manœuvre successive des cordes choisies ou lacs, on répétait cette manœuvre dans l'ordre inverse, on reproduisait le dessin retourné à une autre place et on avait contre-seinplé. Par analogie, lorsqu'un dessmateur dispose sur son esquisse des bouquets de fleurs alternés et retournés, on dit qu'ils sont contre-semplés.
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placées ; c'est un ensemble méticuleux qu'on n'en finirait pas d'énumérer et l'on conçoit la restriction qu'elles apportent à l'imagination du compositeur. Lorsque celui-ci a mené à bien son esquisse et qu'elle a été adoptée par le fabricant, alors intervient un autre professionnel auquel elle est remise pour être mise en carte. La mise en carte est la traduction du dessin en une sorte de langage de convention, traduction restée indispensable pour
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