‹ Grammaire des arts de la soieChapitre 12 sur 20 · . ^^SB · texte numérisé non relu

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Exemple de mise en carte '.

l'exécution au métier. Elle se fait sur un papier spécial, tout quadrillé à l'avance de fines raies perpendiculaires les unes aux autres; le dessin est reporté sur cette feuille à l'aide d'une ou de plusieurs couleurs de gouache franches, telles que vermillon, carmin, jaune, etc., qui ne signifient rien, du reste, par la hauteur de cette teinte même et son choix, mais bien par leur place; elles représentent, en effet, chacune un jeu déterminé de fils, un point ou une armure particulière, et, réparties, carreaux par carreaux, dans l'intervalle des lignes existant sur la feuille de mise en carte, qui correspondent conventionnellement aux fils eux-mêmes du tissu, elles règlent ainsi par avance le croisement de chacun avec la trame.

Etant entendu, par exemple, que le vermillon mis sur la carte représente

' D'après Falcot.

du taffetas et le jaune du satin, toutes les parties peintes à la carte en vermillon seront taflfetas au tissu, celles peintes en jaune du satin et ainsi de suite. Tout l'art du metteur en carte — résultat, on le conçoit, d'une longue pratique et de la connaissance parfaite de la fabrication — consiste donc non seulement à opérer ce report de l'esquisse sur la carte en respectant, autant que possible, la donnée générale, les lignes, les proportions du dessin, mais aussi à préciser, en connaissance de cause, fil par fil ou groupe de fils par groupe de fils, le jeu qu'ils devront exécuter pour produire les flottés, les

armures dont l'ensemble combiné formera finalement, re7idra le dessin sur l'étoffe.

La figure ci-contre, reproduisant une mise en carte, quoique ne pouvant donner que l'effet du noir avec le blanc, facilitera la compréhension du procédé ; on y voit que les lignes courbes s'expriment par une suite de petits carreaux garnis de couleur en décochant— c'est le teirme employé — les uns sur les autres, tout comme les fils le feront au tissu par découpures plus ou moins fines ; les effets ombrés se rendent par les mélanges de différents points dits fondus, berclés, taquetés, etc., etc.

La carte une fois terminée et revue avec soin, pour vérifier que tout est bien prévu pour une bonne exécution du tissage — placement correct des trames pour l'endroit et l'envers, travail compensé des fils, etc. — il reste à la lire. C'est une opération certainement compliquée qui n'est pas non plus très simple à rapporter. Une description détaillée des organes du Usage, aussi bien que de ceux de la mécanique Jacquard et du métier de façonné, serait assez inutile dans ce but, même avec le secours de nombreuses figures et d'explications minutieuses ; il faut voir fonctionner ces appareils sous ses j^eux pour en saisir l'ingénieux système.

Bornons-nous à dire que lire une carte — travail qui est confié à des ouvriers expérimentés et souvent à des femmes — c'est choisir sur le semple du lisage, ensemble de cordelettes verticalement disposées en nombre et proportion conformes aux données de la carte, celles d'entre elles qui, prises ainsi et entrelacées avec d'autres cordelettes transversales et successivement placées comme la trame doit l'être dans le tissu, détermineront, quand on

LlSAGE DES DESSINS d'aPRÈS LA MISE EN CARTE '

Clicho P. Martel, à Lyon.

les tirera une à une, le mouvement d'un emporte-pièce venant se placer dans le logement présenté par une plaque métallique ad hoc; la série des emporte-pièce ainsi choisis produira, lors de l'opération subséquente du piquage, le percement de trous aux endroits convenables de chacun des cartons de la mécanique.

Ces cartons, liés les uns à la suite des autres et en ordre bien entendu, se

Exemple de soierie façonnée

MONTRANT le MODELÉ OBTENU PAR LES DIFFÉRENTS POINTS DE TRAMES.

présenteront un à un dans la mécanique au fur et à mesure de la marche du métier, en appuyant contre un ensemble de tiges métalliques dites aiguilles. Lorsque ces aiguilles rencontreront des trous dans le carton, elles passeront et détermineront, par le mouvement d'un crochet dont chacune est solidaire, la levée d'un ou de plusieurs fils de la chaîne. Un groupe de fils levant ainsi tous ensemble ou masse, pendant que les voisins à droite et à gauche restent en fond, c'est-à-dire non levés, il se produira, la trame une fois passée et retenue dans le tissu, un point ou flotté. x\insi de suite et de proche en proche et de complications en complications dans ces manœuvres et commandes successives de fils, ayant pour résultat final le façonnage de l'étolïe de cent manières différentes.

Tel est, très succinctement résumé, le principe fécond dont s'est inspiré Jacquard pour réaliser son invention. Avant lui, on usait, pour les étoffes à dessins, du métier à la tire, dont l'emploi fut immémorial pour ainsi dire et dans lequel l'ensemble des cordes ou semple du Usage était placé sur l'un des côtés du métier lui-même et correspondait, par des poulies de

Modèle d'ancien métier a la tire.

renvoi et des arrangements particuliers, à la commande des fils; le dessin se lisait à chaque coup de trame, au fur et à mesure du tissage, mais deux ouvriers étaient nécessaires pour le travail : l'un, le tireur de lacs (cordes entrelacées) s'occupait de cette préparation du dessin et de la manœuvre des fils de chaîne, et l'autre, le tisseur, passait la trame et la mettait en place avec le battant et le peigne. Le travail était long, difficile et coûteux. Il en fut ainsi cependant pendant bien longtemps, malgré les perfectionnements apportés entre autres par Dangon ou Dagon, inventeur à Lyon, en 1606, du métier à la grande tire\ par Galantier, Blache, Bouchon ; par Falcon, créateur^ en 1728, du métier dit à la Falconne, et aussi par Philippe

de Lassalle, désireux de réaliser avec la plus grande perfection et le plus de commodité ses grandes compositions.

Cependant, un sieur Régnier, de Nîmes, fit fonctionner vers la fin du xviir siècle, paraît-il, un métier à cjdindres commandant le dessin, qui supprimait l'un des ouvriers, le tireur de lacs, avec un succès sans doute très relatif, car on ne voit guère la chose citée que pour mémoire.

Enfin, l'illustre Vaucanson, préoccupé à différents titres du travail des manufactures de soie, dont il fut un des inspecteurs et pour lesquelles il avait perfectionné les moulins à tordre ou organsiner la soie, construisit, entre autres inventions, un métier à cylindres également, qu'un seul ouvrier devait suffire à faire mouvoir, si l'on s'en rapporte à une notice parue dans le Mercure de France de novembre 1745 et plus louangeuse que bien précise. Le modèle de ce métier est au Conservatoire des Arts et 31étiers, à Paris, et ses organes, longtemps dispersés, furent, paraît-il, rassemblés et remontés par les soins de Jacquard lorsqu'il vint à Paris, en 1804, bien après la construction de sa propre mécanique qu'il avait fait breveter en 1801. Mais ce n'avait été, du reste, entre les nombreux travaux du célèbre mécanicien des automates fameux, qu'une sorte d'expérience de laboratoire; il avait répudié, dit-on, cette œuvre de ses mains, négligé d'en établir le plan et la description comme pour ses autres œuvres.

A Jacquard revient donc le mérite entier de l'idée de sa mécanique. Né à Lyon en 1752, il était le fils d'un Maître-Ouvrier en étoffes d'or, d'argent et de soie et, de bonne heure, bien qu'il eût débuté par apprendre la profession de relieur, il avait songé à des perfectionnements qui simplifieraient la marche des métiers qu'il voyait fonctionner de façon difficile et fatigante. Contrarié dans ces recherches de son esprit inventif par les embarras procurés par ses moyens d'existence précaires, il connut encore les jours sombres du siège de L3^on sous la Révolution et, après avoir servi comme volontaire sur le Rhin dans les armées de la République, c'est à grand'peine, à son retour dans sa ville natale qui se relevait lentement de ses ruines, qu'il obtint de quelques amis les concours pécuniaires indispensables pour la construction de la machine dont il avait, depuis longtemps, le projet et pour sa présentation à l'exposition des produits de l'industrie nationale de 1801.

La récompense qui lui fut accordée n'était cependant que la dernière médaille de bronze de celles décernées. Néanmoins, cette invention avait eu du retentissement à l'étranger. Et la Municipalité de Lyon commença, comme témoignage de l'intérêt porté à ce compatriote, par le loger au Palais des Beaux-Arts et,, peu après, à propos de l'invention d'une autre machine à fabriquer les filets de pèche maritime. Jacquard se vit mandé à Paris par le Premier Consul et installé au Conservatoire des Arts et Métiers.

Il semblait que la destinée de l'homme qui était resté toujours infiniment modeste dans ses goûts et sans aucune ambition démesurée fût enfin orientée vers ses travaux favoris, dans le calme assuré et avec des honneurs mérités. Il étudiait les procédés employés à la Manufacture des Gobelins et y apportait d'heureuses modifications, lorsque, sur des sollicitations pressantes, il revint à Lyon; un atelier lui était fourni en même temps qu'on lui confiait un enseignement industriel. A pareille époque, un décret impérial fixait son existence en autorisant l'Administration Municipale de Lyon à

lui accorder une pension viagère de trois mille francs. On assure même que Napoléon, en signant le décret, dit : « En voilà un qui se contente de peu! » Et cependant les désillusions et les déboires allaient encore assaillir fortement l'inventeur. On sait qu'il rencontra la plus vive résistance auprès des fabricants h^onnais pour l'adoption de sa mécanique, que ceux-ci prétendirent être sans valeur réelle ni pratique; les ouvriers ne se montrèrent pas moins réfractaires, excités et prévenus qu'ils avaient été à l'avance contre un

MÉCANIQUE Jacquard.

système qui, supprimant une partie de la main-d'œuvre, devait à leur compte les conduire à la misère !

On sait aussi qu'après avoir supporté les jalousies, les tracasseries les plus mesquines, les injustices les plus criantes. Jacquard eut la douloureuse tristesse de voir, un jour, le métier modèle qu'il avait construit et qui était déposé au Palais des Beaux- Arts, enlevé par une populace ameutée et brûlé sur une place publique de Lyon.

Et pourtant il ne perdit pas courage ; sans se lasser, il entreprit à nouveau de convaincre ses concitoyens, aveugles volontaires, et de se faire rendre justice ; il y parvint enfin et, une fois sa machine adoptée, se retira du monde et des affaires pour vivre paisiblement de sa modique pension dans une retraite dont il ne sortit plus et où il finit ses jours en i834 dans le dénuement presque le plus complet. L'amende honorable que lui avait faite l'industrie française et lyonnaise, la croix de la Légion d'honneur, une célébrité universelle^ furent pour lui des compensations plus précieuses aux tribu-

 LA MÉMOÏEE DE 1 M. JACQUAIR

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Portrait de Jacquard, tissé en soie par Didier-Petit et C'% Lyon, 1839. (D'après le tableau de Bonnefond.)

lations supportées que la richesse qu'il n'avait pas recherchée et qu'il tenait en médiocre estime. Tel fut l'homme auquel des statues élevées à Lyon et à Calais sont des hommages de reconnaissance trop justement mérités.

Peu à peu des perfectionnements importants furent apportés à la mécanique telle que l'avait imaginée Jacquard ; d'autres, plus complexes, ont été construites après la sienne et notamment en utilisant le papier perforé sans iin pour remplacer l'ensemble des cartons forcément lourds et encombrants^ mais le principe est resté le même dans ces appareils nouveaux, aussi bien que la suite des opérations dont nous venons de donner une idée très abrégée ; on peut, en effet, se figurer que l'organisation, le montage des métiers destinés à fabriquer des soieries à dessins tissés, offre une très grande complication et une non moins grande diversité de procédés suivant le but poursuivi.

Un organe important du métier est le régulateur, inventé par Dutillieu, dessinateur et fabricant lyonnais, pour faire que le dessin se reproduise dans les étoffes de meubles toujours dans les mêmes proportions, ce qui assure un raccordement exact des divers lés d'une tenture.

Et combien de patients et habiles canuts, dont les noms sont restés discrètement dans l'ombre, ne se sont-ils pas ingéniés, à l'exemple de leurs aînés, maîtres et artisans d'autrefois, à trouver telles ou telles heureuses modifications dans l'arrangement des organes du métier, tels ou tels trucs subtils de tissage, et se sont montrés par là encore de précieux collaborateurs des fabricants et des dessinateurs pour la solution de délicats problèmes.

Il aurait paru impossible, il y a quarante ans, de faire fonctionner mécaniquement des métiers fabriquant certaines soieries façonnées et l'on 3' est très bien parvenu cependant ; beaucoup, néanmoins, de ces tissus ne peuvent encore s'accommoder de ce genre de fabrication et réclament le travail à bras, infiniment plus souple et maniable. Mais il ne faut jurer de rien toutefois, et ne pas trop faire de réserves pour l'avenir. Déjà, pour quelques essais isolés et limités à la valeur de simples expériences, on s'est préoccupé d'utiliser la photographie pour simplifier et traiter la mise en carte par une exécution presque autom.atique, et l'électricité pour faire mouvoir les fils et le métier lui-même.

Peut-être sera-t-il possible de voir, plus tôt qu'on ne le pense, fabriquer des soieries façonnées et les plus riches avec des organismes ayant toute la précision rigoureuse de mécanismes purs et simples, supprimant ou remplaçant complètement la partie du travail du tissage, consciemment, intelligemment faite encore à la main.

Faudra-t-il alors se féliciter de ce succès définitif, total du machinisme dans l'art textile et dans sa branche la plus relevée, ou bien au contraire le déplorer pour des raisons diverses, comme celles, entre autres, toutes de sentiment, si l'on veut, de la disparition forcée et regrettable des derniers vestiges de traditions séculaires ? Les avis seront certainement partagés et mieux vaut ne pas chercher de réponse à la question ; en attendant, force est bien de laisser à la Mode, cette « Reine et Empérière du Monde », comme le disait Montaigne, le soin de décider par ses préférences souveraines du rôle que peuvent jouer les soieries à décor dans la confection d'élégantes et riches toilettes et pour l'ornementation d'intérieurs luxueux.

Il convient maintenant d'étudier de plus près quelques types envisagés

comme les principaux parmi la très considérable variété qui existe de soieries façonnées; les difficultés d'un classement très net, d'une délimitation précise,

MÉTIEK A BRAS POUR SOIERIES FAÇONNEES '

se retrouvent ici comme ailleurs ; ce sont à peu près toutes les soieries unies qui peuvent être prises comme fond ou support de dessins formés par des

1 MM. Tassinari et Chatel, à L^'on.

jeux de fils, trame ou chaîne, ou les deux ensemble ; on façonne de la sorte taffetas, satins, serges, armures diverses, gazes, crêpes, velours, etc. ; de même également qu'on peut employer ces divers genres en mélanges l'un avec l'autre ; tout ceci, soit d'après des exemples et des types connus, soit

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