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plus souvent violée chez tous les peuples, à savoir : que les effets de perspective sont absolument interdits dans la décoration du sol.

Une surface horizontale sur laquelle on doit marcher cause toujours une sensation désagréable lorsqu’elle n’est pas ou ne paraît pas rigoureusement plane. Réelle ou apparente, toute différence de niveau gêne le visiteur en lui ôtant la sécurité de la marche. Feindre sur le pavé des creux et des saillies angulaires, c’est offenser bien gratuitement le regard. Passe encore de substituer le mensonge à la vérité, quand il s’agit de sauver une impression pénible; mais produire une illusion qui déplaira, donner une apparence désobligeante à la réalité qui serait agréable, c’est manquer de goût avec circonstance aggravante. Et pourtant, nous voyons chaque jour ces sortes d’hérésies s’étaler sous nos pas.

Tantôt ce sont des combinaisons de losanges, de carrés et de parallélogrammes qui nous représentent des formes cubiques dont les angles aigus se hérisseraient sur le sol. Tantôt, c’est un système de briques ajustées en

point de Hongrie, qui par ses lignes obliques donne l’idée et l’aspect d’une surface à angles saillants et rentrants sur lesquels on n’ose poser le pied de peur de se couper aux uns, de s’estropier dans les autres. Tantôt c’est une rangée d’hexagones divisés en deux par une différence de couleur et offrant à l’œil une suite de plans inclinés et d’arêtes tranchantes.

Parfois, pour nous menacer d’une entorse, le Mosaïque des thermes de Cnracalla. , .

mosaïste a trouve des moyens plus ingénieux

encore et plus compliqués, celui, par exemple, qui consiste à imiter des trous réguliers et profonds qui reparaissent à intervalles égaux et rapprochés, comme pour ne laisser aucune chance de sécurité à l’imagination du passant.

Même remarque au sujet des imbrications imitées dans le pavage : quelque faible que soit la saillie représentée, elle doit inquiéter le regard, et il est surprenant que chez un peuple comme chez les Romains, qui a excellé dans l’art de la mosaïque, on trouve des parties de pavement décorées par un dessin figurant une imbrication. On peut même citer un exemple d’une imbrication double, c’est-à dire ayant deux directions, dans une mosaïque des thermes de Caracalla, à Rome. Les anciens, du reste, ont rarement commis cette faute. On en cite pourtant un exemple fameux : « Dans le genre des mosaïques, dit Pline, le plus célèbre artiste grec fut Sosus qui fit à Pergame Yasarotos œcos (cbâpwxo; ob.og), maison non balayée. On la nomme ainsi parce que le mosaïste y avait représenté en petits carreaux, teints de diverses couleurs, les débris d’un festin qu’on a coutume d’enlever avec le balai et qui là semblaient avoir été laissés ( veluti relicta). On y

DES PAVEMENTS

admire une colombe qui boit et dont la tête jette son ombre dans l’eau. On en voit d’autres qui s’épluchent au soleil, sur le bord d’un canthare. »

Il existe au Louvre, dans la salle de Melpomène, au devant de l'hémicycle où est placée la statue colossale de celle Muse, un pavé en mosaïque exécuté sur les dessins de Gérard, et dans lequel sont figurés également, ie long de la bordure, des vides qui semblent creuser le sol à une certaine profondeur, mais, du moins, on a eu ici l’attention de représenter ces vides assez petits pour que le pied d’un homme pût avoir sur les bords un point d’appui suffisant. Dans ces conditions, la différence des plans est tolérable parce que l’œil est rassuré par la continuité d’un niveau apparent, en d’autres termes, parce que les trous imités, étant moindres que la largeur du pied humain, ne seraient pas un obstacle à la marche s’ils étaient réels.

Ce que nous disons ici des pavements en pierre ou en marbre s’applique tout aussi bien aux pavés de bois, qui sont les planchers. Lorsque les frises

Mosaïque (polygone étoilé).

Pavement simulant des cubes.

d’un parquet sont disposées obliquement en forme d’épi, de manière à produire un effet de perspective, cet effet devient choquant si l’on vient à regarder le plancher d’un peu haut, lorsque la salle est assez élevée pour qu’on y ait ménagé une tribune ou une galerie, comme on le fait, par exemple, dans les grandes bibliothèques. Vus de cette hauteur, les parquets cirés, en point de Hongrie, présentent des bandes alternativement mates et luisantes qui font ondoyer la surface, au point de rappeler la sensation du mal de mer. On peut s’en convaincre en regardant le parquet du musée Lacaze, au Louvre, du haut de la galerie qui sert à relier entre elles les pièces du second étage.

Lorsqu’elle forme le dallage d’un lieu très fréquenté, la mosaïque a toujours mauvaise grâce à représenter des figures humaines. Non seulement il y a une flagrante inconvenance à piétiner sur l’image d’un dieu ou d’un héros, à rayer en marchant la tête de Minerve, ou le quadrige d’une victoire, ou les colombes attelées au char de Vénus, mais il arrive infailliblement, à la longue, que le passage des pieds défigure la mosaïque par une usure inégale. Aussi est-on obligé de protéger par une balustrade les

mosaïques assez belles pour être regardées comme des objets d’art. C’est ce qu’on a fait au Louvre, dans la salle de Melpomène. Mais alors pourquoi coucher sur le sol un tableau qui ne sera vu jamais qu’en raccourci, et qui pourrait décorer beaucoup mieux une surface verticale ?

Les Italiens de la Renaissance ont imaginé d’appliquer au pavé des monuments une sorte de gravure sur pierre, le graffito, semblable à ce que l’on appelle en orfèvrerie, un nielle. Après avoir dessiné un carton du dessin que l’on voulait exécuter par terre, on calquait le dessin dans tous ses contours sur les marbres gris et blancs, bien ajustés et bien aplanis. Puis, l’artiste venait, avec un pinceau chargé de noir, modeler scs ligures en marquant par des hachures les ombres et les demi-teintes, comme il aurait procédé pour dessiner à la plume sur du papier. Cela fait, un sculpteur entaillait dans le marbre avec un ciseau les hachures indiquées, et les creux étaient ensuite remplis avec une mixture de résine noire bouillie, ou

Parquet en point de Hongrie.

Mosaïque simulant des cavités.

de bitume et de terre noire. Quand celte matière avait pris dans les creux et s’y était refroidie, on polissait le tout avec du sable fin et de l’eau, et l’on obtenait ainsi ce genre de peinture qu’ont exécuté Matteo di Giovanni Bartoli, Bartolommeo del Guasta, Pietro del Minella et autres dans les célèbres pavements de la cathédrale de Sienne, ces pavements que l’on montre avec orgueil à tous les étrangers de passage dans cette ville. On y voit des figures de Vertus, la Tempérance, la Justice, la Force, largement burinées sur les dalles et d’un beau caractère, et le graveur de ces dalles n’ayant mis dans son dessin que les hachures essentielles, leur a donné par cela même de la grandeur et du stylo. D’autres parties de ce pavement représentent des sujets bibliques, tels que la Délivrance de Béthulie, le Massacre des innocents; mais les ligures de ces compositions compliquées et mouvementées n’offrent que des contours et des traits intérieurs sans aucune indication d’ombre . Ce sont des images plates, je veux dire sans reliefs, qui se détachent seulement sur un fond de marbre noir.

Il faut le dire, les figures dessinées sur le pavé d’un monument y sont d’autant plus déplacées qu’elles sont plus belles. Aussi, nous souvient-il

DES PAVEMENTS

qu’en parcourant la cathédrale de Sienne, nous n’osions marcher sur ces dalles qui à chaque instant arrêtaient notre admiration et nos pas. Des ornements sans signification, des combinaisons ingénieuses de lignes et de couleurs, des animaux chimériques, des fleurs imaginaires eussent mieux valu. Du reste, ces sortes d’ornements à personnages, employés déjà au douzième siècle, dans les mosaïques du monastère de Cluny, avaient été condamnées par saint Bernard, comme une haute inconvenance. « Les images des saints, disait-il, ne sont pas pour être foulées aux pieds. »

La pensée, surtout quand elle est religieuse ou philosophique, ne doit se produire dans un pavement que sous la forme de l’écriture. Encore est-il plus digne qu’elle soit gravée sur les plafonds ou sur les murs que par terre, afin que les personnes qui habitent une maison, les étrangers qui visitent un

Mosaïque de la Molpomene au Louvre.

monument, les fidèles qui vont prier dans un temple, n’aient pas la crainte d’emporter la pensée à la semelle de leurs souliers.

Il y a un mot qui résume la théorie du pavement, c’est le mot « discrétion ». Soit qu’on arrange sur le sol des ornements abstraits, soit qu’on y peigne des fleurs, des fruits, des animaux, il y faut une sobriété extrême, (jrandissima discrezione, dit Yasari. Ce peintre, qui n’est pas suspect d’austérité, car il florissait et il écrivait dans une époque de liberté, de caprice et de décadence, insiste à dire que le mosaïste doit éviter avant tout la confusion qui résulterait de l'abondance des figures et d’un trop grand nombre de détails : Chi offusca ne' disegn j il musaico con la copia ed abbondanza delle troppe figure, e con le moite minuterie di pezzi, le confonde. Il ajoute que le dessin des cartons pour la mosaïque doit être ouvert, large, facile et clair; qu’il doit y avoir de l’union et de la tranquillité dans les ombres, unit a scurità verso l’ombre , et qu’il faut les disposer en les regardant d’un peu loin, de manière que le spectateur qui doit les voir à distance les prenne pour de la peinture et n’en aperçoive point la marqueterie.

C’est pour avoir eu, malgré tout, le sentiment de la discrétion dont parle Vasari, que l’artiste siennois Beccafumi a mieux aimé peindre ses figures en clair-obscur que de les peindre en couleurs. En employant pour le clair un marbre blanc, pour les demi-teintes un marbre bis, et pour les ombres un marbre brun, et en augmentant au besoin la différence de ces trois tons par des incisions plus ou moins profondes, Beccafumi a modelé ses figures en grisaille. Mais, de toute façon, les peintures monochromes et sommaires des prédécesseurs de Beccafumi au dôme de Sienne, ces immenses nielles, comme les appelle Cicognara, sont plus tolérables dans un pavement que des tableaux chargés de couleurs obscures ou simplement modelés en clair et conséquemment plus détaillés, plus littéralement vrais. S’il était permis de peindre des figures humaines sur une aire où chacun peut marcher, au moins conviendrait-il que la mosaïque rappelât de loin la peinture au lieu de l’imiter de près. Plus les figures ressembleraient dans leurs carnations à la nature vivante, plus déplaisante serait leur image sur un sol toujours foulé. « Celui-là, dit Ciampini ( Votera monimenta ), commettrait une faute non moins grave... qui, dans ces sortes d’ouvrages (les pavements en mosaïque), représenterait des figures ou d’autres objets en les modelant, et en les accompagnant de longs traits imitant les ombres^ comme cela se fait dans les peintures, où cela est, du reste, très convenable (t). »

Ainsi se trouve justifiée notre proposition : que dans la décoration du sol, la perspective et la figure humaine sont très mal venues : la perspective, parce qu’elle produit des illusions choquantes; la figure humaine, parce qu’elle est trop noble pour que les pieds de l’homme y laissent l’empreinte de leur poussière. L’une offense la vue, l’autre blesse le sentiment dans sa délicatesse, et l’esprit dans sa dignité.

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