DE LA FANTAISIE
En revêtant les prés d’herbe et de fleurs, en étendant sur la terre, sur les rochers et les sables des mousses de velours, la nature nous a fourni la première idée et le premier modèle du tapis. Sans s’écarter beaucoup de ce prototype, les Orientaux ont su varier à l’infini le dessin des tissus qui devaient leur servir de lit ou couvrir le sol du harem, ou les envelopper durant les fraîches nuits du désert. El que de manières ils ont imaginées de rappeler les sensations agréables qu’on éprouve à se promener sur un épais gazon! Quelle diversité sans fin dans les images de fantaisie dont ils ont orné leurs tapis! Tantôt ils ont supposé une inversion dans le spectacle de la campagne en prenant pour fond le jaune des boutons d’or, comme si le soleil brillait par-dessous la terre : tantôt ils ont transformé la verdure en un bleu d’outre-mer, comme si le ciel le plus profond était descendu dans la prairie; tantôt ils ont transposé les couleurs par une greffe chimérique, donnant au liseron le bleu de la pervenche, au barbeau l’écarlate de la pivoine, et créant ainsi, à l’usage du tisseur, une botanique imaginaire. En évitant de représenter les objets naturels dans leur vérité, comme l’on fait en France, à Aubusson, où l’on imite les roses à ravir, en peignant des fleurs aplaties comme dans un herbier, l’artiste oriental diminue la répugnance que doit ressentir un homme délicat à écraser, à salir sous ses pieds une rose en trompe-l’œil, fraîchement épanouie, toute brillante de ses plus belles teintes.
Quelquefois des animaux impossibles se glissent au milieu de cette flore fantastique, par exemple, des manières de chiens qui alternent avec des manières de crabes, et qui courent encore, bien que leur tête ne
tienne plus à leurs épaules, comme ceux que nous avons vus figurer à la dernière Exposition universelle, dans la montre des tapis japonais, ou bien des oiseaux anguleux, semblables à ces poules en papier dont s’amusent les enfants, et qui traversent les fonds ou les bordures sur leurs pattes en triangles. La géométrie est venue, en effet, mêler ses figures à celles des floraisons naturelles ou inventées. Un dédale de droites et de courbes, de losanges brisés, de petits polygones que pénètrent des diagonales interrompues et coupées elles-mêmes par des cercles inachevés : ce sont là autant d’éléments dont le coloriste s’empare pour varier ses dessins. Revêtue de chaudes couleurs, l’aride géométrie s’amollit sous les dou-
cours de la laine. Elle corrige l’aridité de ses formes par le moelleux du tissu et plus encore par les menues irrégularités d’un travail fait à la main. Il est, au surplus, des lapis auxquels ne saurait convenir la confusion des motifs : ce sont les tapis de prière. Tout musulman s’agenouille cinq fois par jour, la face tournée vers la cité sainte, sur un tapis, et s’il n’a pas de tapis, sur un de ses vêtements, et il se prosterne à certains moments pour toucher la terre. Il faut donc que le tapis soit divisé en deux parties bien distinctes, afin que le croyant ne soit pas exposé à mettre aujourd’hui sa tête à la place où il avait mis ses pieds hier. Et c’est la géométrie qui intervient pour marquer la division du tapis par des figures inégales, rehaussées de couleurs intenses dans leur harmonie et tranquillisées dans leur éclat.
DES TAPIS
l'étude des tapis d’orient est indispensable aux fabricants DE TAPIS EUROPÉENS.
Les tapis, les tentures, les portières, constituent la maison portative des Arabes voyageurs. Ils se font avec des tissus un sol, des lits, des sofas, les murs inclinés d’une lente et le faîtage d’une toiture. A ces tissus sont attachées leurs croyances et leurs pensées, l’intimité de leurs sentiments et de leur vie. Quels trésors de couleurs furent déployés devant nous lorsque, nous trouvant en Egypte, nous vîmes arriver de toutes les contrées de l’islam les musulmans appelés par le khédive à l’inauguration solennelle du canal de Suez, et ceux- qui profitaient d’une circonstance aussi mémorable pour faire le pèlerinage de la Mecque ! Ce fut un spcctable impossible à oublier et à décrire. Des mahométans du Maroc, d’Alger, de Tunis et de Tripoli, d’autres accourus du fond de l’Hindoustan, des rives du Tigre et de l’Euphrate, des bords de la mer Caspienne, étaient venus, sur l’invitation du vice-roi, assister à une fête qui jamais plus ne devait se renouveler. On voyait parmi eux des Malais, des Béloutcliis, des Persans, des Boukares, des Turcomans, des Kurdes, des Syriens, des Cypriotes, des Candiotes, des insulaires de l’Archipel, des habitants de la Troade et de l’antique Lesbos, et des Arabes de l’Afrique occidentale. Voyageurs invités et dévots pèlerins n’avaient guère d’autres bagages que des tapis roulés. Cette macédoine de peuples divers, groupés au grand soleil, sur le sable d'Ismaïlia, y formaient eux-mêmes comme un vaste tapis de figures mouvantes sur fond blanc. Ceux qui venaient de débarquer à Alexandrie pour se rendre à la Mecque, moins riches que les autres, étaient habillés de mille couleurs et leur caravane rappelait à notre esprit les fables indiennes et tous les contes arabes qui avaient enchanté notre jeunesse. Les yeux escarbouclés, à conjonctive jaune, nous regardaient sans nous voir. Tel vieillard, vêtu de splendides guenilles, ressemblait à un calife de Bagdad, depuis longtemps dépossédé. Des marchands de Samarcande, des joailliers d’Ispahan, des changeurs d’Alep, s’étaient • glissés, peut-être avec une idée de lucre, parmi ces fidèles croyants. Un jeune homme robuste et fier portait sur ses épaules son père paralytique. Une femme infirme s'appuyait en gémissant sur une jeune fille maladive et pâle. Des enfants grimpaient à l'impériale des wagons pour se coucher sur des montagnes de tapis, et toutes ces physionomies étaient, pour nous autres Européens, si nouvelles, si étranges, qu’on eût dit d une
population appartenant à une autre planète et descendue en pèlerinage sur la terre.
Le jour de l’inauguration, quand des navires de tous les pavillons eurent fait leur entrée triomphale dans le canal de Suez, en passant devant des milliers de tentes dressées sur le rivage, le vice-roi donna une fête magnifique dans un palais qu’on venait d’improviser à Ismaïlia. Mais qui aurait pu s’y attendre? Tous les planchers de ce palais féerique étaient couverts de tapis d’Occident apportés par les vaisseaux de Marseille ! Tandis que la ville entière était resplendissante des plus rares, des plus précieuses tentures de l’Inde, de la Perse, du Daghestan, de la Caramanie, de Smyrne et d’Alger, de Tunis et d’Assouan, nous eûmes l’humiliation inattendue de voir s’étaler, sous nos pas, les teintes indigestes de nos tapis d’Europe, les uns dont l’aspect était refroidi par de grandes taches d’un blanc cru, les autres qui semblaient condamnés à la pénitence du gris. Presque tous étaient déshonorés par le mélange adultère des couleurs.
Une grande leçon nous fut donnée ce jour-là par une simple comparaison. Le violent contraste que produisait la splendeur des tissus de l’Orient avec la froideur ou la crudité de la palette occidentale aurait suffi pour nous faire comprendre les lois de la décoration, en ce qui touche l’art de peindre les tapisseries et les tapis. Nous apprîmes alors que l’harmonie des couleurs doit être cherchée, non pas dans leur atténuation, mais dans leur plus haute’puissance ;
Que cette harmonie s’obtient au moyen du jeu des complémentaires, qui tour à tour s’exaltent par leur rapprochement et se neutralisent par leur mélange, ou sont apaisées par les teintes analogues;
Que toutes les couleurs rabattues peuvent résulter du mélange des complémentaires à doses inégales, que, par exemple, 10 quantités de rouge, mêlées à 8 de vert, produisent un gris légèrement rouge, tandis que 10 quantités de vert, mêlées à 8 de rouge, produiraient un gris légèrement vert;
Que ce mélange à doses égales et à égale intensité donne un gris absolument incolore;
Que le blanc et le noir sont des épices dont il faut user dans une petite mesure pour assaisonner le spectacle décoratif d’un tissu;
Que les couleurs franches et pures doivent suffire au tapissier, puisqu’il peut, soit avec le mariage des fils, soit par l’alternance des hachures, obtenir toutes les nuances désirables de teinte et de ton;
Que le contraste des couleurs porte à la fois sur le ton et sur la teinte; qu’ainsi lorsque deux surfaces contiguës sont différentes par ia couleur et par le degré d’intensité, il se produit deux phénomènes : un contraste de ton qui fait que la plus foncée des deux couleurs paraît plus foncée,
DES TAPIS
pendant que la plus claire paraît plus claire, et un contraste de teinte, parce que la complémentaire de chacune des deux couleurs s’ajoutant à la couleur juxtaposée, le jaune à côté du bleu semble légèrement orangé et fait paraître le bleu légèrement violet.
Tapis xvi» siècle.
D’autres enseignements nous furent donnés durant ce beau voyage : les tapis, comme tous les ouvrages décoratifs, doivent présenter à l’œil une dominante de couleur. L’artiste oriental compose sa symphonie, tantôt dans un mode brillant et ber, tantôt dans un mode suave et tendre.
Il y a des tapis d’Orient où la couleur éclate comme une fanfare de trompettes; il en est où le mariage des teintes produit un effet doux, subordonné au triomphe d’une autre couleur, et qui semble préparé pour rehausser la beauté vivante. Toujours une couleur domine : ici, c’est un jaune radieux, disposé en larges bandes; là, c’est la splendeur étouffée d’un rouge feu, ou bien c’est la tristesse d’un bleu obscur, taché de formes indécises ou semé d’étoiles qui varient de l’orangé au roux, du tanné au noir. Quelquefois la dominante est fauve et donne l’idée d’une peau de bête féroce, ouvrée par la main d’une jeune fille. Chez nous, lorsque nous fabriquons un tapis où toutes les couleurs du prisme sont distribuées sur un dessin géométrique, il est rare que l’œil n’hésite pas entre ces diverses teintes enchevêtrées, ne sachant à laquelle se prendre. Toutefois, dans un pays comme le nôtre, où les lambris de nos appariements sont couverts par des meubles, où les fenêtres sont garnies de rideaux et les murs ornés de tentures en tissus ou en papiers peints, il importerait que les tapis, sans être monochromes ou simplement granités, eussent une coloration tonique, fondamentale, par la raison que si le meuble est rouge, un tapis où dominera le vert remontera le ton du meuble quand ce ton sera défraîchi, et que le même avantage sera obtenu par un tapis passevelours ou pensée sous un meuble bouton d’or.
Cependant si les tapis asiatiques sont incomparables, il faut dire, pour être juste envers nos fabricants et nos dessinateurs, que le tissage des tapis est en Orient l’occupation favorite des femmes (1), et que les laines de ces contrées sont beaucoup plus belles que les nôtres. Imbibées de soleil, lustrées par une rosée bienfaisante, les toisons participent de la vitalité des bêles qui en sont revêtues. La laine de ces contrées, quand on la met en œuvre, conserve quelque chose d’onctueux, de moelleux, comme s’il y restait un peu de suint ou que l’on eût évité un excès de dessiccation. En nous montrant un superbe tapis, au Caire, un officier du vice-roi nous disait un mot qui nous frappa : « La laine en est vivante. » Pour ce qui est de la teinture, il faut croira que les laines du Levant se pénètrent mieux de la couleur, car il paraît certain que le même dessin, exécuté en France, donne un tissu plus riche, plus beau, plus harmonieux lorsqu’il est exécuté en Asie. Que de soins, d’ailleurs, ne prennent pas les teinturiers de la Turquie, de la Perse! Dans le Kurdistan, on imprègne jusqu’à soixante fois de suite cer-
(1) Les tapis de Smyrne et de Caramanie, a écrit Léon Lagrange ( Gazette des Beaux-Arts), sont tous tissés par des mains féminines. Quand une enfant est arrivée à l’âge de tenir une navette, on lui donne des laines de toutes les couleurs. Entre deux arbres on tend une corde, et l’on dit à la jeune ouvrière : « A toi de faire ta dot. >< Un modèle grossier, les traditions du village, les conseils de sa mère, l’exemple de ses compagnes, sont ses seuls guides ; elle n’a pour maître que son caprice, et c’est suivant le plaisir de ses yeux qu’elle assortit les couleurs. L’œuvre se poursuit lentement : chaque année ajoute une bande au tissu. Lorsque enfin le temps est venu de souger au mariage, le tapis est veudu et le produit devieut la dot de la .jeune fiancée.
tains tons délicats qui seraient susceptibles de pâlir encore et de disparaître, le turquoise, le lilas, le vert-gris, le rose orangé. Aussi, lorsque la saison est venue d’enlever les tapis, on les plonge et on les maintient quinze on vingt jours au fond de la rivière, d’où ils sont retirés plus resplendissants que jamais.
C’est donc à la qualité des laines et à leur lavage que notre industrie doit prendre garde, et particulièrement à la teinture, aujourd’hui surtout que la science fournit à nos teintureries des matières colorantes dérivées de la houille, et qui deviendront, grâce à nos chimistes, aussi résistantes qu’elles sont exaltées.
Au surplus, il serait étrange, en ce qui touche la question d’art, que le sentiment de la couleur ne put pas revivre dans ce pays de France que la peinture des vitraux a rempli de merveilles, et où les verriers de notre ralion, au moyen âge, se sont montrés, en leur genre, les plus grands coloristes du monde.
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IF, MOBILIER D’UN APPARTEMENT EXIGE UN ORDRE SENSIBLE SURTOUT DANS LES PIÈCES OU L’ON DOIT RECEVOIR LES ÉTRANGERS.
Les lois du goût ont cela d’heureux qu’elles s’accommodent parfaitement aux divers états et qu’elles sont applicables à tous les degrés de la fortune. Bien qu’il soit un raffinement de la raison et qu’il suppose une certaine aristocratie dans la manière de sentir, le goût n’a pas besoin de la richesse, et la distinction des sentiments n’a rien d’incompatible avec la simplicité des conditions et des mœurs. Cela veut dire que le goût, dans les matières qui nous occupent, n’est que la notion délicate des rapports entre les hommes ei les choses, qu’il peut conséquemment se trouver partout, et rendre intéressante une habitation modeste aussi bien que les plus magnifiques palais.
Lorsqu’on se présente pour la première fois chez une personne que l’on ne connaît point et qui vous fait attendre dans son salon ou, mieux encore, dans son cabinet, on se forme le plus souvent une idée de cette personne d’après l’impression que l’on éprouve à la vue de son intérieur, et de même que nous jugeons de sa condition et de sa fortune par l’importance de son mobilier, de même il nous semble que quelque chose de son caractère se révèle dans la seule disposition de ses meubles et dans l’économie de tous les objets que nous voyons.
Quel que soit le mobilier d’un appartement, qu’il soit austère ou somptueux, opulent ou simple, il y faut avant toute chose un certain ordre, un ordre sensible, surtout dans les pièces que l’on ouvre à ses amis, et à plus forte raison dans celles où l’on doit recevoir les étrangers. L’absence de toute symétrie serait une impolitesse à l’égard du visiteur, parce qu’elle l’empêcherait de se reconnaître au milieu du désordre produit par des lignes brusquement rompues, par des couleurs mal assorties dans leur rapprochement fortuit, par des meubles déplacés. Celui qui vient de traverser les
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bruits et les cris de la rue doit s’attendre à trouver du calme dans l’intérieur des maisons où il entre, et cette impression dépend tout d’abord de la tranquillité qui résulte, sous une lumière plus douce, de meubles rangés en bon ordre, chacun à la place que lui assigne la division des parois et des trumeaux. Il faut d’ailleurs convenir que les habitants mêmes d’une maison ou d’un appartement ont besoin d’y mettre de l’ordre, non seulement parce que l’ordre agrandit l’espace en facilitant la circulation, mais aussi parce qu’une fois sortis de chez eux pour se mêler à la vie du dehors, à l’agitation des affaires, aux émotions que causent toujours les nouvelles de la place publique et les mouvements de la foule, ils auront du plaisir à retrouver la
Boudoir de Marie-Antoinette au château de Fontainebleau.
paix domestique dans un intérieur où les choses étant bien arrangées et remises là où l’on a coutume de les voir, formeront un spectacle sans cahot, pour ainsi dire, et sans bruit. Cela est si vrai que beaucoup de personnes ne pouvant supporter la vue d’un buste qui n’est pas d’aplomb, d’un tableau qui n’est point parallèle à la cimaise, d’un siège qui paraît de travers ou d’une table qui penche sur ses pieds inégaux, portent involontairement la main à ces objets pour les redresser.
Mais l’arrangement symétrique des meubles n’est pas nécessaire partout. Autant il donne un air de repos et de dignité aux appartements de réception, autant il serait froid et déplacé dans un cabinet d’étude, de retraite ou de conversation, dans un atelier de sculpteur ou de peintre, dans un boudoir.
Même chez un homme d’une humeur rassise et d’un esprit méthodique, la régularité ne serait pas longtemps possible dans une pièce où il travaille en compulsant des papiers, en consultant des livres, des cartes, des plans, des gravures. Un artiste qui se recueille avant de se mettre à l’œuvre, ou qui déjà s’occupe à réaliser les rêves de son imagination, a besoin d’être entouré d’objets variés et nombreux, qui favorisent la liberté de son esprit et qui la provoquent par l’inattendu de leurs rapprochements, par l’étrangeté de leurs contrastes.
Si un jour comprimé venant d’un peu haut convient à l’atelier d’un statuaire ou d’un peintre, ce n’est pas seulement parce qu’un tel jour modèle énergiquement les figures, en augmente le relief et imprime de la fermeté à tous les accents ; c’est aussi parce que les ombres qu’engendre une lumière ménagée, entrant par une ouverture unique, et non combattue par d’autres lumières, sont des ombres propices à la rêverie, des ombres silencieuses au sein desquelles certains meubles ne brillent que par places, d’autres ne s’accusent que par leurs angles, d’autres ne se laissent deviner que par quelque reflet. Çà et là, des moulages en saillie sur un mur sombre appellent un instant l’attention. Des figures en ronde bosse s’imposent au regard parleur geste expressif, par leur immobile mouvement. L’œil glisse sur de vieilles tentures et s’arrête un moment sur une guitare espagnole, sur des armes dont la ciselure étincelle. En couvrant sa toile ou en pétrissant l’argile, l’artiste aperçoit des peintures ébauchées, des maquettes dégrossies. La monochromie des plâtres ou des marbres fait valoir les colorations environnantes. Une ancienne armoire, à penlure en fer forgé, laisse voir, par un vantail ouvert, de vieux livres reliés en parchemin, des verres singuliers de galbe et de couleur, des faïences. Une étoffe d’Orient est négligemment jetée sur le dossier d’une chaise du moyen âge : une plante fleurit, verte et rose, dans son cache-pot de porcelaine, sur un bahut de chêne noir; un bouquet se rafraîchit dans un verre d’eau. Sur un coussin de velours gît une bordure oubliée et fanée, tandis que des gravures jaunies par le temps s’échappent d’un portefeuille qu’elles ont crevé de leur poids ou déformé. Des figures volantes suspendues au plafond par un fil se projettent sur une frise en bas-relief que surmodèle la poussière, coupent la vue d'un portrait enfumé ou se réfléchissent dans une glace à biseau penchée en son cadre d’ébène. Au milieu de ce beau désordre, l’esprit, vaguement sollicité en divers sens, n’en est que plus libre. De même qu’il est facile de s’isoler complètement lorsqu’on se trouve perdu dans une grande foule, de même l’imagination est prompte à se mettre en route quand elle est enfermée dans un intérieur plein de choses plus ou moins intéressantes, qui éveillent des idées confuses en multipliant les sentiments ou les sensations qui s’attachent aux formes et aux couleurs.
Une jolie femme dans son boudoir n’a que faire non plus de la symétrie.
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Chez elle, un aimable désordre est aussi un effet de l’art et de la grâce. Là il n’est pas besoin que les sièges soient pareils, que la causeuse soit vêtue de la même soie qui recouvre les fauteuils; il n’est pas besoin que telle miniature, accrochée près de la glace, ait son pendant de l’autre côté. Au conlraire, une apparence de liberté sied à merveille dans ces petits salons intimes où l’on n’entend que menus propos, riens élégamment dits, galanteries de madrigal. La différence des sièges, celui-ci en damas, celui-là en
Grande salle du château de Pau.
tapisserie ou en soie rayée à larges bandes, est encore un moyen d’exprimer des préférences délicates, des nuances dans l’attention ou dans la faveur. Telle cbaise étroite et haute semble inventée et choisie pour abréger une visite importune, telle autre, basse, large et profonde, invite à prolonger une visite qui plaît. Rien n’est plus de mise dans un boudoir, que la fantaisie, l’irrégulier, l’imprévu.
Voyons maintenant s’il existe des principes à suivre pour la conception et la fabrication d’un meuble, en ce qui touche les formes d’abord, et ensuite les garnitures et les couleurs.
DANS LE DESSIN D’UN MEUBLE LES LIGNES DROITES DOIVENT ÊTRE DE PRÉFÉRENCE EN SENS VERTICAL ET LES LIGNES COURBES EN SENS HORIZONTAL
L’observation et le goût disent assez que si les lignes droites et les lignes courbes doivent entrer dans le dessin d’un meuble, c’est en sens vertical qu’il faut user des droites, en réservant les courbes pour le sens horizontal. Quels que soient, en effet, les mouvements de la vie ordinaire, ils se passent tous en lignes courbes. C’est par exception qu’un homme se tient debout, droit et raide, et qu’il a les bras tendus. Les femmes, en particulier, ne prennent pas une attitude, ne font pas un geste qui ne présentent des contours curvilignes, des inflexions doucement harmonieuses. Pour tisonner, elles se penchent; pour cacheter une lettre, elles arrondissent le bras; pour allumer une bougie, pour vour indiquer un siège, pour vous offrir une tasse de thé, elles ont des souplesses charmantes. Si une femme porte la main à ses cheveux, si elle tourne négligemment les feuillets d’un livre, si elle est assise devant son feu ou si elle est debout devant sa glace, toute sa personne fuit les lignes droites. Sa robe bouffante, ses fichus noués à demi, ses rubans qui ondoient, sa chevelure qui flotte, tout cela dessine des formes sinueuses, des courbes gracieusement brisées.
Il résulte de cette observation que si la ligne droite n’intervient pas pour donner aux petits tableaux accidentels de la vie privée une assiette tranquille et une certaine dignité, l’on n’aura tout le long du jour et partout que le spectacle fastidieux de formes rondes, de surfaces arquées ou convexes, de lignes recourbées. Mais où placer la ligne droite si ce n’est dans les meubles en la dessinant dans l’axe de toutes les parties perpendiculaires au plancher? Là où les portes sont dissimulées par des tapisseries, là où les jambages et les châssis des fenêtres sont cachés par des rideaux aux contours légèrement ondulés, 1a. verticale ne s’accuserait nulle part et l’œil en serait inquiété. Donner aux tables, aux canapés, aux guéridons, des pieds en consoles, aux commodes des pieds de biche, avec des entrejambes en limaçon comme en ont si souvent les meubles façon de Boule, affecter les cambrures dans tous les supports comme on le faisait au temps de Pompadour, n’est-ce pas déconcerter le regard qui, ne sachant plus où retrouver la verticale, croit voir tous les objets, jetés en dehors de leur aplomb, tenir comme par miracle, sur des supports obliques, fuyants et contournés ?
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Autrefois les fauteuils (faudesteuils) étaient des pliants qui se pouvaient aisément transporter. Sur leurs pieds en X était tendue une tapisserie, et c’est dans ce genre qu’était dessiné le fauteuil dit de Dagobert, rendu rigide plus tard par l’adjonction d’un dossier en bronze. Mais une telle disposition n’a rien de désobligeant pour le regard, parce que les contrepoids y sont évidents. Quelquefois le fauteuil ancien n’a du pliant que l’apparence. Il repose sur un épais cerceau, coupé par deux traverses horizontales, dont la dernière appuie sur le sol. Ici encore, le spectateur
Fauteuil dit de Dagobert (musée du Louvre).
est rassuré, parce qu il voit une voûte de noyer ou de chêne substituée à une plate-bande sur ses piédroits. Hors ces deux cas particuliers, les pieds à consoles représentent dans les meubles une conception vicieuse. De ce que les quadrupèdes ne sont pas portés sur des pieds exactement verticaux, il n’en faut pas conclure que les supports d’un meuble puissent imiter sans inconvénient l’obliquité des jambes du lion ou du cheval, les pieds de la biche. Les jambes de derrière, dans la construction des quadrupèdes, sont des arcs-boutants. Destinés à se mouvoir, à courir, ces animaux ont des membres taillés conformément à leur destination, et jamais nous n’é-
prouvons la moindre inquiétude sur l’équilibre qu’ils garderont dans leur mouvement, dans leur course. Mais un objet immobile, un objet inerte, ne saurait reposer sur les mêmes pieds qu’un être vivant. Il doit se présenter dans des conditions de stabilité absolue ; il doit être solide en réalité et solide en apparence. La verticale est donc la seule ligne naturelle de tous les supports dans la construction des meubles comme dans celle des bâtiments.
Cependant, il ne faut pas entendre ici par ligne verticale une ligne raide, un simple bâton. Il suffit que la verticale soit dans l’axe du support et que l’œil l’y devine, car rien n’empêche que les pieds d’une table, par exemple, soient taillés alternativement en dés et en boules, en sphère aplatie et en coupole renversée. Rien n’empêche qu’ils soient tour à tour épais et amincis, qu’ils soient façonnés en balustres, ou, si l’on veut, tournés en colonnes torses. Ces sortes de colonnes ne sont même supportables que dans les objets de petite dimension. L’architecture a pu les employer, sans doute, soit comme meneaux pour soutenir les deux arcs d’une fenêtre géminée ou pour en soulager le linteau, soit comme montants pour porter un baldaquin ou un ciborium; mais un portique de colonnes torses, sur lequel reposerait l’entablement d’un édifice monumental, serait choquant au dernier point, parce qu’il donnerait l’idée d’un support qui fléchit, se déforme et se tord sous le trop pesant fardeau qu’on lui a imposé. Dans l’ébénisterie, au contraire, où tout est sous l’œil et sous la main, les colonnes torses peuvent être bienvenues, par la raison qu’elles y figurent simplement une tige travaillée au tour, dans laquelle persiste visiblement un axe vertical, qui rassure le spectateur. Rien ne s’oppose, du reste, à ce que la spirale du fût soit cannelée, rudentée, ornée ou lisse ; rien ne s’oppose, enfin, à ce que l’ébéniste ne mette en œuvre tous les moyens imaginables pour ôter de la sécheresse à la perpendiculaire qui tombe sur le plancher.
L’ÉBÉNISTERIE AYANT d’autres CONVENANCES QUE L’ARCHITECTURE,
NE DOIT AFFECTER DANS LE DESSIN DE SES MEUBLES NI LA FORME DES ÉDIFICES NI L’IMITATION DE LEURS ORNEMENTS ARCHITECTONIQUES.
Comme l’architecture, l’ébénisterie se compose de supports et de parties supportées, de montants et de traverses, mais il ne faut pas abuser de ces analogies, et croire qu’on peut imiter en petit, dans la fabrication d’un meuble, ce qui se fait en grand dans la construction d’un édifice. Quand il s’agit du beau, les lois changent avec les proportions, et la quantité des
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choses en altère bien souvent la qualité. Tel monument est sublime en son immensité, qui, réduit à de petites proportions et traduit en bois, devient ridicule. Voilà ce qui a échappé aux maîtres ébénistes de la Renaissance, aussi bien qu’aux orfèvres et aux bijoutiers de ce temps-là. En Italie, en France, en Espagne et en d’autres pays encore les meubles du seizième siècle affectent les formes de l’architecture et en reproduisent les motifs. Une armoire est ornée de colonnes engagées dans le bois ou adossées, quelquefois accouplées ; elle se termine par un fronton, comme les façades
Armoire de la cathédrale de Noyoa.
de Palladio, à Venise, comme les frontispices des Petits-Pères ou de Saint- Roch, à Paris ; elle a des corniches avec leurs modillons ou leurs denticules ; les vantaux figurent des portes pleines et des fenêtres feintes. Cet édifice, car c’en est un, a un rez-de-chaussée qui forme soubassement, plus un premier étage en retraite. Et, comme l’imitation veut être rigoureusement fidèle, on a donné aux piédestaux des colonnes, aux acanthes ou aux coussinets des chapiteaux et aux larmiers des corniches, des saillies proportionnées à leurs dimensions. Vous avez de la sorte, dans un petit espace, un meuble qui vous menace de ses angles aigus, qui accrochera au
passage la soie des robes et le drap des habits, un meuble auquel les enfants s’égratigneront les mains dans la vivacité naturelle de leurs allures.
Que si l’armoire est un bahut monté sur quatre pieds, ce qu’on appelait au dix-septième siècle un cabinet , c’est encore de l’architecture que sont empruntées toutes les parties de ce meuble intime. Le premier vantail ouvert laisse voir souvent un portique, oui, un vrai portique, de colonnes fuselées, ordinairement d’ordre corinthien, supportant ou feignant de supporter une architrave qui se creuse en tiroirs. La tablette horizontale représente, au moyen d’ivoires niellés, un pavement en mosaïque et en perspective. Tel compartiment est à demi masqué par une balustrade, telle serrure est dissimulée par une statue, tel secret par un attique ; tel ressort se cache sous une frise de fines ciselures... Mais combien est désagréable, à l’user, cette transposition de l’architecture dans l’ébénisterie ! Quelle nécessité qu’en allant fouiller dans un tiroir à secrets, une Célimène se pique les doigts aux acanthes d’un chapiteau en cuivre ou à l’angle d’une corniche ? Quelle convenance y a-t-il à ce qu’elle passe la main sous une colonnade pour serrer un bijou précieux ou pour atteindre le sonnet d’Oronte ? Les ébénistes de la Renaissance, en faisant de l’architecture en menuiserie, des armoires en forme d’église et des cabinets en manière de temples antiques, ont introduit dans leur métier un principe dangereux. Ce qu’il faut emprunter de l’architecture, ce n’est pas la forme de ses membres, c’est le sentiment qu’elle exprime par cette forme. En s’inspirant de ce grand art pour dessiner un meuble, ce n’est pas à la lettre qu’il faut s’attacher, mais à l’esprit.
Il est juste de dire, au surplus, que la Renaissance ne fit que généraliser cette imitation de l’architecture par l’ébénisterie, dont le moyen âge offrait déjà des exemples mieux entendus, il est vrai, et plus heureux. Ainsi l’armoire de la cathédrale de Noyon, décrite par M. Yitet et dessinée dans le Dictionnaire du mobilier , de M. Viollet-le-Duc, rappelle par son couronnement une couverture d’église, un comble à deux égouts, avec deux pignons aux extrémités latérales et un pignon au centre, formant le frontispice du meuble. Au pied de la toiture ainsi figurée règne une corniche à créneaux, et au-dessous, une frise de bâtons rompus dont les triangles sont contournés en trèfles; mais le corps même de l’armoire n'a rien d’architectural; il est fait évidemment pour sa destination. Les volets en sont brisés en deux feuilles pour ne pas présenter, en s’ouvrant, une saillie gênante. Les pieds sont des supports en bois, sans autre analogie avec des piliers ou des colonnes. La partie essentielle du meuble est un ouvrage de menuiserie. Seule, la partie ornementale, étrangère à l’usage, est imitée de l’architecture gothique.
L’ébénisterie du siècle dernier, à l’époque de Louis XVI, malgré ce qu’elle a de gracilité dans son élégance, est celle qui a le mieux compris la
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convenance esthétique des lignes et des formes. Si les meubles de ce tempslà sont recherchés par les hommes de goût, ce n’est pas seulement à cause de l’excellence des assemblages, du soin donné au travail des cuivres et des galeries, c’est surtout parce que les formes de ce style ont à la fois de la dignité et de la grâce, de la dignité dans les lignes droites qu’affectent les supports, de la grâce dans les courbes qui adoucissent les contours et les angles des surfaces horizontales. Les pieds des tables, des consoles, des guéridons, des commodes et des lits, sont cannelés avec des rudentures en bronze doré, mais cette rudenture, qui est une allusion à la colonne, est le seul trait de ressemblance entre le meuble et l’édifice. Encore est-il que la colonne, au lieu de s’empâter à la base, y prend au contraire plus de sveltesse; elle s’amincit en fuseau. Voyez ce joli meuble, style Marie- Antoinette, qu’on appelle un bonheur du jour. Les pieds sont cannelés, mais sans chapiteau. Audessus de la première tablette, s’élèvent quelquefois deux petites colonnes qui portent la seconde en retraite et qui forment avant-corps devant une glace. L’échine de ces colonnes en miniature est un simple anneau de cuivre, et leur base ronde est un tore sans plinthe, OU bien, à défaut Fauteuil style Louis XVI.
de colonnes, l’arrière-corps
présente, en guise de pilastres cannelés, de longs triglyphes. Voilà comment l’ébénisterie peut modifier à son usage des formes librement renouvelées de l’architecture. Voilà comment elle doit s’enrichir de ses emprunts, mais non s’en embarrasser.
Une autre convenance dans le mobilier du temps de Louis XVI consiste à supprimer les frontons, continus ou brisés, et les acrotères que les ébénistes de la Renaissance ne manquaient pas de sculpter sur leurs armoires, leurs buffets, leurs dressoirs. Il en résulte que ce genre de meubles se terminant par une plate-bande peut recevoir pour couronnement ce qu’on voudra y mettre, un groupe de marbre ou de terre cuite, un pot de fleurs,
une faïence, une figure de bronze, un buste d’après l’antique, une réduction de statue équestre, et de la sorte chacun aura la faculté d’asseoir sur la ligne horizontale du meuble tel amortissement qu’il lui plaira et de le faire pyramider selon sa fantaisie, sans compter qu’il lui sera loisible de varier le couronnement de son armoire, au lieu d’être condamné à y voir éternellement le fronton triangulaire ou cintré, à jour ou à redents, que le sculpteur y aura taillé en plein bois, ou que le menuisier y aura surajouté
en l’assemblant à tenon et à mortaise. De cette manière, ce qui paraissait raide chez l’ébéniste s’assouplit dans la maison, au moyen d’une décoration mobile qui change les lignes du meuble et en corrige la raideur
Ce qu’il y a de commun entre l’ébénisterie et l’architecture, c’est que la convenance s’y confond presque toujours avec la beauté. Cela est si vrai qu’il suffit le plus souvent d’accuser la destination du meuble par sa forme pour la bien réussir, et que toute précaution utile, dès qu’elle est mise en évidence, engendre par cela seul une f«rme gracieuse. De même que les
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balustrades, indispensables au bord d’une terrasse ou d’un balcon, y font par-dessus le marché un effet agréable, de même les galeries en cuivre qui
Meuble terminé par une ligne horizontale, propre à porter des couronnements
mobiles et variés.
bordent les guéridons, les tables, les consoles, les secrétaires, les bureaux du temps de Louis XY et de Louis XVI, sont une nécessité convertie en élégance. L’œil en est satisfait autant que l’esprit. Chose remarquable et dont il faut se souvenir quand on commande des meubles pour soi ou
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qu’on en fabrique pour les autres, il n’est pas dans un meuble une courbe avenante, une jolie inflexion qui ne soient motivées par l’accord de la forme avec l’usage. Ici, vous émoussez les angles d’une table pour que les enfants n’aillent pas, dans leur turbulence, s’y éborgner : aussitôt les contours prennent une tournure qui plaît, et la surface cambrée, revêtue de cuivre, accuse elle-même et fait briller sa convexité ovale ou son quartde-rond. Là, si vous échancrez une console pour faciliter l’accès d’une fenêtre ou pour gagner de l’espace, vous obtenez une forme qui vient à vous en diminuant de largeur, et qui s’évase au contraire en s’approchant du trumeau ou de l’embrasure. Voilà une console deux fois concave, qui promet de s’accommoder à vos mouvements : il n’en faut pas davantage pour qu’elle soit charmante. Quelquefois, la seule imagination du visiteur trouve de la grâce dans ce qui est une simple marque de prévoyance, par exemple, dans les roulettes adaptées à une table à manger, munie de pieds supplémentaires. Cet unique détail, inconnu aux avares, dit assez que la table pourra se mouvoir aisément et s’ouvrir aux rallonges qu’y intercalera l’amitié. Ainsi les façons imaginées par l’ébéniste ou par l’architecte qui le dirige sont toujours aimables quand elles sont indicatives de la destination et intentionnellement assouplies aux convenances.
Avant d’étudier les formes particulières à chaque meuble, ses formes voulues, essentielles, celles qui, tout en se pliant au besoin de la variété, ne se laissent pourtant pas dénaturer par le caprice, il importe de dire un mot de quelques lois générales touchant la manière de concevoir les meubles et de les choisir, selon les circonstances, variés ou assortis.
Il est des salons officiels où sied parfaitement l’uniformité des meubles, parce qu’elle est en harmonie avec les sentiments d’égalité qui ont prévalu dans la société moderne, et dont l’image doit se retrouver surtout chez les représentants de la chose publique et de Ja loi, chez les ministres, les préfets, les hauts magistrats et tous ceux qui sont tenus aux sévérités de l’étiquette. Celte uniformité, d’ailleurs, répond à celle du costume. Quiconque est reçu en habit noir dans les salons d’un ministre doit s’attendre, sinon à tous les égards que réclament des personnages plus importants que lui, du moins à une moyenne de politesse qui lui permettra de s’asseoir sur un siège pareil à tous les autres. Il ne saurait y avoir des tabourets à la cour, depuis qu’il n’y a plus de cour. Au surplus, il en est des grands salons de réception, présidentiels ou ministériels, comme de ces riches hôtels garnis où les mêmes meubles servent à tous les voyageurs d’une même classe ou plutôt d’une égale fortune. C’est ainsi que le mobilier des résidences officielles est devenu invariable, précisément à cause des continuelles variations dans le personnel des grands fonctionnaires. Comment un locataire de passage aurait-il la pensée et le loisir d’imprimer le cachet de son humeur personnelle à des arrangements intérieurs que ses successeurs
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prochains ne trouveront peut-être pas à leur gré? Il y a donc à la fois une parité de forme et une certaine uniformité d’étiquette, qui sont inhérentes aux meubles, dans les palais ouverts à tout le monde, ministères, hôtels de ville, préfectures, et, par analogie, le même caractère s’impose, dans les maisons privées, aux appartements de réception où l’urbanité est toujours un peu extérieure, et se refuse à des nuances qui seraient encore plus blessantes pour les uns qu’elles ne seraient flatteuses pour les autres.
Mais à mesure que les meubles deviennent d’un usage plus personnel, plus intime, il est permis d’en varier la forme, de leur donner un caractère
Bureau du roi Louis XV' (musée du Louvre).
qui n’est pas rigoureusement celui que veut la mode et qu’on leur donnerait partout. La variété, d’ailleurs, est aussi un stimulant pour l’imagination et n’est pas sans influence sur les mouvements de l’esprit. « Les meubles servant de sièges pendant le moyen âge, dit M. Viollet-le-Duc, sont très variés de forme, de hauteur et de dimensions. Autant les uns étaient fixes et lourds, autant les autres étaient légers et mobiles.
« Ces différences ne contribuent pas peu à donner à la conversation un tour facile, imprévu et piquant; car, si l’on veut le remarquer, rien n’est moins pittoresque qu’une réunion de personnes, hommes et femmes, assis tous sur des sièges de forme et de hauteur pareilles. Il semble qu’alors la
conversation prenne quelque chose de l’uniformité des postures qui résultent de la similitude des sièges. Nous ne savons si la décence y gagne; mais certainement l’esprit y perd de sa liberté. »
Elles sont puisées dans la connaissance de l’esprit et du cœur humain, ces fines observations. On ne sait point assez, du reste, combien peuvent avoir de signification et d’expression les objets qui nous entourent, ceux qui garnissent ou qui décorent nos demeures. Quand elles sont façonnées de main d’bomme, les choses nous parlent, elles nous saisissent par le tour que leur a donné un être pensant. Il arrive même à la longue qu’à force d’user d’un meuble, nous y laissons une empreinte de nous-même. Gela est vrai surtout des meubles qui sont faits pour les personnes plus que pour les choses. Nous n’avons plus aujourd’hui de ces immenses armoires du quinzième siècle qui étaient comme une seconde demeure, car on y pouvait cacher un amoureux ou loger un proscrit; mais nous avons encore, pour l’usage corporel, des sièges, des canapés, des lits, des chaises longues, des fauteuils de cabinet, des fauteuils de malade, et que de pensées nous suggèrent, que de souvenirs nous rappellent ces meubles, quand ils ont fini par représenter celui ou celle qui en ont fait un usage continuel, un long usage ! C’est au point que nous y voyons encore les personnes présentes, lorsqu’elles sont depuis longtemps éloignées ou qu’elles ne sont plus! Par quelle mystérieuse puissance l’invisible fluide de l’âme humaine s’attache-t-il si intimement, même aux choses inertes, comme le parfum au vase?