‹ Grammaire des arts décoratifsChapitre 18 sur 45 · PENSÉES JOURNALIÈRES · texte numérisé non relu

PENSÉES JOURNALIÈRES

On entend dire souvent que la langue française est pauvre. Elle n’est pas bien riche, en effet, si l’on cherche de quoi exprimer les nuances infinies de la métaphysique et de la morale sans sortir de ce style grave, un peu gourmé, qu’on appelle le style soutenu, et qui s’interdit sévèrement toute expression familière, toute locution appartenant au commun langage. Mais quand on étudie les particularités des arts et métiers, quand on pénètre dans la spécialité des industries, on trouve au contraire que la langue française est variée, preste et souple, abondante en ingénieuses tournures, assaisonnée de sel gaulois, toute remplie, enfin, de saveur et de couleur.

Comme les autres professions, l’ébénisterie ancienne avait ses façons de parler, son vocabulaire ; elle donnait à ses produits des noms curieux,

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tantôl expressifs, tantôt pittoresques. Par exemple, ce petit siège sans dos ni bras, que nous nommerions un tabouret, nos pères le nommaient p/acet, mot qui peint à merveille l’humilité du siège qui est offert au solliciteur en attendant qu’on examine sa requête. Dans les vieux inventaires, notamment dans « le rôle des meubles ‘délaissés par l’abbé de Yence », il est fait mention de certaines chaises de paille qu’on appelle chaise inquiétude , vive manière encore de désigner ces sièges étroits, légers, minces, qu’un homme inquiet prend, quitte et reprend vingt fois en une heure, ces chaises courantes, volantes comme on disait plus tard, sur lesquelles, d’ailleurs, il n’est pas possible de trouver du repos, de goûter pleinement la quiétude. Les ébénistes d’autrefois appelaient confessionnaux ces fauteuils dont les accotoirs montant des deux côtés présentent des joues sur lesquelles un malade peut reposer sa tête, tout en ayant ses bras soutenus jusqu’au coude. Pour nos ancêtres, le fauteuil était un meuble rare, réservé aux infirmes ou aux convalescents, et du temps de Voltaire, dans les pays où la France donnait le ton, il y avait des provinces où un fauteuil était une chaise de doléance.

Les plus anciens sièges et les plus simples sont les pliants. Ils consistenten deux châssis qui entrent l’un dans l’autre et sont joints à mi-hauteur par un axe autour duquel les châssis peuvent se mouvoir autant que le permet l’étoffe qui est arrêtée aux deux emboîtures d’en haut. Les rois de la première race rendaient la justice sur des pliants, et cette forme élémentaire, tout exprès incommode, était pour leur rappeler qu’ils devaient à tous une justice égale et prompte. Il est, en effet, malaisé de s’endormir sur un pliant, et si nos magistrats étaient assis comme le furent les anciens rois de la Gaule, on ne les verrait pas quelquefois s’assoupir sur les sièges et y sommeiller. Mobiles, peu gênants, faciles à transporter, les pliants ne servent aujourd’hui qu’à ceux qui veulent s’asseoir un moment en plein air, sur une terrasse où l’on prend le frais, ou dans un cabinet de verdure. Tout ce qui porte le nom de chaise suppose un dossier, et quand on y ajoute des accotoirs, le siège rentre dans la catégorie des fauteuils, bergères et sophas, à laquelle se rattachent le canapé, le divan, la duchesse, le tête-à-tête, et en général toutes les espèces de lits de repos, y compris les canapés d’eau, qui sont les baignoires.

Anciennement, les sièges étaient l’œuvre du menuisier qui les terminait tout en bois, y fouillait des moulures, y perçait des jours chantournés et en décorait le dossier et les montants de petits balustres, d’ouvrages faits au tour. Mais les sièges de bois furent trouvés durs et le menuisier dut les disposer pour être garnis d’étoffes. Au seizième siècle, chez le président de la cour des comptes, Eymard de Nicolaï, les chaises basses étaient couvertes de drap vert, et celles « servant à asseoir à table » couvertes en cuir. Gomme les chaises les plus communes sortaient de l’atelier du tourneur, qui les garnissait en paille de couleurs diverses, les menuisiers imaginèrent d’imiter ces garnitures avec du rotin, c’est-à-dire avec ce roseau des Indes qu’on appelle aussi canne. Ils se trouvèrent par là dans la dépendance du cannier; mais avec son aide ils fabriquèrent ces sièges frais à l’œil, agréablement ajourés, sains et propres, qui sont préférables à tous autres, dans les bibliothèques et les cabinets d’étude, et qui conviennent si bien aux professions sédentaires.

Cependant tout se tient, et il n’est pas une seule industrie qui ne soit liée aux exigences des autres industries, voisines ou éloignées. Le jour où les perruquiers inventèrent d’ériger les coiffures féminines en galants édifices, les proportions des sièges durent changer. Ainsi, au dix-septième siècle, les dossiers s’élevaient jusqu’à trois pieds de hauteur ; mais quand vint la mode des coiffures étagées et rehaussées de plumes, quand vint l’usage de poùdrer les perruques, il fallut diminuer d’un tiers au moins le dossier des fauteuils, afin que les monuments de la chevelure ne fussent point secoués et démolis, que les plumes ne pussent pas être froissées, et que les garnitures de soie ou de velours, de drap ou de cuir, ne fussent point gâtées par la pommade et la poudre. Depuis lors, les sièges ont des dossiers qui n’atteignent pas même les épaules; or, il est bien difficile de se livrer à quelque rêverie, quand la tête n’est appuyée sur rien. Aujourd’hui, pour songer sur une chaise, il faut s’y mettre de profil et passer son bras sur la traverse, ou bien s’asseoir à cheval, en dépit des bienséances, le menton soutenu par les mains croisées sur le dossier ou par le dossier lui-même : admirable posture pour un rêveur ! posture obligée, du reste, pour les curieux ou le parieur qui veut suivre de l’œil les péripéties du jeu auquel il s’intéresse. Aussi les tapissiers-ébénistes du siècle dernier avaient-ils fabriqué une chaise spécialement destinée à ceux qui veulent voir le jeu sans tenir les cartes ou les dés. Cette chaise, appelée voyeuae, était plus ou moins haute, suivant qu’elle devait servir au second ou au premier rang des spectateurs. On pouvait à volonté s’y asseoir à cheval ou s’y tenir à genoux, en appuyant ses coudes sur la traverse rembourrée du dossier. Ici la forme était expressive : elle s’échancrait près des montants pour faire place aux jambes écartées du spectateur assis à rebours, et elle présentait dans le haut comme un prie-Dieu,

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un petit pupitre sur lequel le parieur agenouillé s’accoudait pour faire ses dévotions à la fortune.

C’est une grande ressource dans l’art de dessiner les meubles que les dossiers à jour, des chaises ou des fauteuils. Les motifs qu’on y ligure sont en général caractéristiques de l’époque où le meuble est fabriqué. Au temps de Richelieu et du triste Louis XIII, les chaises sont hautes, construites en lignes droites et d’un aspect sévère. Les ornements du dossier sont l’ouvrage du cannier et du tourneur. Les montants en colonnes torses se terminent par des vases ou des pots à feu, comme on en voit sur les édifices publics de cette période, notamment sur les acrotères du palais de l’Institut. On remplit le milieu avec un tissu de rotin ; ou bien, par une autre imitation de l'architecture, on y range des balustres. Sous Louis XIV, les sièges sont décorés surtout par le tapissier. On garnit le dos ainsi que les manchettes en velours d’Utrechl gaufré, en damas, ou en siamoise de Rouen. Plus tard, lorsque Rousseau nous eut ouvert quelques fenêtres sur la campagne, lorsque les goûts villageois furent à la mode, lorsque Marie-Antoinette se fit laitière, à côté de son mari devenu serrurier, les ébénistes voulurent eux aussi montrer sur le dos de leurs chaises les attri- Siégé (le style rustique

buts rustiques, et ils le firent

avec une grâce inattendue. Ici, deux faucilles adossées retiennent un bouquet d’épis; là, c’est un tliyrse enrubanné, croisé de flageolets ou ajusté avec deux trompettes. Il n’est pas jusqu’à la bêche du jardinier qui ne prête sa forme au dossier des chaises; mais, dans les palais somptueux, pour que la simplicité voulue se concilie avec les dehors de l’opulence, on enrichit de camées le motif choisi ; on associe les souvenirs étrusques aux instruments de labour ou de jardinage, l’antique au champêtre.

Sur les sièges de la Révolution reparaissent les emblèmes de la république, et ces emblèmes correspondent aux colonnes des lits qui se dressent

en faisceaux de lances et que surmonte un bonnet de la Liberté. Dans le style du premier empire, qui est une gauche continuation du style Louis XVi, empesé et raidi, on figure sur les dossiers un bouclier, un aigle éployé sur des javelots, la pointe en bas, un canthare, une amphore, mais surtout la lyre, non pas celle d’Apollon, dont les écailles de tortue rappellent l’invention de l’instrument sacré par le dieu de la poésie, mais la lyre aux contours secs, qu’on voyait peinte par Gérard entre les mains de Corinne, ou par Gros dans les bras de Sapho désespérée. Enfin, sous la Restauration, quand se fut opérée cette réaction en faveur de la chevalerie et du moyen âge, d’où est sorti le romantisme, on vit les chaises représenter des arcatures ogivales ou des meneaux flamboyants, et la rose des cathédrales gothiques fut sculptée à jour sur le dossier des plus riches fauteuils, vantonnés de trèfles.

En se plaçant à un autre point de vue, les sièges, depuis la chaise jusqu’au lit de repos, sont, de tous les meubles, ceux qui demandent le plus dans leur forme ces deux qualités, la commodité réelle et la commodité apparente. Lorsque les précieuses d’autrefois disaient : « Voici une bergère qui vous tend les bras », elles exprimaient d’une façon prétentieuse une idée juste. Un fauteuil bien fait doit nous inviter à nous asseoir, une causeuse doit nous provoquer à la causerie, une chaise longue au repos. Aussi bien, lorsque nous jetons les yeux sur un meuble, nous sentons en nous une prédisposition à nous en servir. Il est bien alors que la forme de l’objet se prête à nos désirs et même en quelque sorte les devance. C’est seulement pour les malades et les valétudinaires que le dossier reprend sa hauteur, aux dépens du siège qui s’abaisse d’autant. La vieillesse de Voltaire nous a valu un fauteuil cher à tous ceux qui conservent l’activité de l’intelligence dans l’affaiblissement du corps, et il est assez curieux, ce me semble, qu’un homme uniquement occupé de choses de l’esprit en ait remontré aux ébénistes en inventant le plus confortable des sièges.

Mais n’est-ce pas encore aux indications de Voltaire que nous devons la table à la Troncliin, imaginée par le célèbre médecin de Genève, afin qu’un homme de lettres y pût écrire debout? Rien de mieux trouvé pour la santé de tous et pour l’esprit de quelques-uns, que celte table dont le pupitre, pouvant s’élever ou s’abaisser au gré de l’écrivain, lui permet de donner du mouvement à ses idées, de les promener, pour ainsi dire, dans son cabinet, comme faisait Rousseau quand il déclamait par les chemins son éloquence, et de revenir ensuite à sa table pour y écrire sa phrase tout d’une haleine, sans changer d’attitude, sans avoir à s’installer de nouveau.

Qui croirait que les tables ont par leur forme des significations importantes, des rapports directs avec les pensées, les croyances d’une époque, avec les mœurs d’une société? Qui pourrait s’attendre qu’en faisant une

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table carrée ou ronde, l’ébéniste a songé aux titres de noblesse ou respecté le sentiment de l’égalité; qu’il s’est conformé aux aspirations du génie moderne ou aux idées envieillies du vieux monde? Dans Y Histoire de Dix Ans, Louis Blanc raconte qu’au lendemain de la révolution de 1830, lorsque Charles X était reconduit à Cherbourg par les commissaires du gouvernement provisoire, ce prince, s’étant arrêté à Laigle, ne voulut point s’asseoir à une table ronde, parce qu'il ne convenait point que lui, roi de France — il l’était toujours dans sa pensée — n’eût pas pour dîner une place à part, une place séparée, par des angles, de celle qui serait assignée aux officiers de sa maison, personne ne devant prendre séance à

côté du roi, sur la même ligne que lui. Il fallut sur l’heure improviser une table carrée pour ce monarque, plus jaloux encore de l’étiquette royale, qu’il voulait conserver, que de son royaume qu’il venait de perdre.

Au moyen âge, la table ronde fut regardée comme un symbole d’égalité. C’était sur une table de cette forme, pour éviter les disputes de préséance, et en mémoire de l’ordre fabuleux des chevaliers de la Table ronde, fondé par l’enchanteur Merlin, que se donnaient les festins qui suivaient les joutes et les tournois. Cependant une table à manger, lors même qu’elle est circulaire, pour peu qu’elle soit rallongée, permet d’observer la préséance duo au père de famille, parce que la table est mentalement divisée par deux axes parallèles à ceux qui partagent la salle à manger, en longueur et en largeur, et qu’ainsi des places centrales peuvent être réservées au maître

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et à la maîtresse de la maison, qui à leur tour font, de leur droite, les places d’honneur.

On ne savait point d’où venait le mot de guéridon, mais on savait que, de tous les mots de la langue, ce mot était celui dont Ménage « eût le plus donné à qui en eut trouvé l’étymologie ». C’est un bibliophile, M. Édouard Fournier, qui l’a enfin découverte. Le guéridon était un personnage de ballet qui avait le triste rôle de tenir à la main un flambeau, pendant que les autres tournaient autour de lui en s’embrassant. Il va sans dire qu’on s’arrangeait toujours de manière que cet emploi ne fût pas dévolu aux jolies femmes. Quand l’usage des petits meubles destinés à porter un flambeau s’introduisit dans les appartements, on les appela guéridons en souvenir du pauvre patient dont c’était l’office à la danse. Cela est si vrai qu’on donne le même nom aux candélabres qui ne servent que dans les grands appartements, dans les palais, et qui, soutenus par des gaines ou par des groupes d’enfants, sont destinés à porter des girandoles et des arbres de lumières. Quoi qu’il en soit, le guéridon est une petite table ronde à un ou plusieurs pieds, sur laquelle on place un bougeoir, une petite lampe, un déjeuner de porcelaine, un sac à ouvrage. Si l’on y veut poser une lumière auprès du feu, on y ajoute une traverse, une main en saillie qui se monte et se démonte à vis, dans le pied du guéridon et à laquelle on adapte un écran.

Le défaut des .guéridons est de n’avoir point de stabilité et d’inquiéter le regard. S’ils n’ont qu’un pied, il faut que ce pied soit solide et même un peu lourd, et qu’il le paraisse, pour ne pas nous inspirer la crainte de voir tomber à tout instant les objets qu’on y a placés et qui justement sont d’ordinaire des objets fragiles, comme une tasse de porcelaine, un verre d’eau, un sucrier, ou bien des choses qui ne peuvent choir sans dommage, comme une lampe de nuit, un flambeau, un livre rare, galamment relié. Aussi les anciens ébénistes prenaient-ils soin de faire porter le plateau du guéridon, c’est-à-dire le pied, sur trois boules, afin de l’élever au-dessus du sol et d’éviter ainsi que les inégalités du carreau, du parquet ou du tapis le fissent vaciller. Si le montant qui porte la table se divise en trois patins, formant trépied, elle est encore plus exposée à se renverser au moindre choc, et voilà pourquoi il faut la mettre à l’abri des maladroits.

De nos jours le guéridon s’est agrandi et il occupe souvent le centre d’un des petits salons où se réunissent les familles avec quelques amis. Là, sous la lampe, dont la lumière est tempérée par un abat-jour, les causeries se croisent, les nouvelles du jour se discutent. Les jeunes filles écoutent en silence les intimes venus du dehors et pour lesquels on ne s’est point dérangé. Celle-ci fait un point à sa dentelle; celle-là vient de reprendre sa tapisserie, et pour peu que les dimensions de la table le permettent, on y fait le thé sans cérémonie, à la flamme azurée de l’esprit-de-vin, les sou-

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coupes se glissant, parmi les pelotons de laine, les éclieveaux de soie ou de fil.

Une variante du meuble dont nous parlons est le guéridon à l’anglaise : c’est une table carrée, celle-là, dont le dessus peut, au moyen d’un crois-

sant de métal, se dresser jusqu’à la verticale, en passant par tous les degrés d’inclinaison d’un pupitre. Quand on en veut faire usage pendant la nuit, on y adapte un porte-bougie, dont la première pièce est fixée au montant de la table, et la dernière, celle de dessus, porte une bobèche avec sa platine. Mais n’êtes-vous pas frappé de tout ce que nous révèle la seule forme de ces meubles intimes ? Combien elle est indicative des mœurs,

combien de choses elle nous dit en l’absence môme de celui qui vient de s’en servir! Je ne parle pas des tables ambulantes, des tables à la Bourgogne, ni de cette fameuse table mouvante, qu’on avait imaginée pour Louis XV, et qui, mue par un ressort secret, sortait d’une trappe et portait un petit souper, dressé d’avance par des serviteurs invisibles ou disparus... Ce sont là des exceptions dont nous n’avons pas à nous occuper autrement que pour remarquer le talent, l’habileté, les ressources ingénieuses d’esprit et de goût que savaient et que savent encore déployer les ébénistes français, sans rivaux au monde.

Cependant, une table servie sans serviteurs en suppose une autre, justement celle que nos pères appelaient servante. C’est une petite table, ordinairement carrée, quelquefois triangulaire, haute de soixante-cinq centimètres au plus, dont le dessus en forme de boîte découverte reçoit un caisson de bois, revêtu de plomb ou de fer-blanc, ayant environ seize centimètres de profondeur, et que l’on remplit d’eau pour y faire rafraîchir le vin. La boîte renfermant le caisson est munie de deux portes qui, étant ouvertes, font deux rallonges. Mais au-dessous de la boîte sont étagées deux ou trois tablettes sur lesquelles se placent les assiettes et les couverts de rechange, et les pièces de services qui ne sont pas encore sur la table ou qui n’y doivent plus être.

A la servante, qui n’est elle-même qu’un dérivé de l’ancienne crédence , ressemblent les tables de toilette dont se servaient les femmes contemporaines de madame de Pompadour, et j’admire avec quel art ces tables étaient conçues dans le siècle de la galanterie et de l’esprit. Le dessus, divisé en trois parties sur la longueur, présente en son milieu une glace qui se dresse verticalement. Les deux parties latérales se creusent en caissons que recouvrent deux planchettes se rabattant à droite et à gauche du meuble. Dans la traverse, est cachée une petite table, qui entre à coulisses horizontalement et se tire à volonté — comme si le moment d’achever sa parure était pour une femme celui de griffonner un billet, à l’abri de tous les regards. — Aujourd’hui, les toilettes ne sont plus que des tables ordinaires, dont le dessus et les pieds sont couverts d’une mousseline, simple ou garnie de dentelles, qui tombe jusqu’à terre. Miroir, pommades, boîtes à poudres ou à mouches, tout est placé sur la tavaïolle (toilette) et rien n’est plus facile que d’y surprendre les secrets d’un joli teint et d’y découvrir le pot au rose.

Les guéridons de forme ronde et les tables à l’anglaise, dont on se sert pour lire la nuit, ne sont convenables qu’auprès d’un lit sans rideau, rien n’étant plus commun que le feu communiqué aux rideaux du lit par une lumière qu’on oublie d’éteindre. Mais ces rideaux, malgré ce qu’ils ont d’ailleurs de malsain, ne seront jamais abandonnés par les femmes, à qui le demi-jour est si cher à l’heure où les toilettes, les atours, les parures

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• n’ont pas encore permis S’affronter la grande lumière. Il faut convenir au surplus qu’un lit sans rideaux manque de grâce et laisse à désirer ce doux mystère qui ajoute tant de charme à la beauté vivante, et tant de prix.

Mais comment faire tenir les rideaux du lit? Dans l’antiquité rude et simple, on les faisait glisser, au moyen d’anneaux, sur une tringle de fer indépendante de la couche et fixée un peu en avant. C’est ainsi que des

artistes bien informés des choses antiques nous ont représenté le lit d’Agamemnon dans le palais des Atrides. Plus tard, dans les lits somptueux de l’Asie Mineure, les pieds s’allongèrent en colonnes élégantes et les rideaux furent pendus à une manière d’architrave, ou bien ils furent jetés comme une ample draperie par-dessus le dais que portaient les colonnes et se rompirent en plis gracieux et nobles ; c’est ainsi qu’est restitué le lit d’Antiochus dans la Stratonice d’Ingres. De là les lits à colonnes, dont l’usage ne s’est

jamais perdu en France, même durant le moyen âge. A la Renaissance, on aimait à tourner les montants en colonnes torses, les pans étaient sculptés et ornés de moulures, le ciel se faisait en menuiserie apparente; mais, au dixseptième siècle, l’art du tapissier ayant pris de l’importance, les colonnes furent cachées par des cantonnières, et le reste du lit par la courte-pointe.

Lorsque le ciel est soutenu par des montants verticaux et qu’il est par cela même aussi grand que la couchette, le lit est dit à la française. Dans celui qu'on appelait la polonaise, le dais, moins grand que le lit, est porté sur quatre montants recourbés en diminution, et comme le meuble ainsi fait ressemble à une tente, le ciel prend alors le nom de pavillon. Un autre caractère du lit à la polonaise, c’est qu’il est fermé de trois côtés et ne présente d’ouvert que le côté de la chambre, par où vient le jour, de sorte qu’en approchant de la personne couchée, on la prive de lumière, tandis que le lit à la française, beaucoup plus décoratif, est aussi plus commode parce qu’il offre la facilité, en cas de maladie, de tourner autour du malade, sans le déranger et sans intercepter le jour qui vient des fenêtres. Du reste, le lit à la française peut être sans colonnes, et les rideaux y sont alors attachés à un baldaquin qui ne couvre ordinairement que la partie supérieure du lit, de façon que les courtines en se détachant de leurs embrasses peuvent jeter leur ombre sur la tête et la poitrine de la personne couchée. Mais que de variétés dans ces baldaquins, ces dais, ces pavillons, ces impériales! — car on a donné tous ces noms aux cicls-de-lit. — Tantôt ils sont en forme de couronne et supportés par des gaines arabesques que terminent des bustes de femmes ailées, comme on les faisait sous l’Empire. Tantôt le dais est remplacé par un gros anneau passé dans le bec d’un aigle ou dans la mâchoire d’une tête de lion. Tantôt le pavillon est une coupole dont le tambour est orné de lambrequins ou magnifiquement décoré de panaches. Tantôt il est chantourné de manière à offrir des saillies sur le nu du carré; tantôt il est carré en dehors et chantourné en dedans. Autrefois, ce fut une mode de suspendre les ciels-de-lit au plafond et d’y coudre les courtines. Il en était. ainsi, au quinzième siècle, du lit de parade dressé pour la comtesse de Charolais, femme de Charles le Téméraire. Cette mode, abandonnée dans les siècles suivants, reparut au dixhuitième siècie et dura longtemps, malgré les histoires que l’on racontait: d’un financier qui avait failli périr par la chute d’un pavillon mal rivé, et d’un aubergiste de la Forêt-Noire qui, la nuit, faisait descendre un ciel de plomb sur le voyageur endormi et, après l’avoir étouffé par une pression graduée mais sûre, remontait tranquillement son ingénieuse machine. Et de fait, le ciel-de-lit, sans appui visible, doit être condamné par le goût comme étant une menace perpétuellement suspendue sur la personne couchée qui n’a jamais plus besoin d’être rassurée qu’au moment où elle se livre sans défense au repos du sommeil.

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Non moins variées sont les formes des lits, et presque toujours ces formes, comme celles des tabourets, des chaises et des fauteuils, ont une étroite relation avec les mœurs et l’esprit du temps, avec les influences quelquefois étrangères, qui dominent (t). Selon le cours des idées régnantes, on demande un lit à l’antique, c’est-à-dire à quatre colonnes qui supportent un entablement régulier, surmonté d’un fronton à bas-relief : — on désire reposer dans un temple; — ou bien un lit gothique, dont les bois présentent une rangée de colonnettes, portant les retombées d’une arcature en tierspoint : — on veut coucher dans une église moyen âge. — Mais l’humeur particulière de chacun se trahit aussi par le choix d’un meuble qui est le plus personnel de tous. Les amants de la nature ont affecté jadis d’avoir un lit en corbeille, les voluptueux ont recherché le lit à dos renversé, le lit à flasques. Les partisans de la simplicité ont préféré un lit sans ornements, à demi caché par des rideaux qu’on jette négligemment sur une flèche. Au commencement de ce siècle, lorsque les meubles typiques étaient dessinés par Percier et Fontaine, on aimait à particulariser la forme des lits en l’appropriant aux goûts, à la profession de celui qui les commandait. Il y avait un type de lit pour le militaire (qu’on appelait guerrier) ce lit était surmonté d’un trophée auquel s’attachaient, non pas des rideaux, mais « des draperies d’étoffes des. tinées à le garantir de l'air et des insectes pendant la nuit ». Il y avait un type de lit chaise Louis XYL

pour le chasseur ; mais les ornements

qu’on y admettait n’avaient aucun rapport avec le fusil de chassé, la poire à poudre, la gibecière et le carnier; les réminiscences obligées de l’antique n’y permettaient d’autres attributs que le javelot, l’arc, le carquois, et il va sans dire que « la dépouille des animaux sauvages » était la seule courte-

(1) « Le fauteuil à bras, dit Voltaire, la chaise à dos, le tabouret, la main droite, la main gauche, ont été pendant plusieurs siècles d'importauts objets de politique et d’illustres sujets de querelles. Je crois que l'ancienne étiquette concernant les fauteuils vient de ce que, chez nos barbares de grands-pères, il n’y avait qu’un fauteuil tout au plus dans une maison, et ce fauteuil même ne servait que quand on était malade.

« Ou voit par les Mémoires de Mademoiselle que cette auguste princesse passa un quart de sa vie dans les angoisses mortelles des disputes pour des chaises à dos. Devait-on s’asseoir, dans une certaine chambre, sur une chaise ou sur un tabouret, ou même ne point s’asseoir? Voilà ce qui intriguait toute une cour. Aujourd’hui les mœurs sont plus unies, les canapés et les chaises longues sont employés par les dames, sans cause d’embarras pour la société. »

pointe d’une couche aussi redoutable. Il y avait également un type de lit pour le marin; c’était le lit à la Neptune , semblable à un navire des temps homériques. Les rideaux étaient suspendus au grand mât, et le mouvement du dessin avait un caractère tourmenté et tempétueux, de nature à donner au spectateur un ressentiment ou un avant-goùt du mal de mer !

Sous l’Empire et même plus tard, les bois de lit avaient des cambrures qui semblaient continuer le renflement des oreillers. Le dossier formait comme un second traversin en citronnier ou en acajou massif, rappelant le coussinet du chapiteau ionique ; mais un tel lit ne pouvait être placé que dans une très large alcôve, ou mieux, dans une chambre en retraite où il devait être isolé, de façon à laisser de la place aux garde-robes, qu’on dissimulait par des draperies tendues entre un pilastre et une colonne, formant avant-corps; mais la mollesse des courbes du chevet, la convexité des flasques juraient avec la roideur de toutes les autres lignes de l’ameublement, des chambranles, des gaines et des pilastres qui divisaient la décoration. Les lits au dossier arrondi aux pans échancrés, les lits à bateau persistèrent sous la Restauration et même sous le règne suivant, parce qu’en général les nouvelles maisons ne contenaient plus de ces alcôves qui avaient formé dans la chambre à coucher une pièce à part, e* qui étaient flanquées d’un cabinet pour la roberie et d’un couloir de dégagement. Une alcôve demande des lits à formes droites, et si ces formes ont repris faveur, ce n’est pas seulement parce qu’on peut les loger partout sans perte d’espace, c’est aussi parce qu’on a reconnu que le bois de lit, n’ayant pas à tenir lieu des coussins, n’avait pas besoin d’en imiter la rondeur.

Dans les meubles qui ne sont pas à l’usage du corps, tels que les commodes, chiffonnières, buffets, dressoirs, bibliothèques, armoires, bureaux, secrétaires, dont il nous reste à parler, il suffit que la forme soit facile, avenante; mais pour les lits, aussi bien que pour tous les meubles qui servent directement à la personne, il faut, de plus, que la forme soit parlante ; que, par exemple, le canapé qu’on appelle confident , qui est divisé en trois sièges par deux accoudoirs intérieurs, dise clairement qu’on y pourra confier un secret en le faisant glisser, pour ainsi dire, sur la paume ou sur le dos de la main ; il faut, disons-nous, que la forme accuse ail vif, non pas seulement la destination générale de l’objet, l’usage que tout le monde en fera, mais une certaine appropriation aux diverses habitudes de l’esprit, je veux dire le tour particulier que leur imprimera la différence des pensées journalières, des humeurs et des goûts. A cette condition, la forme d’un meuble aura la seule beauté qu’elle peut avoir : le caractère, car, à proprement parler, à parler rigoureusement, les objets utiles, n’ayant pas la beauté pour fin, ne sont pas beaux: ils ne peuvent qu’être embellis.

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