GROS MEUBLES
c’est LE COFFRE, C’EST-A-DIRE LE BAIIUT, QUI FORME LE TYPE PRIMITIF
DE NOS MEUBLES
Quelle que soit la magnificence des meubles en usage de notre temps, et quelle que soit leur apparente variété, on peut les ramener tous à un type primitif, extrêmement simple. Ce type, c’est le bahut, autrement dit le coffre, à couvercle voûté, dans lequel les familles encore nomades serraient tout ce qu’elles avaient de précieux, tout ce qui était transportable. Sur ce coffre, plein ou vide, l’homme fatigué trouve un siège, celui qui veut dormir par terre s’en fait une manière d’oreiller, et si le coffre est appuyé contre un mur, il sert de couche au voyageur qui s’y arrange un coussin avec ses hardes. Il me souvient que, dans notre voyage à travers la Grèce redevenue sauvage, il nous arrivait quelquefois de nous arrêter, mes compagnons et moi, dans un de ces villages qui portent les noms augustes de Colone, de Céphise ou de Marathon, et que le café misérable où nous entrions demander un verre d’araki n’avait pour tout meuble qu’un bahut qui régnait le long des murailles, et qui était pour les habitants un coffre, pour les passants un siège, pour les voyageurs un lit.
Un amateur de meubles rares, un curieux qui les achète avec réflexion et les choisit avec goût (1), M. Edmond Bonnaffé, me disait un jour en me montrant sa collection à commencer par de grands bahuts du moyen âge : Voyez ces coffres : ils ont dû servir, dans le temps de la féodalité, à des familles que les troubles et les guerres continuelles de ce temps-là ont
(lj M. Edmond Bonnaffé est l’auteur d’une publication intéressante : Y Inventaire des meubles de Catherine de Médicis, Paris, 1874.
forcées plus d’une fois à changer de demeure. Transportés sur une charrette ou à dos de mulets, de pareils bahuts contenaient tous ou presque tous les autres meubles : les lits démontés, les pliants, les tentures, les coussins (dont on faisait alors grand usage) et les serrures. On y avait ménagé des compartiments pour les écrins, pour les habits, pour les parures, pour les épargnes, de sorte qu’à l’exception de certaines armoires qui étaient de véritables édifices, le chef de maison pouvait déménager facilement tout son mobilier. Supposez maintenant que la famille s’est fixée. Le coffre, placé sur le sol, est un meuble dont on ne peut user sans fatigue. Pour n’avoir pas à se courber ou à s’agenouiller quand on y veut prendre quelque chose, on le hisse sur des pieds, on l’élève à hauteur d’homme; mais alors le coffre devient gênant d’une autre façon, et l’on
éprouve le besoin de substituer à un couvercle qui se lève un panneau qui s’abat. Cependant, on s’aperçoit bientôt, que, pour celui qui veut fouiller dans le coffre, cet abattant est à son tour un obstacle, et on le remplace par des vantaux, ou mieux encore par des volets de brisure qui, se repliant sur eux-mêmes, ne présentent pas de saillie incommode. Les compartiment! qui divisaient en sens vertical l’intérieur du coffre sont changés en tiroirs qui jouent dans le sens horizontal, et c'est ainsi évidemment que s’est formé le cabinet , lequel n’est autre chose qu’un bahut monté sur quatre pieds, comme l’observe M. Léon de Laborde, dans son Glossaire. Etant donné ce bahut dressé, si l’on ferme le vide qui se trouve entre les pieds, on transforme le cabinet en armoire Si l’on étage des tablettes sur le soubassement de l’armoire, à la place du cabinet l’on a le buffet, le dressoir ou la crédence ; enfin en supprimant la partie supérieure de ce
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meuble à deux étages, ou a été conduit à inventer la commode, ensuite les chiffonnières et les encoignures qui en sont les variantes... Voilà comment la forme rudimentaire d’un simple coffre a été modifiée par le sentiment du confort, jusqu’à produire successivement tant de meubles qui nous paraissent d’une variété inépuisable et qui ne sont pourtant que les dérivés d’un même type.
Considérée comme un meuble décoratif, l’armoire a été conçue de diverses manières. Avant le seizième siècle, les meubles étaient fabriqués par les liuchicrs, qui étaient des charpentiers en petit, et qui sachant non seulement travailler le bois, mais le sculpter, étaient plus que les menuisiers de nos jours. Les huches, les bahuts, les armoires, quelle que fût leur richesse ou leur simplicité, qu’ils fussent ornés de peintures, de sculptures ou de ferrures, recevaient une forme toujours indiquée par la convenance, toujours en rapport avec la destination. Le meuble n’a souvent pour toute décoration que les marques de son utilité, par exemple, les paumelles qui doivent tourner sur les gonds, les pentures en fer forgé, les vertevelles, c’est-à-dire les anneaux dans lesquels doit couler le verrou, et la platine dans laquelle le verrou est assujetti, et le crochet par lequel on le saisira. Cela suffit pour rendre intéressante l’armoire d’un petit bourgeois ou celle d’un campagnard aisé.
Mais, au seizième siècle, lorsque la France, longtemps après l'Italie, vit renaître un enthousiasme universel pour l’antique, chacun porta ses regards sur l’architecture, qui était la partie la plus sensible, la plus imposante des arts de l’antiquité; ce fut elle qui donna le ton aux arts décoratifs, à tous les arts solidaires de l’industrie. Alors on mit partout des colonnes, des pilastres, des frises, des corniches, des arcatures ; ;L comment n’aurait-011 pas employé les membres de l’architecture dans h fabrication des meubles, quand on les faisait entrer jusque dans la composition des bijoux! Les armoires rappelèrent en petit les édifices qu’on renouvelait de l’antique; on les couronnait d’un fronton brisé, sans être averti que celte image d’un toit qui s’est ouvert pour laisser passer un buste ou un vase n’est pas moins ridicule dans l’ébénisterie que dans l’architecture. On répéta en bois de noyer les ordres superposés du théâtre de Marcellus; les vantaux furent cintrés et flanqués de piédroits dans lesquels on engageait des colonnes. Sans s’inquiéter du commode et de l’incommode, on imita dans tous ses détails l’entablement des Romains, que, par parenthèse, l’on prenait pour celui des Grecs. Ainsi l’ébéniste dissimula, sous des ornements d’emprunt, les formes inévitables de ses meubles et les signes les plus frappants de leur usage, au lieu de chercher les motifs de sa décoration dans les accents mêmes de la structure et dans les aveux de l’assemblage.
11 ne faut que jeter un coup d’œil sur une de ces vieilles armoires que
l’on trouve encore dans les campagnes éloignées des villes, et qui ne furent à l’origine que le développement de la huche au pain, pour voir que la beauté de ces ouvrages tient à leur caractère robuste, franchement accusé. Le huchier et le serrurier en ont fait à eux seuls tous les frais. Les formes sont venues d’elles-mêmos, pour ainsi dire, obéir au sentiment de la nécessité. Il a suffi d’y champlever quelques moulures, d’y faire jouer des saillies et des ombres en y creusant des canaux serpentants, en y taillant des
Crédence (Ecole de Bourgogne)
facettes, en y ménageant des biseaux ou des quarts de rond entre deux filets, pour donner du prix à ces gros meubles, solides et presque imposants, que les familles de fermiers se transmettaient par héritages et qui étaient encore plus durables que leurs empbytéoses. Il n’en est plus de même si nous prenons pour objet de nos observations les armoires, d’ailleurs fort élégantes, qui se firent au seizième siècle, et même au dix-septième, jusqu’à Louis XIII. Ces armoires sont des diminutif des monuments, des églises en miniature; elles se terminent par un pignon à deux égouts, comme si la pluie avait dù jamais y tomber. Elles présentent, au-dessous
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du larmier, des (lenticules et des mutules, comme s’il pouvait y avoir des chevrons dans un meuble; elles ont une entrée centrale, majestueusement couronnée d’un frontispice, comme s’il était nécessaire de figurer le portail d’une basilique devant des tiroirs où l’on ne doit introduire que les doigts de la main.
Iî
DANS UN MEUBLE FERMÉ L’ÉBÉNISTE EST PLUS LIBRE DE CUERCnER DES EFFETS DÉCORATIFS, MAIS DANS UN MEUBLE OUVERT OU VITRÉ IL DOIT SE PRÉOCCUPER AA'ANT TOUT DE FAIRE VALOIR LES OBJETS QUE LES TABLETTES OFFRENT AUX YEUX.
Il n’est sorte d’inconvénients que n’entraîne cette imitation obstinée des membres de l’architecture dans la fabrication des meubles. Combien de fois, par exemple, ne voit-on pas les portes vitrées de nos bibliothèques représenter des fenêtres cintrées qui cachent une partie des livres que cependant on a voulu voir puisqu’on les a placés derrière une vitre? Combien de fois n’a-t-on pas élargi le plein des montants pour y canneler des pilastres accouplés, couvrant de leur épaisseur des titres et des reliures plus intéressants qu’un bois inutile? Lorsque les bibliothèques sont à portes pleines, comme des armoires, il est tout simple que la décoration soit dans le contenant; mais c’est dans le contenu qu’elle doit être lorsque les portes sont vitrées, et dès lors il est essentiel que les châssis soient très minces, que le bois tienne peu de place et qu’il soit même remplacé par des tiges de laiton, enfin que les ornements du meuble soient sacrifiés à la beauté et à la variété des volumes qu’il renferme.
Il est des bibliophiles qui, pour avoir leurs livres immédiatement sous la main, proscrivent les portes vitrées et ne veulent que les séparations horizontales, formées, pour plus de minceur, par des tablettes en feuilles de zinc. Ceux-là sont dans le vrai, quand il s’agit d’une collection qui n’a rien de bien extraordinaire; mais lorsqu’on a le bonheur d’avoir des livres précieux, des manuscrits rarissimes, des reliures qui sont à elles seules des merveilles de travail et de goût, des reliures comme en possédaient Groslier, Maioli, Gaston d’Orléans, le comte d’Hoym et, de nos jours, M. Cigongne, on ne saurait laisser sa bibliothèque sans portes, sans serrures. De pareils trésors doivent être élégamment protégés contre les indiscrets ou les barbares qui, ne sachant pas manier un livre avec la délicatesse voulue, l’offenseraient de leur curiosité. C’est alors que peuvent être appliqués au meuble tous les ornements imaginables, placages, marqueterie, vernis, bronzes et même de petits rideaux, en soie verte ou
cramoisie (pour le cas où le dos des livres porterait des titres qu’on veut cacher à un visiteur banal et étranger).
Mais, pour ne parler encore que des formes, avant d’en venir aux ornements dont les meubles sont susceptibles et au rôle que doivent y jouer la sculpture des reliefs, la couleur des matières et des étoffes, l’appoint des accessoires, il faut dire un mot de ces bibliothèques à hauteur d’appui que l’on trouvait au siècle dernier chez tous les curieux, et qui sont encore préférées par nos plus célèbres amateurs. Rien de mieux imaginé, sans doute, pour qui a des objets d’art à mettre en évidence, des bronzes antiques ou florentins, des coffrets d’ancien laque du Japon, de petits cabinets en marqueterie, des antiquités égyptiennes, des pagodes, des ivoires; mais de pareilles bibliothèques, si elles sont commodes et agréables comme étagères, ne valent rien pour serrer des livres, à moins qu’on y place uniquement ces pesants ouvrages à figures, ces volumes grand aigle que l’on consulte rarement et que l’on manie avec peine. Se baisser jusqu’aux genoux pour prendre un livre ou monter à l’échelle pour l’atteindre sur un rayon très élevé, ce sont des fatigues dont il faut se garder autant que possible, parce qu’elles finiraient par dégoûter de la lecture. Tout le monde n’a pas de bronzes ou des curiosités, des laques, des ivoires, mais tout le monde a des livres. Les bibliothèques à hauteur de cimaise ne conviennent qu’à ceux qui préfèrent les œuvres d’art aux trésors de l’esprit, et qui prennent plus de plaisir à manier les merveilles de la plastique ou de la céramique qu’à feuilleter ces beaux livres que l’éloquence de la raison a remplis de beau langage et de bons conseils.
Encore une fois, si la bibliothèque est un mcubLc fermé, il importe qu’elle soit décorative, ne fût-ce que par sa forme et par l’élégance de ses proportions. Si c’est un meuble ouvert ou vitré, il n’est pas douteux que le luxe des sculptures dont elle sera rehaussée, des incrustations dont elle pourra être enrichie, soit en ivoire, soit en bois de rapport, soit en ornements en cuivre ou d’étain sur fond d’écaille, fera paraître pauvres les plus précieuses reliures. On aura ainsi sacrifié l’intérêt que doivent inspirer les livres au plaisir de montrer un ouvrage remarquable d’ébénisterie. Or quelque admirable que soit la magnificence d’un meuble de Boulle, ou la délicate élégance d’un meuble de Riesener, les chefs-d’œuvre de l’industrie humaine doivent s’effacer devant les chefs-d’œuvre du génie humain.
Une considération du même genre s’adresse aux ébénistes en ce qui touche ces buffets, ces dressoirs qui, dans les expositions universelles, font tant d’honneur au goût de la France et attirent tous les regards. Quand on voit de pareils meubles en dehors de la maison dans laquelle on s’en servira, l’on y admire la combinaison des matières et des bois ; les raffinements de la sculpture qui a fouillé le noyer comme elle aurait ciselé du bronze; des figurines dont la chair a été rendue par les caresses de l’outil dans le
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grain serré d’un buis au ton chaud. L’on se plaît à regarder, d’abord à quelque distance, l’ensemble de la composition, ensuite, en s’approchant, le fini des guirlandes, l’invraisemblable légèreté de rinceaux menus comme
Console et entourage de miroir en bois sculpté et doré (xvme siècle).
les vrilles de la vigne, la surface tour à tour lisse ou grenue, luisante ou mate, des oiseaux, des poissons, des fruits et des fleurs, ici groupés sur les montants, là formant de riches reliefs sur le cadre des panneaux, ou de belles chutes sur les angles du soubassement. Mais personne ne songe alors à se demander ce que deviendront les attributs de la chasse, de la
pèche, du jardinage, modelés à ravir p4nr le ciseleur, lorsque des assiettes de dessert seront posées sur la labié ou sur les gradins du buffet, lorsque de véritables pêches, au duvet incarnat, y seront rangées en pyramides, lorsqu’on y aura déposé une bourriche de vrai gibier, lièvres, cailles et perdreaux, présentant les délicatesses inexprimables de leur pelage et de leur plumage, leurs tons gris d’argent, gris fauve, et le charmant effet que produisent les taches marron de la perdrix rouge et le ton de ses pattes avec les nuances de roux qui s’interposent entre les oreilles noires du lièvre et son ventre blanc. Que le buffet soit placé dans la salle à manger ou dans la pièce qui précède et à laquelle ce meuble a donné son nom, le seul fait du service amène à chaque instant une flagrante confrontation de la chose réelle avec la chose imitée. Et dès lors combien sont bien tristes à voir des fruits burinés dans le noyer, fouillés dans le chêne, à côté d’une véritable branche de chasselas doré, d’une assiette de beurré rouge ou d’une pile d’oranges! N’est-il pas déraisonnable de se mesurer avec la nature sur son terrain, alors que l’original sera constamment en présence de l’imitation, et d’une imitation impossible, car s’il est difficile de lutter avec la nature en lui empruntant ses propres moyens, dont le principal ici est la couleur, à plus forte raison faut-il y renoncer avec des moyens ingrats. Je parle de ce qu’on appelle la nature morte.
Que si l’on emploie le buffet à dresser, pour la montre, la vaisselle plate, les porcelaines ou faïences affectées au service de la table, la sobriété et le choix des sculptures ont oilcore plus d’importance dans le meuble qui portera ces matières précieuses. Il y a deux manières de faire valoir un objet que l’on met en lumière : le contraste et l'accompagnement. Veut-on, par exemple, exhiber des pièces d’orfèvrerie sur une étagère, on peut leur donner un redoublement d’éclat en opposant aux tons de l’or et de l’argent le fond noir de l’ébène ou du poirier noirci, la couleur rembrunie du vieux chêne ou du palissandre; mais on peut aussi accompagner le brillant des métaux ouvrés et des couverts céramiques en leur ménageant un fond demi-clair, en les plaçant, par exemple, sur le rouge pâle du bois de rose, sur le jaune fin de l’érable ondulé, moucheté, à œil d'oiseau. L’on obtient par là un effet adouci, plus distingué peut-être que celui qu’on obtiendrait par un contraste violent, car suivant les intentions et selon les goûts, les semblables peuvent être aussi favorables à la décoration que les contraires.
Il arrivait souvent autrefois qu’un échafaudage de parade était dressé, en guise du buffet, pour les grands festins, soit dans le vide d’une table en fer à cheval, soit à une place choisie tout exprès pour qu’on pût faire le tour de ce dressoir improvisé, qui devait disparaître le lendemain de la fête. De nos jours s’élèvent encore, dans les repas extraordinaires, de semblables buffets isolés où brillent les merveilles de la céramique culinaire et de 1 orfèvrerie, telles qu’on les voit figurer dans les noces que Paul
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Véronèse a peintes, et dans celles que décrivent les romanciers. Mais lorsque le buffet est un meuble permanent, il est adossé à la muraille, et il offre tout à la fois un garde-manger, une tablette d’appui et un dressoir.
LA COMMODITÉ D’UN MEUBLE PEUT ÊTRE, LE PLUS SOUVENT, TRADUITE EN UN MOTIF D’ÉLÉGANCE.
Cependant, il est d’autres meubles qui parent l’intérieur du logis sans être pour cela de parade, parce qu’ils sont intimes et rarement vus par les personnes du dehors. Ce sont les commodes, que les ébénistes rangent parmi les gros meubles, et auxquelles se rattachent les chiffonnières et les encoignures de chambres à coucher.
Les commodes ont été dans le principe des bas d’armoires. Vers le milieu du dix-septième siècle, on imagina de substituer aux portes et aux tablettes à crémaillères, des tiroirs apparents susceptibles d’être ornés élégamment par les signes de leur utilité. Conçues dans le style pompeux du règne de Louis XIV, les commodes furent cambrées sur le devant et sur les côtés. On leur fit des pieds de biche, des contours à renflement, une panse. Chacun des trois ou quatre tiroirs de hauteur dont le meuble se compose eut un profil bombé, en largeur comme en élévation. Vinrent alors les motifs de décoration ronflante, inventés par le génie de Boulle pour accentuer les courbes, pour ressentir le dessin des tiroirs et des portraits. De là les chutes à têtes de femmes ailées, de là ces entrées de serrures à volutes, ces poignées, ces mains , dont les saillies tourmentées épousent la cambrure des formes et leur redondance. De là ces rinceaux, fleurons et autres ornements de bronze doré, relevés en bosse et ciselés ou, comme l’on dit, réparés à merveille; mais ce style emphatique avait le défaut d’être contraire à la convenance et de le paraître. On dut bientôt s’apercevoir que la convexité d’une commode était bien souvent un contresens; que pour une personne obèse il était pénible d’avoir affaire à un meuble pansu, et de plus que les bronzes qui se tordaient en relief sur les angles de la commode, depuis l’entablement jusqu’aux chaussons, avaient l’inconvénient d’accrocher au passage la soie des tuniques et la prunelle ou le satin des souliers, et qu’ainsi la commodité du meuble n’était pas en raison de sa magnificence.
Passe encore de renfler les tiroirs d’une commode si, au lieu de renfermer des matières facilement compressibles, telles que laines, toiles, soies ou linons, elle devait contenir des objets semblables, par leur forme, à un être vivant. Je me rappelle avoir lu, dans les Souvenirs de jeunesse
d’Edgar Quinet, qu’à l’âge de six ou sept ans, ayant été mis sous la discipline d’une grand’mère acariâtre et dure, il était quelquefois emprisonné par elle dans une vieille commode ! — c’élait la dernière pénitence qu’on lui infligeait. — Il est sûr que les formes cambrées étaient celle fois bien venues; mais heureusement ce sont là, j’imagine, des cas rares.
Au surplus, lorsque le style de Boulle et plus tard celui de Cressent et de Philippe Caffieri eurent fait leur temps, lorsque la bourgeoisie prit le
Lit Renaissance (Muscc de Gluny).
goût des jolis meubles et qu’il en fallut à un grand nombre de personnes, plus petitement logées, et partant plus avares de l’espace, l’on renonça aux formes ventrues des commodes du grand siècle et l’on s’avisa de les bâtir à formes droites, en se réservant d’adoucir en quart de rond les angles des montants et des marbres, de racheter par la souplesse des horizontales la fermeté des perpendiculaires, de terminer le bas du meuble, soit par une ligne à redents, soit par un contour en arbalète, comme on le pratiquait dans le même temps aux chambranles des cheminées. Tout en évitant les
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courbures, on se garda de tomber dans la platitude, et quelques-uns eurent l’beureuse idée de rendre la forme légèrement concave là où les ébénistes de Louis XIY l’avaient tenue convexe. Les majestueuses poignées furent remplacées par des tirants en cuivre poli, par des boutons dorés ; les volutes saillantes par des nœuds de rubans méplats; les chutes par les ornemeuts, rudentures ou rangs de perles, insérés dans les cannelures, et il se trouva qu’il n’y avait pas moins de grâce et de dignité dans une commode de Riesener que d’ampleur et de richesse dans une commode de Boulle.
Ici le lecteur dira peut-être: De quoi vous occupez-vous ? à quoi bon toutes ces remarques? Laissez aux menuisiers le soin de corroyer, d’assembler leurs bois ; laissez aux ébénistes leurs placages et leur marqueterie; laissez à Gouthière ses ciselures, à Martin ses vernis... la félicité des humains ne tient pas à si peu ! Devant un bonheur-du-jour de Riesener, plus d’une femme a pleuré. Bien des lettres amères ont été écrites sur les plus beaux secrétaires de Jacob!... — Oui, sans doute, la philosophie nous enseigne à nous passer de bien des choses ; mais elle nous dit aussi que tout ce qui vaut la peine d’être fait vaut la peine d’être bien fait. Les esprits heureusement dressés ne sauraient s’accoutumer à ce qui n’est pas décent, je veux dire convenable, sous peine de sentir s’oblitérer en eux la finesse des perceptions. Cela contribue au confort de l’âme, d’être entouré d’objets bien conçus, façonnés avec élégance, ornés avec grâce. D’ailleurs il y a dans l’existence de chaque jour tant de petits heurts, tant de petites misères, sans compter les grandes, tant de ces angles aigus auxquels on se déchire, qu’il serait bien pénible, pour les délicats surtout, de voir s’ajouter les impressions qui offensent le goût, aux menus accidents, aux froissements continuels qu’amène, dans le train de la vie, la succession des jours et des heures.