Y CHERCHERAIENT
Venons-en aux chenets, ou plutôt à ce qu’on appelle les fet/x, c’est-à-
ESTHÉTIQUE DES PETITS MEUBLES
dire à l’ensemble des ustensiles destinés à garnir la cheminée, à porter des bûches du foyer, à soutenir la pelle et les pincettes, à garder la cendre. Doit-on se défendre d’orner les feux, et peut-on dire avec l’auteur du Tableau de Paris , Mercier, que le luxe des chenets est un luxe insensé, irréfléchi, indigne d’un être pensant; que c’est une distraction enfantine et qu’il est stupide de prétendre parer la flamme? Non. Rien n’est plus naturel, au contraire, rien n’est plus séant qu’un certain luxe dans ce qui entoure le feu. Soit qu’on le considère comme un élément hospitalier, soit qu’on le respecte comme le centre de la maison, le feu est l’image d’une chose sacrée, et si le mot foyer domestique a été transporté dans l’ordre moral, c’est qu’il exprimait, dans la réalité, l’union, la concentration de la famille.
Mais comment orner les feux? Convient -il d’y grouper des figures sculptées, des Apollon, des Muses, des Pluton, des Diane, et autres divinités de la Fable, ou même des Vestales, comme on l’a tant fait au siècle dernier? N’esl-il pas ridicule d’avoir à regarder de haut en bas des personnages qui ne doivent être regardés que de bas en haut? Ces mêmes dieux que nous voyons plafonner dans le softile des palais, ou s’élever sur des piédestaux dans nos jardins publics, dans nos musées, n’est-il pas absurde de les voir par terre, les pieds dans la cendre ? En vérité, il n’appartient pas à des figures humaines, à plus forte raison à des figures divines de supporter ou de surmonter des chenets, de décorer un garde-feu, de servir à arrêter la chute des tisons, et cela, en présentant le plus ingrat de tous les raccourcis. Les seules figures dont il ne soit pas malséant d’orner un feu de fer ou de bronze sont celles des animaux que nous sommes justement habitués à voir de haut en bas. Les bêtes qui marchent, qui courent, qui se traînent, qui rampent, les quadrupèdes, les serpents, les lézards, les salamandres, les tortues, ou, si l’on veut, les oiseaux familiers, ceux qui ne volent que terre à terre, et mieux encore les animaux chimériques, voilà ce que le bronzier doit demander aux artistes qui lui dessineront ses feux (1).
Après tout, les chenets, les grilles, les garnitures de pelle et de pincettes n’ont besoin que d’ornements sobres, robustes, peu fouillés, et la forme de ces ornements sera toujours bien venue si elle se prêle à l’idée
(I) Les cnlalogues de vente du xvme siècle décrivent des feux, provenant des plus fameux cabinets, et plus d’une fois j’y trouve mentionnées des figures de Jupiter, Jtinon et autres dieux; mais il en est qui m’ont paru, d'après la description, composés avec plus de goût. Ce sont, notamment, deux ou trois de ceux qui figuraient dans la vente du cabiuet du duc d’Aumout, savoir : 1° un feu à vase, orné de tête de bélier, guirlande à feuilles de vigne et raisins, placé sur un fût de colonne, relevé d’une écharpe formant guirlandes, et recouvrement enrichi d’une frise à branches de vigne et raisins, et d une cassolette à pieds de biche, aussi sur un fût de colonne, avec grille, pelle, pincettes et tenailles, 399 liv. ; 2° un autre feu à vase, orné de mascaron, de faune, de bandeau à entrelacs à jour et de guirlande de roses, posé sur un piédestal rond, garni sur la face d’un casque entouré de branches de chêne, avec socle a moulures ouvragées, et recouvrement à deux parties cintrées, à carré, à rosettes et à gaines, avec grille, pelle, pincettes et tenailles, 399 liv. 13 s.
d’y mcUre nos pieds. C’est pour cela que des chenets pointus sont aussi déplaisants que possible : on ne peut pas même s’y appuyer en pensée. Combien, au contraire, sont agréables à voir les chenets qui, se terminant par une surface aplatie ou légèrement concave, nous offrent la facilité d’y faire porter nos jambes dans un moment de solitude, de rêverie et de silence. Pour suppléer à l’office que doivent remplir les chenets, les Hollandais d’autrefois faisaient sceller au chambranle de leurs hautes cheminées des anneaux semblables à de petits heurtoirs que l’on prenait d’une main
quand on voulait sécher au feu ses chaussures humides. Les Slingelandt et les Metsu n’ont pas oublié ce détail dans leurs tableaux intimes. Mais quelle différence de se tenir debout devant le feu ou d’être plongé dans un fauteuil pour se chauffer la plante des pieds ! En Bretagne, — et sans doute aussi dans d’autres contrées septentrionales, — le dessus des chenets a souvent la forme d’une soucoupe sur laquelle le paysan mange son caillé dans un -plat d’étain... Cette fois encore, c’est la convenance qui inspirera les formes les plus heureuses. Il suffira de penser à l’utile pour rencontrer l’élégance.
DES
GLACES ET DES CADRES
LES GLACES, QUAND ELLES NE SONT PAS DES MIROIRS MOBILES ET PORTATIFS, FIGURENT DES VIDES PRATIQUÉS DANS LA MURAILLE ET DOIVENT ÊTRE ENCADRÉES COMME LE SERAIENT DES PORTES OU DES FENÊTRES.
Il y avait autrefois en Angleterre et dans les Pays-Bas nn genre de miroirs qui est maintenant passé de mode ( out of fashion), mais qui n’en est pas moins regrettable. Je parle de ces miroirs concaves dans lesquels les images se rapetissent et qui, suspendus à une paroi de la chambre et légèrement inclinés, représentent tous les objets en miniature. Ainsi resserrées et diminuées, comme si on les apercevait à une grande distance, les personnes et les choses prennent un caractère de délicatesse et de fini précieux. 11 n’es^ pas d’intérieur qui, vu dans un de ces miroirs, ne soit intéressant à regarder. La lumière des fenêtres s’y répercute en petit. La famille y apparaît concentrée, parlant plus unie. Les gros meubles n’y sont plus que des bonbonnières, et les petits meubles des bijoux. Tout devient subtil, raffiné, rare. Pourquoi ces délicieux miroirs ont-ils disparu ? Pourquoi n’avonsnous plus que des glaces d’une fidélité sans merci?
Jadis les glaces étaient soufflées comme le verre à vitre. En soufflant dans un tube de fer, appelé canne , de la même manière que les enfants soufflent dans une paille pour former des bulles de savon, on faisait prendre à une masse de verre fondu la forme d’un cylindroïde terminé à ses deux extrémités par des calottes. Ces calottes abattues, on avait un cylindre régulier, ouvert des deux bouts, un manchon. Fendu dans le sens de sa longueur, le manchon donnait deux demi-cylindres, lesquels, par le ramollissement du verre à la chaleur, s’affaissaient et pouvaient être étendus, aplatis. Par ce procédé, on n’obtenait des glaces parfaites que d’une dimension médiocre (un mètre environ). Gela fut cause qu'un fabricant
français, Richard Lucas, imagina, en 1 G G 8 , le procédé du coulage, qui consiste à verser sur une grande table de bronze une masse considérable de verre à l’état de fusion pâteuse, et à comprimer cette pâte au moyen d’un rouleau qui l’étale en lui laissant une épaisseur égale, déterminée
par l’élévation de deux règles de métal, sur lesquelles se meut le rouleau.
On put avoir ainsi des glaces de cinq à six mètres de hauteur. Mais que de choses à faire, que de précautions à prendre pour qu’une glace devienne miroir ! Il faut d’abord la livrer au polissage, qui se compose d’une série d’opérations délicates et compliquées. On commence par la dégrossir avec du grès pilé ou du sable ; puis on la doiccit à l’émeri contre une autre
DKS GLACES ET DES CADRES
glace qui est fixe, ensuite on la retourne pour la doucir sur l’autre face; on achève de la polir au moyen d’un rouleau presseur, garni de feutre, qui la frotte d’une poudre chimique appelée rouge d' Angleterre.
Reste alors à étamer la glace, c’est-à-dire à la couvrir sur une de ses faces d’une couche de matière opaque, afin que la lumière qui la traverse ne soit pas perdue pour la réflexion. Celte couche, qui est le tain, consiste en une mince feuille d’étain qui, amalgamée avec du mercure, adhère à la superficie du verre et, renvoyant la lumière, fait un miroir auquel la surface du verre tient lieu de vernis. Aujourd’hui le procédé de l’étamage au mercure, qui engendrait des maladies mortelles, est remplacé par celui de l’argenture, dans lequel on substitue à l’étain mercuriel une pellicule d’argent recouverte elle-même d’une couche de peinture au minium ou de bitume.
Pour être jugée belle, quand elle est encore étendue sur la table de bronze, une glace doit être incolore comme l’eau pure et plane comme l’eau tranquille. Si elle a une teinte sensible, elle nous trompe sur la couleur des objets réfléchis; si elle a un défaut de planimétrie ou une épaisseur inégale, elle nous trompe sur la configuration de ces objets en les déformant. Mal fabriquée, une glace ressue , c’est-à-dire qu’elle se ternit par places en se couvant d’une quantité de petits cristaux aiguillés; elle a des bouillons occasionnés par des bulles d’air qui se sont formées dans le verre incandescent et agité par la violence du feu; des filandres provenant des matières inégalement vitrifiées, des stries, des ondes, des cordes, qui sont dues à un mauvais affinage de la pâte vitreuse, des nœuds, des larmes, produits par des grains de verre non fondu. Ces défauts, sous certains angles, vont jusqu’à troubler la vue, et il importe de les signaler, afin que l’œil ne soit pas désobligé par ce qui doit être un des plus brillants et des plus agréables ornements de nos demeures.
Quelle invention admirable, en effet, et combien durent en être émerveillés ceux qui, pour la première fois, purent se mirer dans une glace élamée! L’antiquité, selon toute apparence, ne possédait que des miroirs métalliques, d’une insuffisante clarté.
Les vierges au seiu d’ébène.
Belles comme les beaux soirs,
Riaient de se voir à peine
Dans le cuivre des miroirs. V. II.
Cependant l’idée de fabriquer des miroirs en verre doit être bien ancienne, puisque Aristote en parle comme d’une chose connue, lorsqu’il dit: « Si les métaux doivent être polis pour servir de miroirs, le verre et le cristal ont besoin d’être doublés d’une feuille de métal pour réfléchir l’image qu’on lui présente. » Ce secret s’était-il perdu ? Fut-il trouvé ou retrouvé par les Vénitiens au xiv' siècle? C’est une question à renvoyer aux
érudits, aux archéologues. Toujours est-il que, sans parler du prestige qu’ajoutent les grandes glaces à la magnificence d’un palais, rien n est plus propre qu’une glace à orner une chambre, à l’éclairer quand elle est sombre, à l’agrandir quand elle est petite, à l’égayer quand elle est triste. La
Glace Louis XV, du cabinet de l’auteur.
glace substitue à la rigidité du mur qui arrête et emprisonne le regard, un vide apparent qui laisse passer la vue et la pensée. Le plus modeste intérieur prend de l’intérêt, vu en sens inverse dans une glace. Les fenêtres, en s’y réfléchissant, augmentent- la lumière, non seulement en apparence, mais en réalité. La chambre paraît plus animée par la répétition des personnes, et plus riche par la répétition des choses. Il faut donc se réjouir de la dimi-
DES GLACES ET DES CADRES
nution du prix des glaces, diminution telle que ce qui, dans les grandes dimensions, coûtait, il y a trente ans, mille francs, n’en coûte aujourd’hui que cent soixante, et que, dans les dimensions ordinaires, ce qui valait cent francs n’en vaut plus que quarante. Ainsi le plus charmant de tous les meubles en est devenu relativement le moins rare et le moins cher.
Mais que d’erreurs sont commises, que de fautes contre le goût dans l’encadrement des glaces 1 Les uns les entourent d’une bordure écrasante par son volume et étincelante par sa dorure ; les autres leur font un cadre en verreries de couleur ou en morceaux de verre blanc clamé, qui forment un papillotage fatigant. Toutefois, s’il est un objet qui ait besoin d’un encadrement spécial, c’est la glace. A moins d’être un miroir mobile, portatif et conséquemment de petites proportions, la glace représente, selon la place qu’elle occupe, ou une fenêtre qui serait ouverte sur la campagne, ou une porte qu’on aurait percée dans le mur pour pénétrer dans la chambre voisine. 11 convient donc, ce nous semble, d’entourer une glace à peu près comme on entoure une porte ou une fenêtre.
C’est dans ce sentiment que des femmes de goût garnissent la bordure de leurs glaces avec des étoffes froncées en manière de rideaux, et ces étoffes font toujours bien, soit qu’on les choisisse pareilles à la tenture, soit qu’elles s’en distinguent par une couleur tranchante, rappelée quelque part dans l’appartement.
Une peinture, un dessin, une estampe, offrant un spectacle qui ne varie point, peuvent avoir un cadre permanent : la glace présentant, au contraire, des images qui varient sans cesse, ne doit pas être traitée comme un tableau, mais comme une ouverture pratiquée dans la muraille pour laisser voir ce qui se passe au dehors de la chambre. Voilà pourquoi il sied de les embordurer avec quelque chose qui ressemble à des courtines ou à des portières. Nos aïeux encastraient les glaces dans la boiserie, où elles figuraient, à une place invariable, comme des panneaux de verre : ils en faisaient des immeubles par destination, et c’est là justement ce que doivent être les grandes glaces.
Quant à celles que l’on conserve à titre d’objet d’art et de curiosité, comme sont les anciennes glaces de Venise, il faut convenir que le prix qu’on y attache tient le plus souvent à ce qui est indépendant du verre et de l’étamage. En d’autres termes, on estime le cadre beaucoup plus que la chose encadrée. Les Italiens du xvie siècle se plaisaient à renfermer les miroirs de Murano, ou même des miroirs en métal poli, dans de petits monuments, soit en bois sculpté, soit en fer repoussé, soit en matières précieuses, telles que le jaspe oriental, l’agate, la sardoine-onyx, qu’ils rehaussaient encore de gemmes et de pierres fines. — Nous en avons au Louvre un exemple célèbre dans le miroir de Marie de Médicis. — Ici reparaissent encore les motifs chers à la Renaissance, les motifs empruntés
de l’architecture : piédestaux, colonnes, pilastres, frises, corniches, fron
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Miroir de Marie de Médicis (Musée du Louvre). Exemple d’encadrement défectueux, emprunté de l’architecture.
tons brisés, acrotères; quelquefois les colonnes sont remplacées par des termes, par des cariatides, soutenant des cornes d’abondance ou des car-
DES GLACES ET DES CADRES
touches ornés do mascarons, et la composition, couronnée en haut par une coquille ou par un buste, se termine en bas par un cul-de-lampe.
Mais quelle que soit la grâce de ces petits édifices, quel que soit le talent que l’artiste a dépensé pour modeler ses figures désinvoltes et ses masques expressifs, pour fouiller, pour évider ses ornements, il est clair que la destination de l’objet est altérée par le seul fait que l’accessoire a dévoré le principal.
Que vient faire d’ailleurs l’architecture dans l’encadrement d’une glace? Quelle nécessité pour la femme qui viendra s’y mirer, de s’y voir entourée de colonnes, de télamons, de masques grimaçants ou de cornets métalliques, imitant le papier roulé? A supposer que, par impossible, elle prenne plus de goût à regarder ces images sur le cadre qu’à regarder la sienne propre dans le miroir, n’est-ce pas manquer à la convenance que de faire oublier un objet décoré par le choix môme des motifs dont on le décore?
l’art des encadrements, loin d’être une affaire de caprice,
EST ASSUJETTI a PLUSIEURS CONDITIONS ESSENTIELLES DICTÉES PAR LES LOIS