SOUS LE RAPPORT DE LA DISTRIBUTION DES COULEURS
l’ensemble d’un appartement doit être traité a peu près comme un tableau, dans lequel la lumière est sacrifiée sur certains points POUR mieux briller sur les autres.
Si nous écrivions pour les Orientaux, nos écritures n’auraient pas grand’ chose à leur apprendre en fait de couleur. Ils sont en cela nos maîtres, et c’est à eux qu’il appartient de nous donner des leçons. Nous autres Européens, nous avons si peu le sentiment de la couleur que, dans nos écoles de peintures, un grand coloriste est un oiseau rare, et en ce qui touche l’art décoratif, — dans son application à la mosaïque, à la tapisserie, à la passementerie, à la céramique, au papier peint, aux toiles peintes, — ne sachant être ni hardis sans crudité ni tempérés sans fadeur, nous cherchons l’effet dans les rapprochements hasardeux, ou bien nous ne trouvons l’harmonie que dans l’attiédissement des teintes.
Il faut convenir pourtant que l’art du tapissier a fait quelque progrès, sous le rapport des couleurs, depuis que les expositions universelles nous ont familiarisés avec les tissus, les tentures, les tapis, les vases d’Orient. Ces progrès sont sensibles dans le mobilier, et cela devait être puisque nos meubles sont aujourd’hui l’ouvrage du tapissier. Chose singulière, plus nous allons, plus les industries tendent à se supplanter l’une l’autre. Jadis les meubles étaient fabriqués par les huchiers; ensuite ils ont été faits parles menuisiers, ensuite parles ébénistes, ensuite par les ciseleurs; aujourd’hui enfin, ils nous sont fournis par les tapissiers. A part les gros meubles, tels que les armoires, les buffets, les bibliothèques, les bureaux, les billards, notre mobilier se cache maintenant sous les garnitures du tapissier, et ces garnitures, au lieu d’être mobiles, comme elles l’étaient
autrefois lorsqu’elles consistaient en coussins, sont adhérentes. Il en résulte que le travail dumenuisier ou de l’ébéniste est à peine visible surles bords du meuble, quand il n’est pas entièrement dissimulé sous les capitons qui le recouvrent. La couleur a donc à cette heure plus d’importance que jamais dans le mobilier, puisque la sculpture n’y joue qu’un rôle secondaire et que la menuiserie elle-même y est si peu apparente.
Il y a plusieurs manières de faire jouer la couleur dans les différentes
pièces d’un appartement: d’abord les tons dominants de la tenture et des lapis, la nuance des étoffes dont le meuble est recouvert, et celle des accessoires ; en second lieu, les divers genres de mosaïques, la marqueterie, les incrustations, la teinte des essences employées par l’ébéniste.
Remarquons avant tout que les convenances de la couleur varient suivant la chambre qu’il s’agit de décorer. Ici l’unité convient, là c’est la variété; ou, pour dire mieux, le calme sied dans telle pièce, le mouvement dans telle autre. Les parties intimes de l’appartement, la chambre à coucher, le
DE LA COULEUR DANS LE MOBILIER
boudoir, le cabinet d’étude, ne sont pas pour être ornées parla couleur de la même manière que les parties en quelque sorte extérieures, le salon, la salle à manger, l’antichambre, le vestibule. Le sentiment qui permet dans les unes la liberté et même le caprice, veut dans les autres de la dignité, de la tenue. Partant de là, examinons comment les lois générales de la couleur vont s’appliquer aux différentes pièces de la maison.
Quelle que soit l’inégalité des conditions et des fortunes, chacun éprouve le besoin d’orner le gîte où il vit, le gîte où il songe. Je ne parle pas du pauvre en sa cabane, encore moins des bohémiens et des vagabonds. Ceuxlà n’ont pas de meubles ; mais le soleil est à eux. Dieu leur fait la charité de ses paysages. Plus clémente que l’humanité, la nature leur prépare des spectacles que le citadin ne songe pas à regarder; elle leur décore l’horizon de tentures sublimes, elle ménage sous leurs pieds des tapis de mousse et de gazon; elle étale devant leurs yeux toutes les variantes de l’émeraude et sur leurs têtes toutes les nuances du saphir... Pendant ce temps, enfermé dans les villes où il est sans cesse occupé de s’enrichir, l’homme déjà riche ou aisé cherche à imiter de loin et en petit les prodiges de couleur que contient la lumière et dont la science humaine a pénétré les secrets. Mais ce qu’il accomplit par des moyens puissants, avec des tissus précieux et des substances magnifiquement ouvrées, peut s’obtenir aussi avec les matières les plus communes, et par les moyens les moins dispendieux, les plus simples.
11 est assez naturel que le vestibule fasse pressentir le caractère d’un appartement et celui des personnes qui l’habitent; qu’en entrant chez une femme élégante, on soit tout de suite averti de son élégance ; que la demeure d’un artiste ne s’annonce pas comme celle d’un magistrat ou d’un banquier. Mais, d’une manière générale, le vestibule doit avoir dans sa couleur une certaine simplicité, peu d’éclat, peu de luxe, afin que l’attention du visiteur ne soit pas épuisée dès l’abord, ou distraite assez fortement pour lui faire perdre le souvenir de ce qui l’amène. De vives oppositions, comme celles que produiraient des bahuts et des sièges verts sur un fond rouge, ou des chaises de crin noir sur un fond gris clair, ne sont pas de mise dans un vestibule. La magnificence des couleurs y serait déplacée comme l’emphase dans la préface d’un livre. « Que le début soit simple et n’ait rien d’affecté, » cela est vrai du mobilier comme de la littérature.
Un jour, en allant voir la galerie des tableaux d’un financier célèbre, qui voulut bien m’en faire les honneurs, je fus frappé du goût parfait qui avait présidé à tous, les arrangements de son hôtel et de la tenue sévère qui distinguait la première pièce de ses appariements. Après avoir monté un escalier de marbre et de stuc dont les paliers étaient colorés de rhododendrons et d’hortensias, on trouvait au premier étage une petite chambre d’attente à demi sombre, où étaient rangées des chaises hautes, aux
formes raides, garnies d’un cuir brun, frappé, qui me rappelait les riches demeures des protestants de Hollande et qui était plus sévère d’aspect que ne l'eùt été un velours d’Utrecht du même ton. Il y avait dans cette antichambre une certaine couleur d’austérité qui préparait les yeux aux splendeurs toujours croissantes des salons que j’étais venu voir. Là où je
m’attendais à une ostentation d’opulence, je fus surpris de recevoir une leçon de bon goût.
Cela me fit penserque l’ensemble d’un appartement pouvait être considéré et traité comme un tableau, dans lequel la lumière est sacrifiée sur certains points pour mieux briller en d’autres endroits, et qu’il y fallait ménager une sensible dégradation de l’ombre au clair et du clair à l’ombre.
Cependant, cette différence intentionnelle dans la coloration des chambres d’un logis, elle peut se produire en divers sens; je veux dire qu’il est des circonstances où l’œil du visiteur, au ieu d’être conduit, par degrés, d’une entrée demi-obscure à une pièce vivement éclairée, doit passer, au contraire, d’une antichambre gaie à un salon où la lumière est tamisée, affaiblie et tranquille. Telle femme dont la beauté, sans même être fanée, a besoin de mystère, aimera mieux réserver pour la pièce où elle reçoit ses amis, les couleurs qui absorbent la lumière et qui la dispenseront d’affecter la crainte du jour en l’interceptant par des rideaux sombres.
Mais le clair-obscur n’est qu’un des aspects de la couleur : il faut maintenant la considérer en elle-même, dans ses teintes locales, et c’est ici que la loi des couleurs va nous être d’un grand secours.
Secrétaire Louis XVI, avec plaque eu porcelaine, d’après Watteau.
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