AU MOYEN DU CONTRASTE FORMÉ PAR LES COMPLÉMENTAIRES
AU MOYEN DES HARMONIES OBTENUES PAR LE RAPPROCHEMENT DES ANALOGUES, ET DE L’EMPLOI TRÈS MODÉRÉ DU BLANC ET DU NOIR, LES COLORATIONS D’UN INTÉRIEUR PEUVENT RÉPONDRE A TOUTES LES NUANCES DU SENTIMENT.
Quelle que soit l’étoffe qui recouvre un meuble, il est évident qu’il importe de la faire valoir, et l’on ne saurait y parvenir sans une opposition plus ou moins décidée. Supposons le meuble rouge : cette couleur aura son plus haut degré d’intensité si le vert domine franchement dans la tapisserie ou dans le papier de tenture ; mais un tel contraste, qui est violent quand le meuble est neuf, a besoin alors d’être tempéré par l’atténuation de la couleur dominante, tandis que, plus tard, lorsque la couleur des étoffes sera un peu passée, on aura un moyen sûr de la raviver par l’opposition franche que formeront des tapis et des tentures où le vert dominera, un vert coupé et intermittent comme celui des anciennes tapisseries de verdure. Il va sans dire que la réciproque est vraie, et que si le meuble est de damas vert ou de toute autre étoffe de la même couleur, c’est dans la tenture que le rouge devra se trouver.
Pareillement, quand le meuble est d’un ton jaune, si on veut lui conserver tout son éclat, il faut que la tenture soit d’un bleu violacé ou d’un rouge amaranthe. Toutefois, une opposition moins tranchante suffirait pour faire briller une couleur aussi claire que le jaune, surtout quand l’étoffe, étant de soie, imite le lustre du bouton d’or et que la nature du tissu lui donne un surcroît de brillant. Que si la chambre à meubler reçoit trop peu de jour, soit à cause de la largeur des trumeaux, soit par la situation des fenêtres, on la rendra moins obscure au moyen d’un papier jaune satiné, qui reflétera la lumière, et alors c’est dans le meuble que devront jouer les teintes bleu ou rouge tirant sur le violet, car le violet pur produirait un rapprochement des couleurs exaltées qui peut-être offusquerait le regard.
Nous parlions tout à l’heure de tempérer la couleur dominante, lorsque le meuble est neuf. On y arrivera par l’intercalation de quelques touches de gris dans la tenture, et ces gris, le fabricant de papier les obtiendra par le mélange partiel de deux couleurs complémentaires, qui sont ici le rouge et le vert. De cette manière on évitera un contraste qui serait dur, et le papier ne sera renouvelé que lorsque le meuble sera défraîchi.
A ce sujet il importe de faire observer au lecteur — ce que le goût seul
Galerie des Cerfs, à Chantilly.
du meuble et celle des rideaux — galons, torsades, lisérés, boutons, glands et franges — devra être de la couleur complémentaire de l'étoffe employée.
Cependant la couleur complémentaire n’est pas de rigueur dans les accessoires. Celui qui aime les spectacles doux à l’œil se contentera d’assortir à la couleur principale des accessoires de la même couleur, prise à un autre degré de force, c’est-à-dire plus foncée ou plus claire. Il en résultera une impression calme, une harmonie en mode mineur. Et du reste, toutes les nuances du sentiment trouveront à s’exprimer ici par les nuances de la coloration. Tel meuble recouvert en drap garance uni, bordé de larges galons noirs, prendra un air de distinction sévère, de puritanisme. Tel autre, dont l’étofTe chargée de bouquets aura des passements
nous apprend — que la loi des couleurs complémentaires, dans son application aux industries, particulièrement à l’art du tapissier, ne comporte jamais, à doses égales, le jaune et le violet, le rouge et le vert, le bleu et l’orangé. Lorsque ces couleurs sont juxtaposées, l’une doit l’emporter de beaucoup sur l’autre en étendue; autrement dit, l une doit être principale, l’autre accessoire. Par exemple, un fauteuil en velours ou en damas jaune aura des lézardes violettes, et, s’il est capitonné, des boutons violets. En vertu du même principe, les lézardes et les boutons d’un fauteuil rouge seront verts. De sorte qu’en thèse générale, si on veut avoir de la résolution, de la franchise dans l’effet décoratif, toute la passementerie
DE LA COULEUR DANS LE MOBILIER
de couleurs bigarrées, répondra aux changeantes allures d’un esprit capricieux, à ce bariolage des pensées qui est la fantaisie. Tel autre, enfin, empruntera un caractère à la fois cossu et fier d’une étoffe bouton d’or en camaïeu, sur du bois de poirier noirci, imitant l’ébène, ou bien d’une garniture sourde — comme vert-olive et grenat — sur du bois doré.
Du reste, les rapports de couleur entre le meuble et le fond sur lequel il se détachera ne sont rigoureux qu’autant que la garniture est uniforme. Lorsqu’elle est variée, il est clair que les rapports varient également, et que les consonances ou les dissonances produites par des couleurs diverses, sur une même tenture, se compliquent des effets, choquants ou fortuitement heureux, qui résulteront de la diversité même des couleurs juxtaposées. D’où je conclus que pour toutes les pièces où l’on veut conserver à la garniture une sorte de dignité, de bienséance, l’uniformité vaut mieux que la bigarrure, parce que le meuble placé entre le mur et le parquet, entre la tapisserie et le tapis, fournit assez de variété pour intéresser l’œil de l’habitant ou du visiteur, sans le fatiguer, sans l’ahurir.
La variété, au surplus, ne sied pas également dans toutes les parties de la décoration intérieure. La similitude des sièges, par exemple, convient surtout dans une salle à manger, où les convives sont suffisamment distingués par les places qu’on leur assigne. Il est même de bon goût que les chaises, quand elles ne sont pas en canne, soient d’une couleur peu voyante, qu’on les recouvre en basane, en maroquin vert, en cuir brun. Le confortable y suffit, et la simplicité y est voulue parce qu’il faut que le meuble s’efface devant l’élégance des toilettes, l’éclat des nappes, de l’argenterie, des surtouts, des réchauds — s’ils sont encore de mode. Rien ne serait plus malséant dans une salle de festin, soit au jour, soit aux lumières, que la coquetterie d’un meuble qui, dès l’entrée des convives, attirerait l’attention par une variété piquante et par de vives couleurs. Les buffets mêmes et les dressoirs s’assombrissent naturellement à l’heure du repas, n’ayant plus à porter ces belles pièces d’orfèvrerie ou de céramique dont ils étaient chargés pour la montre, et dont on les dépouille pour l’usage.
L’uniformité des étoffes dont le meuble est garni serait au contraire déplacée dans une chambre à coucher, parce que la gaieté qui s’attache à un aimable assortiment de couleurs variées est un besoin pour la personne qui a fini de dormir. Une femme surtout commencerait tristement sa journée par un sentiment d’ennui si elle n’avait à son réveil d’autre spectacle que celui d’une monotonie austère. Il est agréable, pour celui ou celle qui rouvre les yeux dans son lit, de rencontrer un joli désordre de rideaux remués, de meubles changés de place, de cadres penchés, de rayures, de dorures, de couleurs qui vibrent dans une demi-lumière et qui s’effacent dans l’ombre. Il y a quelque plaisir à promener un instant ses regards sur une tapisserie à bocage, sur une tenture de papier peint ou de
toile peinte, couverte d’un joli grimoire de couleurs, traversée par des tiges de fleurs imaginaires, et sur laquelle on remarque chaque matin des images qu’on n’avait pas encore observées, des combinaisons chimériques
Lit Empire.
de formes et de tons, formant des figures imprévues comme celles que Léonard de Vinci découvrait en regardant les vieux murs... Moments fugitifs sans doute, minutes de satisfaction légère! mais de ces minutes se compose le menu de la vie ; ces moments sont les trois quarts de l’existence.
DE LA COULEUR DANS LE MOBILIER
Une chose qui a de l’importance dans la décoration intérieure, c’est l’emploi du blanc et du noir, deux non-couleurs qui peuvent contribuer à l’effet général, mais à la condition de n’y figurer qu’à très petites doses. Cela est vrai surtout du blanc, qui tient assez de place dans le vêtement et dans les parures pour qu’il soit inutile d’en répéter l’éclat sur les meubles Les femmes portent sur elles beaucoup de blanc et beaucoup de noir, et les hommes ne portent guère autre chose : il faut donc être très sobre de noir et de blanc dans le mobilier, et ne leur assigner qu’un rôle très secondaire, parce que le blanc est une crudité et le noir une tristesse. Voilà pourquoi les plafonds blancs sont contraires à tout sentiment de décoration. Si on les tolère dans les villes, c’est que les citadins, ne recevant d’ordinaire qu’un jour insuffisant par les fenêtres qui donnent sur les rues ou sur les cours, ont besoin de la blancheur incolore des plafonds pour se procurer, par voie de reflets, un supplément de lumière. Mais combien est déplaisant, dur et froid, ce mur horizontal qui s’étend sur nos têtes avec son badigeon uni et plat! Nos pères, qui laissaient apparentes les poutres et les solives, avaient grand soin de les moulurer et de les peindre. Us peignaient aussi les parties renfoncées du solivage, les entrevous. En Italie, dans la maison la plus modeste, les plafonds, même lorsqu’ils sont enduits de plâtre, sont peints en détrempe, et les ouvriers décorateurs excellent à y simuler des caissons, des géométries, des ornements d’une variété, d’une invention inépuisables. En France, il y a peu de temps qu’on s’est avisé de cacher sous le papier peint la blancheur du soffite, et d’y étendre la couleur des tentures, avec des compartiments cernés par les mêmes galons. A la campagne, où la lumière abonde, cet usage est bien reçu, non seulement parce qu’il amortit les reflets importuns du blanc, mais parce qu’il donne à la pièce ainsi décorée l’air d’une tente sous laquelle on est venu camper avec sa famille. A la ville ceux qui ne craignent pas le mystère du clair-obscur, et qui au tapage du grand jour préfèrent le silence de la lumière, ceux-là continuent sur le plafond les tentures de soie, de papier ou de sparte qui couvrent les murailles. C’est ainsi qu’en a usé le grand poète dans ses demeures de Paris et de Guernesey, où les plafonds sont tantôt ornés de peintures, tantôt revêtus de quinze-seize, comme les murailles, ou tendus de tapisseries des Gobelins. De cette façon, les variétés de la couleur s’enlèvent sur la teinte dominante d’un fond uniforme, tandis que tous les blancs de la décoration étant effacés, les femmes y gagnent plus de clarté dans leur teint, plus d’éclat dans leur toilette, et même plus de brillant dans leurs yeux.
LA RICHESSE ET LA VARIÉTÉ DES COULEURS SONT DÉSIRABLES DANS LES MEUBLES QUI, COMME LES ÉCRANS ET LES PARAVENTS, DOIVENT CHARMER LE REGARD SANS OCCUPER LES YEUX DE L’ESPRIT.
C’est dans les jeux de la couleur que rentrent les meubles qui ne peuvent jamais être remarquables par leurs formes, tels que les écrans, les
paravents, — sans parler encore des pendules, flambeaux, bras, feux, lustres, glaces et cadres, qui complètent l’ameublement du logis. — Deux montants assemblés dans deux patins et joints ensemble par deux traverses, voilà de quoi se compose tout le dessin d’un écran. Mais quelle grâce peut y avoir la couleur sur l’étoffe dont le châssis doit couler dans les rainures !
L’écran étant isolé n’a pas besoin de se raccorder absolument avec la teinte générale des étoffes qui recouvrent le meuble. Ou bien il fait comme une tache heureuse dans la sévérité d’un meuble uniforme, ou Fauteuil Empire. bien il ajoute une variété
de plus à celle du mobilier.
Il y a des écrans d’un seul ton : ceux-là sont d’un aspect insupportable. Quand on est seul devant son feu, à méditer ou à rêver, on peut suivre de l’œil la couleur mouvante et changeante des lisons allumés, les tons orangés du bois incandescent, la flamme blanche, la flamme azurée, les étincelles; on peut, en tisonnant, ruminer des souvenirs, remuer des pensées parmi les cendres; mais si l’on veut tempérer l’ardeur du feu, il devient tout à coup bien triste de n’avoir sous les yeux qu’un rideau monochrome. C’est bien le moins que sur ce rideau le spectacle réjouissant
DE LA COULEUR DANS LE MOBILIKR
du feu soit remplacé par un bouquet de couleurs intenses, adaptées à des figures, de préférence indécises ou fantastiques. Voyez comment les Japonais composent leurs écrans : ils se plaisent à y dessiner des héros étrangement chamarrés, des caricatures sinistres, des bouffonneries, des chimères, des images, enfin, de nature à intriguer le regard sans empêcher l’esprit de réfléchir, et, au contraire, en provoquant l'imagination.
L’écran, au surplus, suppose une cheminée, car on ne met point d’écran devant les poêles. Aussi n’est-il rien de plus décourageant qu’un feu sans flamme, un feu qu’on ne voit point. Les poêles, d’invention allemande, sont aussi malsains que lugubres. Il s’en dégage une chaleur qui prépare la congestion du cerveau en laissant les pieds glacés. Je m’étonne que Descartes ait pu composer son Discours de la méthode dans un poêle, comme il dit lui-même, c’est-à-dire dans une chambre à poêle. Il est vrai que Descartes était philosophe. S’il eût été poète, il eût pris en horreur ce feu invisible, communiqué par une faïence, chaude à la main, froide au regard. Devant un poêle on ne se chauffe pas, on s’asphyxie.
Nos aïeux faisaient un grand usage de paravents, et il est vraiment dommage que ce genre de meubles tombe peu à peu en désuétude, sans doute à cause de la petitesse de nos appartements qui en seraient bientôt encombrés. Comme elles sont charmantes, toutefois, ces murailles articulées et mobiles dont le châssis pourra se couvrir de papier, de tapisseries au petit point, de cuirs estampés, ou se décorer précieusement de laques! Mais quels que soient les sujets que représente le revêtement du châssis, ce sont les couleurs vives qui conviennent ici, et les Orientaux n’en mettent pas d’autres. La raison en est que le côté intérieur du paravent, qui est justement le plus orné, devant former une petite chambre dans la grande, se trouve ordinairement dans l’ombre.
D’ailleurs les feuilles se repliant l’une sur l'autre présentent des angles sortants et rentrants, de sorte que, sur deux feuilles, il y en a toujours une qui est privée de lumière et qui ne reçoit que des reflets. Il importe donc que les couleurs soient exaltées partout afin de n’être pas trop fanées par l’ombre. C’est pourquoi les paravents ne sont jamais mieux décorés que par des sujets chinois ou japonais, qui se colorent de costumes opulents, de fleurs exotiques, d’armoiries hautes en couleuç, d’oiseaux fantastiques au plumage étincelant, de quadrupèdes impossibles au splendide pelage. Sous prétexte de se garantir du vent coulis, nos pères se ménageaient, et nous pouvons, comme eux, nous ménager des spectacles pleins de charme, dans une retraite mystérieuse, propice à la causerie, où jamais l’on n’est surpris par des regards indiscrets. Un coup d'œil sur ce genre de paravent vous transporte dans les contrées imaginaires, à l’autre extrémité du monde. Sur un fond de laque noir se hérissent des rochers et des montagnes au sommet d’un paysage sans perspective, dont l’horizon s’élève au lieu de fuir. On y
voit grimacer le dragon indispensable et le chien de Corée. On y voit sortir d’un sol aventuriné des pivoines au ton incarnat, des chrysanthèmes d’un jaune doré ou d’une blancheur éclatante. Parmi les bouquets de ces belles fleurs planent ou volent des oiseaux fabuleux, tels que le fong-hoang, des grues éployées, des faisans en or de relief, des papillons. Sur des routes qui serpentent et qui montent, sur des ponts à la hauteur du ciel, on regarde
Lit. Chambre à coucher. Chine (xve siècle).
passer des dames japonaises ou chinoises se dirigeant vers une maison basse dont les galeries à jour sont ornées de stores.
Quelquefois sur les feuilles d’un paravent en laque cliamplevée de Coromandel, sont figurés quelques épisodes de la vie d’un philosophe, d’un Confucius, par exemple, ou d’un Lao-Tseu, qui est représenté au vif, ici expliquant les livres sacrés, là enseignant la musique, plus loin, cheminant sur un buffle parmi des plantes de bon augure, ou écrivant des sentences morales sur les rochers. Il arrive aussi quelquefois que le paravent est garni de glaces dans sa partie supérieure, de manière que, tout en préservant des cou-
DE LA MARQUETERIE. 2(n
rants d’air, il laisse voir les visiteurs qui entrent, les enfants qui sortent
Ce n’est pas à dire pourtant qu’on ne doive peindre sur les paravents que . des mandarins du Céleste-Empire, des dignitaires de Niphon et les jeunes filles qui habitent des « tours de porcelaine fine », comme dit le poète. Notre école de peinture fournira, si l’on veut, de jolis motifs dans les comédiesfaunesques de Gillot, dans les fêtes galantes de Walteau et de ses élèves, qui semblent imaginées tout exprès pour décorer les écrans, les paravents et les éventails. C’est là surtout qu’on aime à voir ces figures rendues immortelles par le génie du peintre, ces personnages de la comédie humaine, qui sous les noms de Colombine, de Léandre, de Scaramouche, de Mezzetin, d’Isabelle, de Pierrot, du Docteur, passent leur vie dans un décaméron éternel, dansant sur l’herbe au pied des statues ou partant avec leurs guitares pour l’île enchantée où jamais ils n’arriveront.
11 ne faut pas croire, après tout, qu’une grande fortune soit nécessaire pour se procurer des paraventsdela plus aimable couleur. L’industrie des étoffes imprimées et du papier peint, qui fait aujourd’hui des merveilles, remplacera dans des conditions modestes, sinon les laques et les burgaus du Japon, du moins les tapisseries, les cuirs de Cordoue, les brocarts de soie, les toiles peintes à grands ramages. Les jouissances de la couleur ne sont le privilège de personne; si elle donne des fêtes au riche, elle donne au pauvre des consolations. Elle brille, comme la lumière, pour tout le monde
AU ROLE QUE JOUE LA COULEUR DANS LA DÉCORATION D’UN APPARTEMENT SE RATTACHENT LA MARQUETERIE, LES INCRUSTATIONS ET LA TEINTE NATURELLE DES ESSENCES EMPLOYÉES PAR L’ÉBÉNISTE.
Dans son acception primitive, l'ébônisterie signifiait l’art de combiner des placages à compartiments d’ébène et d’autres bois. Elle prit le nom de marqueterie lorsqu’elle fut cette mosaïque composée de métaux et de substances précieuses, que nous allons dire. Entre la couleur tendre du bois de rose et la couleur sombre du courbaril, entre la teinte claire du citronnier ou de l’érable et le noir de l’ébène, il y a toute une gamme de nuances, telles que la racine de noyer, le palissandre, l’acajou flambé et l’acajou ron-
ceux, qui se prêtent à la variété qu’on veut obtenir dans le tableau d’une chambre. Mais ce qui a ici plus d’importance encore dans le jeu des couleurs, c’est l’emploi de la marqueterie, c’est-à-dire la mise en œuvre des matières précieuses qui peuvent entrer dans la composition d'un meuble et en colorer la surface.
Les matières propres à la marqueterie sont, les unes animales, comme l’écaille de tortue, la corne, l’ivoire, la nacre de perles, le burgau ; les autres métalliques, comme le cuivre, l’étain, l’argent et l’or. Chacune de ces matières exige des soins infinis, des manipulations subtiles et délicates, qui par leur délicatesse même sont plus qu’une industrie et confinent à l’art.
\d écaille a le plus souvent plusieurs couleurs à la fois : elle est blonde, brune et d’un noir cap de more. Il y a dans la tortue appelée caret, des feuilles jaspées tachées de brun et de blanc, dont quelques endroits ont de X orient (de l’irisation), comme la nacre de perles. Les feuilles de l’écaille étant naturellement bombées, on les amollit en les trempant dans l’eau bouillante, pour les redresser ensuite en les soumettant à une pression qui les aplatit. Une fois qu’elles sont planes et de l’épaisseur voulue, on les double, c’est-à-dire qu’on y étend, du côté de la chair, une couche de vermillon, ou de vert, ou de bleu, ou de noir de fumée, et on recouvre cette couche d’un papier qu’on applique immédiatement sur la couleur, laquelle sert de mordant pour le retenir. La corne se traite et se double comme l’écaille, mais il la faut choisir blanche, bien transparente et sans tache.
L’ivoire étant, par sa compacité, susceptible de recevoir un beau poli, est employé dans la marqueterie, et il l’est avec avantage lorsqu’il est vert plutôt que blanc, parce que l’ivoire blanc a le double défaut de jaunir avec le temps, et de présenter souvent des grains désagréables qui en altèrent la pureté, tandis que l’ivoire vert, moins poreux que le blanc, ne tarde pas à perdre sa teinte et passe à un beau blanc de lait qui ne jaunit point. L’ivoire se débite à la scie, et se dresse, non pas à la chaleur, comme l’écaille, mais à la lime, comme un métal.
La nacre est la coquille de l’huître perlière, qu: s’enveloppe, comme les autres huîtres, d’un revêtement grisâtre et rugueux ; mais ces feuilles extérieures une fois enlevées par le simple frottement d’une meule à eau, elle prend, au dehors comme au dedans, un beau blanc argentin où brillent les couleurs de l’iris, couleurs qui changent au moindre mouvement du spectateur. Une propriété singulière de la nacre est de paraître bombée lorsqu’elle est parfaitement unie et de produire ainsi une illusion qui ne se dissipe qu’au toucher. Les propriétés de la nacre sont communes au burgau, qui est la coquille d’un mollusque, dit turbo marbré, coquille aussi belle que la nacre, quelquefois même plus vivement colorée, mais de laquelle on ne peut tirer que de très petits morceaux, parce qu’elle est à peine aussi grosse