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Email cloisonné de Christofle.
ment à la surface, de manière qu’après le travail on ne voie paraître que l’arête supérieure des cloisons. L’ouvrier chinois prend des bandelettes minces de métal, or, argent ou cuivre; il leur fait suivre, avec une pince, tous les linéaments du dessin au trait qu’elles doivent former, il les colle légèrement sur le fond, à l’aide d’une gomme, et voilà que la pièce à émailler se hérisse de murailles dont l’épaisseur est à peu près celle d’une lame de canif : ce sont les cloisons. Elles forment des cellules irrégulières et vides dans lesquelles on introduit des pâtes d’émail, faites de verre
L’ORFÈVRERIE
pulvérisé. La pièce mise au four, l’émail s’y fondra, mais le mêlai des cloisons, étant moins fusible que le verre, ne se fondra point.
« Au sortir du feu, dit M. Burty ( Émaux cloisonnés ), la surface est devenue inégale et comme poreuse, à cause des petites bulles d’air qui sont venues y crever, et concave par le retrait de la matière. On l’unit à l’aide de la meule et on polit par des moyens spéciaux. Souvent on la glace, en passant, au moyen d’une cuisson dernière, une légère couche de fondant ou verre absolument translucide. Les émaux prennent alors l’éclat d’une pierre dure taillée. Ces petites cloisons de métal, qui souvent n’ont que l’épaisseur d’un cheveu, et qui ont empêché les tons, pendant la période de liquéfaction, de se mélanger, brillent aussi et marquent le dessin par leur treillis éclatant. »
Les cloisonnés byzantins, dont les plus anciens n’ont guère plus de douze cents ans de date, et qui ont dû être précédés par les cloisonnés chinois, ont été souvent remplis de figures hiératiques et d’un dessin barbare. Mais les Chinois, selon nous, mieux avisés, ont très rarement représenté des personnages dans les émaux dont nous parlons, et les Japonais ont suivi leur exemple. Il y a, pour peindre la figure humaine, de meilleurs procédés que l’émail fondu dans des loges, et de meilleurs instruments que des lames de cuivre et une spatule.
Cela n’empêche pas le décor d’être infiniment varié, splendide de couleurs, intéressant par l’invention, et saisissant quelquefois pour l’imagination autant que pour les yeux. Des fleurs, des fruits, des animaux, qui sont des chimères ou des symboles, des ornements géométriques enchevêtrés, des paysages imaginaires, voilà de quoi se compose la décoration dans les cloisonnés de l’extrême Orient, et cette manière de les comprendre nous paraît plus intelligente et plus artiste. Ici c’est la grue de longévité qui s’éploie sur un fond bleu-lapis et va s’abattre parmi les hautes herbes; là c’est un canard de Nankin, emblème de fidélité conjugale, qui fait chatoyer ses ailes en éventail et se revêt de tons roses sur un fond turquoise. Ailleurs, les pins, les bambous, les branches de pêcher fleuri, les immortelles, les flammes rondes imitant l’éclair, sont les motifs combinés de cette ornementation; mais ce qui en fait le charme, c’est que la couleur est à la fois exaltée et caressante, intense et harmonieuse. Les blancs, pour n’êlre pas crus, sont glacés de lilas ou prennent la douce teinte de l’ail. Les jaunes ont un œil de soufre ou passent au nankin. L’opposition des verts au vermillon, ou au rouge cœur d’œillet, est tempérée par la nuance céladon. Le bleu est tantôt violet, tantôt fouetté, tantôt pâle et légèrement nébuleux, comme celui que les Chinois appellent bleu de ciel après la pluie. Des tons safran, cannelle, rouge d’agate, viennent apaiser les colorations aiguës. Enfin, pour relever en certains endroits les douceurs du coloris, l’émailleur
chinois introduit dans ses cloisons de petites taches noires, semblables à
des baies de sureau, afin d’ajouter comme un grain de poivre à l’assaisonnement du spectacle.
Un ravissant amalgame de tons variés, francs, ou rompus, comme celui dont nous parlions, pouvait s’observer sur un magnifique émail cloisonné, venu de la Chine, et auquel M. Barbedienne a su adapter une monture en bronze d’un caractère fantasque et parfaitement approprié. Passionné pour tout ce qui tient aux arts décoratifs, cet babile homme a imaginé de faire entrer dans le domaine de l’industrie les émaux cloisonnés qui se fabriquent en France à l’imitalion des Chinois, en prenant ses mesures pour avoir plusieurs exemplaires du même ouvrage dont on n’avait autrefois
Émail cloisonné de Barbedienne.
qu’un exemplaire unique. Pour y parvenir, il a fait un modèle à des cloisons fondues, c’est-à-dire que le vase à émailler a été modelé tout hérissé de ses cloisons, qui, par conséquent, sont venues au moulage et ensuite à la fonte en faisant corps avec le vase. On conçoit qu’un grand nombre d’épreuves pouvant être tirées de la même matrice, le dessin d’un émail cloisonné sera facilement reproduit plusieurs fois, avec cet avantage que, dans les mêmes cloisons, l’orfèvre émailleur pourra introduire des teintes diverses, et changer son harmonie à chaque exemplaire, en colorant les figures, ornements, fleurs ou plantes, dont les contours sont déterminés par les cloisons fondues, de ces tons arbitraires qui conviennent aussi bien et souvent mieux que les tons naturels, à la condition de former un ensemble agréable de contrastes et de consonances.
L'ORFÈVRERIE