LE SECOURS DU FEU
J’arrive maintenant à la galvanoplastie.
Le génie de la science moderne semble avoir eu pour objet de diminuer (en attendant peut-être de le détruire un jour) le privilège exclusif de la richesse en rendant accessibles à des fortunes modestes les produits les plus merveilleux de l’industrie et de l’art. Ce qui est certain, c’est que les belles découvertes de la science ont aujourd’hui pour résultat de distribuer à un très grand nombre les jouissances de la vie, dont les plus nobles et les plus vives sont le sentiment et la possession du beau. Il était réservé à notre siècle d’inventer cette chose admirable, la galvanoplastie, que M. Dumas a définie si bien : « L’art de mouler les métaux sans le secours du feu ! » L’électro-métallurgie comprend deux sortes d’opérations, qui, bien que faites dans les mêmes conditions et avec les mêmes éléments, engendrent deux classes de produits bien distincts. « Si le but qu’on se propose, dit M. Henri Bouilhet (I), est de précipiter au moyen de la pile un métal sur un objet conducteur de l’électricité, en couches épaisses, continues, mais non adhérentes, de manière que, une fois séparée, la couche métallique obtenue représente exactement tous les détails, tout le fini de cet objet, l’opération ainsi faite prend le nom de galvanoplastie. Si, au contraire, on veut précipiter le métal en couches minces, continues et adhérentes, de manière à ne point altérer la forme primitive de l’objet soumis à l’expérience, mais dans le but de lui donner une apparence plus belle, ou de le préserver des chances d’altération auxquelles il peut être exposé, c’est un dépôt électro-chimique auquel on a donné naissance, et, suivant la nature du métal employé, c’est le cuivrage, l’argenture, la dorure, le platinage. » Grâce à la découverte du savant physicien de Saint-Pétersbourg, Jacobi, l’orfèvre a pu dorer ou argenter du maillechort, du bronze, du cuivre, du laiton, avec cet avantage immense qu’étant faite sans l’intervention du mercure, l’application des métaux précieux préserve les travailleurs des effets d’un procédé insalubre et souvent meurtrier. Ils sont innombrables les objets qui constituent ce qu’on appelle la petite orfèvrerie et qui peuvent être préservés et en même temps décorés par l’application d’un métal précieux, argent ou or : couverts, déjeuner, théière, passe-thé, pot à lait, cafetière, marabout, chocolatière, bouilloire, sucrier, coupe à sucre, coquetiers,
(1) Couféreuce faite à la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, en I8G6, sur l’origine et les progrès de la galvanoplastie.
bol, salière, pelle à sel, grille à pain rôti , corbeille à pain, porte-couteaux, moutardier, cuiller à moutarde, poivrier, ménagère tournante, huilier, soupière, porte-menu, truelle à poisson, service à dépecer, plateaux de carafes, anses pour bouteilles, cloches, réchauds, doublures, soufflé, poêlon, coupe à sauce, fourchette à légumes, coquille à champignons, manches à gigot, compotiers, raviers, seau à glace, beurrier-baquet, casse-noix, ciseaux à raisin, étiquette à liqueurs, verre et cuiller à punch, timbre, sonnette, brosse de table, porte-cure-dents, porte-allumettes, lampe à cigares, verrière, bougeoirs, flambeaux, girandoles..., tels sont les objets que la dorure ou l’argenture électro-chimique recouvre d’une surface agréable à la vue comme au toucher, et, pour un temps, inaltérable.
Ici, le lecteur nous adressera peut-être une question, à laquelle il faut
Bonbonnière style chinois.
d’abord répondre. La galvanoplastie peut-elle rendre inutile le travail au repoussé? peut-elle le remplacer complètement?
Tous les métaux, pourvu qu’ils soient jusqu’à un certain degré inaltérables, peuvent être repoussés : le fer, l’acier, l’argent, l’or, le plomb, le zinc, le cuivre rouge et ses alliages. La galvanoplastie ne produit pas tous ces métaux au même degré de qualité que les procédés de fonte et de laminage. Si le cuivre et l’argent sont obtenus par la pile galvanique, doués d’une jnalléabilité, d’une ténacité remarquables, souvent même supérieures à celles de ces métaux laminés, il n’en est pas de même du plomb, du zinc, de l’acier, de l’or. On serait donc réduit, si l’on voulait suppléer le repoussé par la galvanoplastie, à ne mettre en œuvre que le cuivre et l’argent, et il faudrait renoncer à l’emploi de leurs alliages et des autres métaux.
Ensuite, le travail du repoussé, comme tout ce qui est fait de main d’homme, comme tout ce qui émane d’un être animé et pensant, a toujours un caractère qui ne saurait se retrou ver dans un ouvrage produit par des lois fatales de la physique et de la chimie. Frappés avec plus ou moins de volonté, avec indécision ou avec énergie, timidement ou fièrement, les coups de marteau du repousseur impriment aux reliefs un accent variable,
I/ORFÈVRERIE
un cachet qui n’est sans doute pas altéré, quand il existe, par un dépôt électro-chimique, c’est-à-dire par l’argenture et la dorure, mais que la galvanoplastie ne donnerait point, cela va de soi, à une pièce qui, au lieu d’avoir été repoussée, aurait été fondue.
L’armure de Henri II, au Louvre, les canlhares du Trésor de Bernay, au Cabinet des médailles, le vase d’argent représentant le Combat des Centaures qui est un des chefs-d’œuvre d’Antoine Vechte, sont autant de morceaux qui font sentir la différence d’un travail au marteau à un relief obtenu par le modelage et reproduit par la galvanoplastie. Dans celui-ci la substance a été pétrie, dans celui-là elle a été frappée, et cela suffit pour que les expressions ne soient pas absolument les mêmes. L’un accuse une résistance vaincue par la force, l’autre représente l’empreinte facile de la main sur une matière obéissante comme l’argile ou la cire. Il en résulte des accents de volonté qui ne se ressemblent point et que l’œil d’un artiste n’a pas de peine à distinguer.
11 est un genre de repoussé purement mécanique et dont la galvanoplastie ne saurait non plus tenir lieu : c’est l’estampage. Lorsqu’un objet doit être répété à un grand nombre d’exemplaires, on en fait d’abord une matrice en fonte de fer ou en acier, puis un coin dont les reliefs correspondent aux creux de la matrice. Celle-ci est placée sur le sommier d’un mouton ou d’un balancier qui est armé du coin. En faisant passer sous le mouton des feuilles de cuivre, de laiton, d’argent ou de plaqué, chauffées au rouge, on imprime sur ces feuilles la forme voulue.
C’est par l’estampage au balancier que se pratique l’orfèvrerie en Angleterre. Mais, pour que ce moyen soit employé, il faut que les reliefs du coin entrent librement dans les creux de la matrice et en sortent librement. En termes techniques, il faut que la pièce soit de dépouille. Si les fonds étaient plus larges que les orifices, ils retiendraient le métal; ils n’en seraient pas dépouillés. Il suit de là que les modèles destinées pour l’estampage ne souffrent pas d’être trop fouillés, et qu’ainsi l’artiste qui les conçoit ne peut pas donner pleine carrière à son imagination et que, dans l’accentuation des saillants et des rentrants, il doit s’en tenir aux formes qui permettent le dégagement facile du moule. A cela près, l’estampage s’emploie très utilement pour l’exécution économique de certaines œuvres courantes qui peuvent avoir du caractère, et particulièrement pour la cuivrerie de grande dimension, par exemple, pour cette décoration des toitures dont nous avons, à Paris, de si beaux échantillons sur les faîtages du Louvre, des Tuileries et de l’Opéra. Pour ne pas charger inutilement le toit que l’on veut décorer, pour ne pas donner à une pièce d’orfèvrerie un poids qui la rendrait difficile à manier, on n’emploie pour l’estampage que des feuilles minces qui rachètent, par cet avantage de légèreté, la pauvreté de la matière, et la pauvreté de l’effet quand l’ouvrage n’est pas vu d’un peu loin.
Voilà pourquoi la galvanoplastie, malgré les perfectionnements que la science y apporte chaque jour, n’a remplacé et ne remplacera complètement ni l’estampage, qui est un repoussage mécanique, ni le repoussé, qui est une sorte d’estampage fait de main d’homme. Cela n’empêche pas que la galvanoplastie ne joue dans l’orfèvrerie un rôle important, et qu’elle ne supplée l’estampage toutes les fois qu’on demande à l’orfèvre un travail assez précieux pour rivaliser avec le repoussé. Aussi les orfèvres emploientils aujourd’hui concurremment les mêmes procédés. Bien habile, en effet, celui qui, sans être du métier, pourrait ne pas confondre un ouvrage au repoussé avec la reproduction galvanoplastique de cet ouvrage.
La galvanoplastie est comme la photographie de la sculpture. Elle ne
Bronze incrusté (de Chrislofle).
nous donne pas seulement l’apparence des reliefs; elle nous en donne, avec une fidélité parfaite, la réalité. Elle n’est pas une traduction sur le papier des effets du métal; elle est une empreinte en métal du métal lui-même. Cette admirable invention est donc le moyen par excellence de reproduire à grand nombre les chefs-d'œuvre de la glyptique, de la statuaire, de la ciselure, de l’orfèvrerie, dans la matière même où ils furent modelés, ou tout au moins avec leur coloration originelle, or, argent ou bronze. Le repoussé est un procédé de travail personnel, créant des pièces uniques, qui peuvent être parfaites; la galvanoplastie est un procédé de multiplication parfaite et à l’infini des types uniques, quel qu’en soit le degré de perfection.
Mais lors même que la découverte de l’électro-métallurgie ne servirait qu’à pratiquer l’argenture et la dorure par voie humide, elle serait encore un des bienfaits les plus signalés dont nous sommes redevables à la
L’ORFÈVRERIE
science. Par elle, les privilèges de la fortune sont amoindris au profit de l’égalité, en ce sens que la dignité de la vie s’étend à un plus grand nombre. Par elle aussi est consacrée la supériorité de l’art sur la matière, car la matière la plus précieuse a moins de valeur que la plus humble, quand celle-ci a reçu du travail de l’homme une forme heureuse. Un plat ciselé par François Briot est considéré, bien qu’il soit en étain, comme un ouvrage d’orfèvrerie, et fait plus de plaisir aux artistes que s’il était en or avec des ornements d’un moindre goût. La grâce a tant de prix, qu’elle n’a besoin, pour être riche, que des apparences de la richesse.
Avant de clore ce chapitre, nous devons dire un mot d’une chose qui touche à une branche de l’orfèvrerie, les apprêts. Ce sont des ornements tout faits, ou plutôt des parties d’ornement toutes faites à la machine, avec une finesse étonnante et au moyen desquelles on peut improviser la décoration d’un bracelet, d’une broche, d’un médaillon... C'est une grande facilité offerte à l’orfèvre-bijoutier, mais il se trouve ainsi dans la dépendance des apprêteurs, s’il ne sait pas, à un moment donné, se suffire à lui-même, et fabriquer de sa main ce que la mécanique aurait fabriqué pour lui.
DE LA CÉRAMIQUE