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LES RÈGNES DE LA NATURE

Elles sont innombrables, encore une fois, les configurations de vases qui peuvent naître de la combinaison des droites avec les courbes et des formes cylindriques et coniques avec les formes spbéroïdales et ovoïdes. Mais la fantaisie a des limites marquées par ce raffinement de la raison qui est le goût.

DE LA CERAMIQUE.

En général, l’imitation est un principe hostile au beau, clans l’art céramique, surtout lorsqu’on la pousse jusqu’à la vérité littérale et qu’on l’applique indifféremment à tous les règnes de la nature. Il est permis sans doute que l’artiste, s’inspirant des grâces qu’il a observées dans les créations inférieures, imite le calice des fleurs, qui boit l’eau du ciel, ou reproduise le type de certains fruits, tels que la pastèque, le giraumon, la calebasse, qui, une fois débarrassés de leur pulpe, peuvent servir de récipient. C’est ainsi que les Chinois font quelquefois des théières ayant la forme d’une pêche, et qu’il est des hydries antiques et des œnochoé dont l’embouchure rappelle les inflexions du trèfle ou les lèvres d’une coquille... Mais il n’en est pas ainsi de l’imitation que l’on ferait en céramique des formes animales. Celles-ci n’y peuvent trouver place qu’à litre d’ornement accessoire.

Façonner un vase à l’image d’une tête humaine, par exemple, comme on l’a pratiqué très anciennement au Mexique et au Pérou, c’est provoquer l’idée repoussante d’un crâne évidé où l’on va boire. La ligure d’un

poisson, d’un oiseau, d’un chien, d’un éléphant, à plus forte raison celle de l’homme, répondent à un organisme divinement travaillé pour la vie, la sensibilité et le mouvement; il répugne donc de changer ces figures en ustensiles inertes, de les torturer pour les faire servir à un usage familier. Et cette transformation serait encore choquante lors même qu’elle aurait un but plus élevé que l’utilité domestique, celui d’orner un grand jardin, un beau palais, un temple.

Lorsque l’architecture antique emploie des télamons en guise de piliers ou en manière de colonnes, elle a soin d’imprimer à ces figures humaines un sourire bestial et un certain caractère d’animalité, conforme à la fonction de servitude qu’elles remplissent. Dans le même esprit, mais avec plus de délicatesse, les Athéniens, quand ils firent poser un entablement sans frise sur des têtes de femmes, eurent l’attention de rassurer le spectateur par l’allègement du fardeau; et pour laisser une signification symbolique à ces colonnes humaines, ils ne voulurent point qu’elles eussent l’air de gémir, même en effigie, sous le poids de l’architrave. Admirables leçons données par le génie grec à la céramique.

Rhytons grecs.

C’est donc partiellement et comme accessoires que le potier peut introduire décemment les animaux dans ses compositions céramiques. Les rhytons grecs se terminent souvent par une tête de chien, de bélier, de renard, dont le museau perforé laisse couler un filet de vin dans la bouche du satyre et de la bacchante; mais de pareilles images n’ont rien de répulsif parce qu’elles sont en appendice et à l’état de métaphores.

Ainsi les têtes de bouc, les masques de faune, les pieds de biche, les reptiles, les mascarons et les êtres fantastiques, sirènes, griffons, dragons, chimères, monstres, peuvent entrer dans les compositions céramiques, soit pour former les anses ou pour en orner les attaches, soit pour faire office de couvercles, soit pour ajouter à la grâce du support. Mais il importe, encore une fois, que les animaux et le corps humain ne soient pas le principal motif du vase, qu’ils accompagnent seulement la forme et n’y apparaissent que par accession et par fragments.

Lorsque les Egyptiens terminent leurs canopes par une tête d’Isis, cette tête figurant le couvercle du vase en indique la destination funéraire; elle y est superposée à titre de symbole. La tête humaine, siège de la pensée, surmontant le vase funèbre, y apparaît comme une allusion à la survivance de l’âme, et la tête d’Isis, en particulier, comme une image de la génération, signifiant ici la future palingénésie du mort.

Il n’est que les insectes, les scarabées, les abeilles, les mouches, les coquillages, qu’il soit permis de mettre en entier et en relief sur un vase, et il convient alors que l’imitation soit aussi délicatement recherché et aussi vraie qu’elle doit être conventionnelle et libre dans d’autres proportions et pour d’autres figures. La raison de cette différence est que l’esprit, en s’appliquant à l’observation des petites choses et des petits êtres, ne saurait avoir d’autre curiosité ni d’autre plaisir que d’en apercevoir les fins détails et les grâces menues. A cela près, l’art céramique, aussi bien que tous les arts décoratifs, doit se défier de l’imitation comme d’un moyen contraire au génie même de l’ornement, et cette vérité sera plus frappante encore quand nous chercherons, après les lois du sentiment dans la forme des vases, les lois du goût qui doit présider à leur décoration.

Mais, avant d’en venir à cet examen, on peut affirmer déjà qu’il en est de la céramique comme de l’architecture : la décoration doit y être prévue par le dessinateur et implicitement commandée^ par la forme. Si l’on veut que le vase reste monochrome et orné seulement de quelques filets dorés ou moulures, il faudra y épargner les divisions, afin que la couverte colorante dans laquelle on l’aura immergé produise une belle tache de couleur qui sera d’autant plus franche, d’autant plus vigoureuse et savoureuse qu’elle s’étendra sur des surfaces non rompues et y fera masse. Au contraire, lorsque la potiche devra recevoir des peintures, des ornements distincts et circonscrits, la place de ces ornements et de ces peintures pourra être

DE LA CÉRAMIQUE

réservée dans la composition de la forme, au moyen de bandeaux, de listels, de baguettes, de fils de perles. Il faudra bien, par exemple, que tel médaillon futur soit d’avance encadré, que les figures, s’il doit y en avoir, trouvent un champ tout préparé sur une partie plate et verticale, semblable à un larmier circulaire, par exemple, de peur qu’elles n’aient à se tordre sur une convexité qui les dénature. Si le culot est travaillé à côtes, ce sera pour conduire l’œil du spectateur sur le point le plus orné. Si ces cannelures sont creusées dans le collier, ce sera pour faire valoir, par des ombres répétées, les parties qui doivent demeurer claires et lisses.

Il est donc vrai que la forme d’un vase artistement conçu, surtout si c’est un vase de l’ordre pompeux et magnifique, doit donner l’avant-goût des ornements qui l’enrichiront et le pressentiment du décor qui en achèvera la beauté.

Ainsi le principe que les Grecs ont écrit les premiers dans leur architecture — que la décoration doit être solitaire de la construction — ce principe va droit à la céramique, où la forme préconçue et la matière employée doivent conseiller l’ornement qui leur convient. C’est la vérité qui se démontrera comme d’elle-même dans les chapitres suivants.

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