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LES LOIS DU SENTIMENT DANS LA CÉRAMIQUE

COMME DANS LES AUTRES ARTS DÉCORATIFS, TENANT A LA QUALITÉ DES MATIÈRES EMPLOYÉES ET DES PROCÉDÉS MIS EN ŒUVRE, IL IMPORTE D’AVOIR UNE PREMIÈRE NOTION DE CES MATIÈRES ET DE CES PROCÉDÉS.

Le lecteur doit s’attendre que, dans un ouvrage esthétique sur les arts décoratifs, il ne trouvera point leur histoire, ni les détails de leur formation matérielle et de leurs progrès scientifiques. Toutefois, comme le sentiment qu’éveille un objet d’art tient aussi à la qualité des matières qui le composent et aux procédés qui ont servi à lui donner sa forme, il est nécessaire de connaître, au moins sommairement, ces différentes matières et ces divers procédés.

En considérant sous ce rapport les vases céramiques, on les peut diviser, comme l’a fait Brongniart, en trois grandes classes :

La première est celle des poteries tendres, rayables par l’acier ;

La seconde comprend les poteries dures, non rayables par l’acier et opaques;

La troisième, les poteries dures, translucides.

Dans la première se rangent les poteries mates, c’est-à-dire sans gla-

çures, les poteries luslrées, les poteries vernissées et les poteries émaillées ou faïences communes.

A la seconde appartiennent les faïences fines et les grès-cérames.

A la troisième, la porcelaine dure et la porcelaine tendre, laquelle, malgré le nom qu’elle porte, est une poterie à pâte dure.

Celte savante classification nous fait passer déjà par tous les degrés de la décoration rudimentaire des vases céramiques. La plus simple de ces décorations est aussi la plus ancienne, celle que Brongniart appelle lustre. Du limon pétri, façonné à la main, séché au soleil, constitua les premiers vases. Mais ces terres non cuites étaient fragiles et sujettes à se délayer dans l’eau. On imagina de les soumettre à l’action du feu, et d’en aug-

Bouilloire et pot à boire eu grès-cérames.

menter ainsi la consistance et la résistance. Cependant, comme les terres argileuses, après cette cuisson, qu’on n’avait pas su élever à une haute température, restaient encore poreuses et absorbantes, on chercha et on découvrit le secret de les rendre imperméables au moyen d’une couche vitreuse, d’une glaçure.

Ainsi de la nécessité naquit la première décoration des vases, décoration élémentaire, mais délicate, le lustre. Les poteries grecques de l’Attique, de l'Archipel de la grande-Grèce, de l’Etrurie, et celles de fabrication romaine se montrent le plus souvent revêtues de cette chemise fine de silice fondue et colorée par un oxyde métallique, dont la composition a si longtemps échappé aux analyses des chimistes, et qui, recouvrant de sa mince enveloppe la nudité mate des vases, en ferme les pores et y fait briller le jour.

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Un autre genre de glaçure dont l’application aux poteries ne date, selon toute apparence, que du treizième siècle, c’est le vernis au plomb, vernis transparent, coloré et plus épais que le lustre. Celte glaçure insalubre couvrit la poterie commune, les ustensiles qui doivent aller au feu du foyer domestique, et le peuple s'y accoutuma, y prit goût, parce qu’il y trouvait un brillant qui flattait l’œil.

Toutefois, l’argile prenait à la cuisson des couleurs déplaisantes que laissait voir la transparence du vernis plombifère. Les potiers, pour cacher ce ton rougeâtre et grossier de la terre cuite, désiraient rendre leur vernis opaque et blanc; ils y parvinrent en faisant calciner ensemble de l’étain et du plomb. Ce qui était un vernis fut alors transformé en un véritable émail. La poterie qui est recouverte de cet émail s’appelle faïence. En Italie elle a pris le nom de majoliqzie, parce que les procédés de fabrication dont se servaient les Italiens avaient été importés des îles Baléares, notamment de Majorque, Majorica. Qui dit faïence, dit poterie émaillée. U y a donc un pléonasme, pour le dire en passant, dans les mots faïence émaillée, que presque tous les auteurs écrivent, et Brongniart lui-même.

L’émail stannifère, qui constitue la faïence, est la même substance vitrifiée et dure, invetrialura , dont Lucca délia Robbia couvrit, en 1435, les sculptures en terre cuite qu’il voulait mettre à l’abri des intempéries de l’air, substance que les Maures d’Espagne employaient dans leurs poteries bien avant que Lucca n’en fit l’application à la sculpture en haut ou bas-relief.

Mais la faïence dont nous parlons est une poterie tendre dont la couleur se cacbe sous un émail opaque et empâtant, dont le grain n’est pas assez fin pour se prêter à des formes recherchées, à des contours purs, comme le prouvent les faïences de Rouen et de Nevers, ainsi que les majoliques, dans lesquelles il a fallu rétablir par les traits du pinceau la finesse des profils. De là l’invention d’un produit céramique plus délicat, la faïence fine ou terre de pipe. En introduisant du silex broyé dans l’argile plastique, on en vint à la dégraisser et à la blanchir. Mais une fois la pâte rendue blanche, il n’était plus utile de la cacher sous un revêtement opaque et il convenait, au contraire, d’y appliquer une glaçure transparente. On a donc substitué à l’émail opaque un vernis cristallin plombeux. Le vase façonné ayant été cuit en biscuit, c’est-à-dire ayant reçu au four cette première cuisson qui le laisse mat — on voit ici combien le mot biscuit est impropre — le vase, disons-nous, est immergé dans une bouillie claire de matière vitreuse et fusible, qui sera vitrifiée quand la pièce aura passé au four une seconde fois.

Le mélange du silex en poudre avec l’argile plastique a fait donner à cette poterie, qui est une faïence fine, le nom de cailloutage. L’invention en est attribuée aux célèbres potiers anglais Atsbury et Wedgwood, qui florissaient au milieu du siècle dernier. Cependant leur faïence fine, earthen-zva.re,

n’est autre que la poterie qui s’était fabriquée en France à Oiron, en Poitou, de 1525 à 1568, et qui est dite mal à propos faïence de Henri II (1). C’est entre la poterie émaillée ordinaire et la terre de pipe que se placent les fameuses faïences de Bernard de Palissy, sur lesquelles nous reviendrons dans le chapitre consacré à la décoration des vases. La pâte de ces faïences est dure, imperméable, infusible, comme celle des terres de pipe; elle est recouverte d’un émail stannifère, tantôt dur, opaque, très difficilement rayable par l'acier, tantôt plus transparent, plus tendre, et non sans ressemblance avec les glaçures de la faïence fine.

Dos améliorations sensibles ont été introduites depuis quinze ou vingt ans dans la fabrication française de la faïence fine. La pâte était, à l’ori-

Porcelaine de Nankin.

gine, composée d’argile et de silex : nos potiers y ont ajouté le kaolin, qui la blanchit sans la rendre trop courte, et le feldspath qui, donnant au biscuit une légère tendance à la vitrification, en rapproche les molécules et en rend le grain serré. L’emploi du kaolin, du feldspath et du silex dans la faïence fine a même pris un tel développement que l’argile n’y entre plus guère que pour un quart. De plus, par l’addition d’une petite dose d’oxyde de cobalt, aussi bien dans la pâte que dans la couverte, on a atteint ce qui restait de coloration jaunâtre, et l’on a obtenu des granits plus blancs que les faïences usuelles.

(1) L’auteur de Y Art de terre en Poitou, M. Benjamin Fillon (de regrettable mémoire), au moyen des connaissances les plus variées et avec une sagacité rare, a établi d’une manière irréfutable que les faïences dites de Henri II ont été fabriquées à Oiron, dans uue officine appartenant à la maison Gouffîer, et dirigée par une femme distinguée, Hélène de Hangest, mariée à Artus Gouffîer, seigneur de Boisy, grand-maître de France. M. Fillon a également prouvé que les monogrammes qu’on voit sur ces faïences ne sont pas exclusivement ceux de Henri II et de Diane; que celui de Claude Gouffîer, fila d’Hélène, se composait d’un H et d’un double C, comme le monogramme royal.

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A la seconde classe des poteries se rattachent les grès-cérames.

On appelle ainsi une pâte d’argile plastique, dégraissée avec du sable et cuite à une très haute température. Cette pâte donne des pièces solides, dures, imperméables par elles-mêmes(c’est-à-dire sans le secours du vernis), pouvant se fabriquer d’une très grande dimension et dont la couleur varie du gris perle au rouge brun; elle reçoit ordinairement une glaçure au sel marin, et elle constitue, pour les usages domestiques, une excellente poterie. Mais les grès-cérames communs avec lesquels on fait des cruchons pour la bière et pour les eaux minérales, les pots à beurre, les bouteilles d’encre, les vases chimiques, échappent aux observations de l’esthétique. L’art qui nous occupe doit regarder surtout aux choses dignes d’être ornées.

En mêlant à la pâte des grès-cérames, comme on l’avait fait pour celle des faïences fines, des matières qui entrent dans la composition de la porcelaine, le kaolin et le feldspath, on en compose le grès-cérame fin, lequel se prête à des façonnages plus délicats, comporte des ornements en relief aux contours déliés et purs, et sert à former des objets de luxe, des objets d’art. Par la nature de leurs éléments, les grès-cérames fins tiennent le milieu entre le cailloutage anglais et la porcelaine dure.

Nous voici arrivés à la poterie par excellence, à celle qui fut inventée en Chine quelque deux siècles avant notre ère, la porcelaine, dont les qualités essentielles et distinctives sont la blancheur et la translucidité de la pâte, la dureté et l’inaltérabilité de la glaçure, nommée couverte.

L’argile caractéristique de la porcelaine est le kaolin. C’est une terre rocheuse, friable et infusible que l’on combine avec une roche fusible, le feldspath. Une première cuisson de la pâte, qu’on appelle le dégourdi, la raffermit assez pour qu’on puisse facilement lui donner la couverte par immersion. Cette couverte consiste en feldspath mêlé de quartz, quelquefois de gypse, mais toujours sans plomb ni étain. Après la première cuisson de la pâte, on la couvre de sa glaçure, et les deux substances, pâte, et couverte, cuisent ensemble à une température si élevée qu’elle dépasse celle qui est nécessaire à la fusion du minerai de fer. La couverte, en se fondant, contracte avec la pâle une liaison intime, presque continue, et le tout devient translucide. Le vase se trouve alors enveloppé d’un émail inaltérable, et l’on peut dire que la porcelaine, même avant qu’elle ait reçu les splendides décorations dont elle est susceptible, est déjà une des plus étonnantes productions de l’industrie humaine s’élevant à la hauteur d’un art.

Mais la composition et les procédés qui viennent d’être indiqués sommairement sont ceux de la porcelaine dure.

Il existe une autre porcelaine qu’on appelle tendre, non pour exprimer que la pâte en est moins dure, mais à cause de la tendreté du vernis rayable dont elle est revêtue, et aussi parce qu’elle ne résiste pas à l’action d’une

température élevée, c’est-à-dire que la porcelaine tendre, exposée au même feu que la porcelaine dure, serait fondue longtemps avant que celle-ci fût cuite.

Cette belle matière fut inventée en France par ceux qui cherchaient à imiter la porcelaine dure chinoise dont on ignorait alors la composition. La porcelaine tendre se fabriquait à Saint-Cloud dès' l’année 1695. C’est un verre à demi fondu plutôt qu’une poterie. La pâte en est formée principalement d’une matière vitreuse appelée fritte , qui, à une température élevée, donnerait du cristal; mais comme il ne faut qu’une demi-vitrification pour faire de la porcelaine, on mêle à cette fritte une terre marneuse, gluante, qui d’abord la rend ductile, propre au façonnage, et qui en retarde ensuite la fusion. La glaçure dont on l’enveloppe est un vernis plombeux, fusible à

une température relativement basse, et facilement rayable.

C’est la porcelaine dite pâte tendre qui a valu tant de célébrité à la manufacture de Sèvres de 1750 à 1764, et dont les produits sont si recherchés sous le nom de vieux sèvres. Profondément translucide, la porcelaine tendre française peut recevoir les parures les plus délicates, et par cela même qu’elle n’est pas une poterie d’usage, elle appartient exclusivement à l’art décoratif. Telle qu’on la fabrique de nouveau à Sèvres, elle admet l’emploi des émaux colorés qu’on y applique au pinceau, et qui en cachent la transparence par places, ce qui augmente les ressources du décorateur.

La porcelaine tendre anglaise — les Anglais n’en font guère d’autre — n’a pas la même composition que celle de France. Formée à peu près des mêmes éléments que la faïence fine, la pâte de cette porcelaine, modifiée par une addition d’os de bœuf calcinés, devient capable de subir au grand feu une demi-vitrification analogue à celle de la porcelaine dure, et qui, rapprochant les molécules fortement, leur donne la cohérence en même temps que la translucidité. Pour ce qui est de la glaçure, c’est un vernis cristallin plombifère. Moins séduisante que la nôtre, la porcelaine anglaise est en revanche plus ferme, plus solide, et elle se prête également à la formation des vases les plus magnifiques et au façonnage des services les plus modestes.

Telles sont les différentes sortes de poteries. Pour prendre intérêt à ce que nous allons dire touchant la manière de les décorer, le lecteur avait

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besoin de ces notions rudimentaires, qui, à voiries choses par l’extérieur, peuvent se résumer ainsi :

Les premiers vases d’argile sont tendres et mats.

Ils sont ensuite glacés d’un enduit vitreux, transparent et très mince : c’est le lustre des poteries grecques et romaines.

Puis on les fait d’une pâte dure et on les recouvre d’une glaçure plus épaisse, plombeuse et transparente, qui prend le nom de vernis et qui caractérise les poteries communes, ou bien on fabrique les poteries plus dures encore et on les glace en les faisant cuire avec du sel marin : ce sont les grès-cérames. Quand la glaçur# devient stannifère et opaque et qu’elle masque la couleur de la pâte, on l’appelle émail : c’est ce qui constitue la faïence.

Enfin la céramique invente des matières qui peuvent se marier au feu avec un revêtement transparent de même nature, de façon à devenir translucides. Ce revêtement se nomme couverte : c’est la glaçure des porcelaines.

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