DÉCOR DES VASES
DANS L’ART CÉRAMIQUE, COMME DANS LES AUTRES, LE DÉCOR DOIT TOUJOURS RESPECTER LA FORME DE LA CHOSE DÉCORÉE.
L’instinct d’orner est dans la nature humaine : quelque barbare qu’il soit, l’homme éprouve le besoin d’ajouter à ses ustensiles les plus grossiers un ornement dont l’objet unique est de plaire aux yeux. D’ordinaire, en effet, cet ornement est inutile; quelquefois il représente une nécessité convertie en grâce ; mais toujours il pourrait être supprimé sans que le meuble cessât d’être employé utilement. L’homme est donc né avec le goût du beau.
A peine a-t-il façonné le vase de terre glaise dans lequel il doit conserver de l’eau ou des graines, qu’il cherche à varier la surface de ce vase, encore humide, par des piqûres répétées, ou par des carrés enfoncés régulièrement, ou par une suite de filets, ou bien encore par des ornements en dents de loup, gravés à la pointe du couteau ou d’un poinçon de bois dur. Parfois il ménage dans la pâte de petits reliefs séparés à intervalles égaux, par des lignes ponctuées, soit en les repoussant à la main, soit en les surajoutant. Ces reliefs prennent toutes les formes; tantôt ce sont des tubérosités coniques, tantôt des mamelons, des disques, tantôt des canaux perpendiculaires, ou des cordons étagés et saillants, tantôt enfin des images informes d’animaux monstrueux, disposées par zones.
Mais les ornements primitifs ne sont pas toujours des formes en relief ou en creux; ce sont aussi des taches de couleur, par exemple, des jaunes alternant avec des verts semés avec un apparent désordre et formant comme une jaspure élémentaire. D’où l’on voit que l’on peut décorer les vases de trois manières, par le dessin ou par la couleur, ou par la combinaison de la couleur ou du dessin, le dessin comprenant ici la plastique et la gravure.
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La décoration par le dessin est la plus sévère. Elle s’adresse à l’œil de
l’esprit; elle intéresse la pensée. Les Grecs l’ont portée au plus haut degré de la noblesse et de la grâce, et par le seul attrait de quelques figures mo-
nochromes sur un fond uniforme, ils ont su donner un prix inestimable à des objets dont la matière était commune et sans Valeur.
Avant tout, le premier principe de la décoration céramique est écrit sur les vases grecs, à savoir, que le décorateur doit respecter le galbe de la chose à décorer, c’est-à-dire les convexités et les concavités de la forme. Plutôt que de faire paraître saillant ce qui est creux ou creux ce qui est saillant, les Grecs ont supprimé le modelé des figures dont ils voulaient orner leurs vases, et ils les ont représentées sans épaisseur, sans la moindre nuance de relief. On dirait que des héros, des dieux, des faunes, des bacchantes se sont promenés dans les airs autour des vases grecs, et que leur ombre portée est allée se fixer sur la panse d’une amphore ou sur la surface intérieure d’une cylix. Ce sont des fantômes dont on ne voit que les contours et qui, n’ayant pas de forme intérieure, ne présentent pas de perspective. Les parties du visage, les membres qui construisent la figure, les clavicules, les pectoraux, l’arcade des fausses côtes, l’os des iles, les rotules et, si la figure est vêtue, les principaux plis ds la draperie, sont finement indiqués par un simple trait qui fait reparaître la couleur du fond. Que si les personnages, au lieu de se détacher en noir ou en violet sur le fond jaune ou rouge du vase, se peignent en rouge ou en jaune sur le fond noir, c’est toujours le même effet se produisant à l’inverse. Là c’était l’ombre d’une ménade poursuivie par l’ombre d’un satyre, ou bien c’était l’image d’un quadrige monté par des dieux qui renversent aux pieds des chevaux des géants vaincus sous forme d’hoplites; ici, au contraire, les figures apparaissent comme des spectres pâles au sein de la nuit. Tantôt elles s’éclairent, de la tête aux pieds, d’une lueur rosée comme celle de l’aurore, tantôt elles sont d’un ton clair-de-lune, tantôt d’un rouge fauve. Aucune demi-teinte, aucune ombre portée, aucune nuance de modelé, ne viennent prêter de la saillie aux membres des chevaux bondissants ou des panthères qui passent; rien ne creuse non plus les plis de la tunique de Minerve, lorsqu’elle se penche pour confier aux cécropides la corbeille mystérieuse. Et cependant, malgré l’absence de tout relief, les figures à teintes plates qui décorent les vases antiques conservent la grandeur de leurs attitudes, la résolution et l’éloquence de leur pantomime, la beauté même de leurs traits, tandis que le vase, n’étant pas altéré dans ses surfaces sphéroïdales, garde son élégance et la pureté de ses profils.
Encore une fois, les Grecs nous ont enseigné par là le premier principe de la décoration céramique : la forme de la chose décorée doit triompher de ce qui la décore. Et comme pour donner plus de valeur à ce principe, ils en ont poussé l’application jusqu’à l’extrême. Quelquefois, pour jeter un peu de variété dans leur plate peinture, ils ont teinté en violet certaines parties du vêtement, par exemple les étoiles du manteau de Jupiter, le nœud des corymbes, le cimier des casques et le harnais des attelages héroïques.
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D’autres fois, ils ont rehaussé de blanc la stéphané radiée de Vénus, les bracelets d’Éros, les serpents qui hérissent l’égide d’Athéné. Le plus souvent ils ont peint en noir les chevelures des déesses et des éphèbes, et c’est par exception qu’ils ont peint en blanc la barbe vénérable de Jupiter et celle des vieux prêtres. En quelques circonstances, ils ont mêlé du rouge à la flamme des sacrifices, à celle des flambeaux que portent les liyades; mais les variétés, si sobrement introduites dans la coloration du vase, n’ont jamais figuré le moindre relèvement de la pâte. La main peut se promener
Le géaut Tityus tué par Apollon.
sur l’amphore, sur le revers de la coupe, sur le corps du lécytbus, sans rencontrer une inégalité de surface, car les moulures elles-mêmes sont presque toujours feintes au pinceau.
Tout autre est le génie des Etrusques, peuple rude et fier, bien que d’origine lydienne, et qui affirma son caractère dans l’art avant qu’il eût été séduit, gagné par l’hellénisme, et après qu’il eût rompu avec cette influence étrangère. Tandis que les potiers grecs, malgré leur habileté plastique, se défendent de tout relief dans l’ornement des vases céramiques, les Etrusques, qui excellent aussi à modeler l’argile, mais surtout à travailler les métaux, façonnent leurs vases à la manière des ouvrages d’airain. Ils se plaisent à
les décorer d’ornements qui se relèvent en bosse. Ils y font des godrons saillants; ils y ménagent des frises d’animaux en relief, des têtes en plein ressaut sur le nu de la superficie extérieure, de sorte que leurs poteries sont conçues et exécutées comme des vases de bronze. Mais du moins les saillies qui empâtent le galbe d’un cantbare ou d’un cratère n’y
produisent aucune concavité qui pénètre la forme primitive de l’objet, j’entends la forme qu’il présenterait si on en supprimait le relief et que la surface redevînt unie. En d’autres termes, la convexité du vase est augmentée dans quelques parties et n’est diminuée dans aucune. Ainsi les Etrusques n’ont pas encore méconnu le principe qui veut qu’on ne simule pas des creux sur un corps spbéroïdal ou cylindrique. Mais si des figures en saillie étaient modelées dans la concavité d’une coiq e, le principe serait violé, car il est aussi choquant de présenter comme saillant ce qui doit être creux, que de feindre des enfoncements sur ce qui doit être bombé.
11 est donc juste de dire que la décoration d’un vase par le dessin doit respecter avant tout le galbe donné, et que si une surface convexe reçoit sur certains points des ornements qui en augmentent l’épaisseur, il faut que le spectateur puisse enlever ces ornements par la pensée pour retrouver au-dessous la forme pure du vase, soit qu’elle appartienne au cylindre ou au cône, soit qu’elle dérive de la sphère ou de l’œuf.
l’observation des règles de la perspective est toujours déplacée