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LA CONFUSION

Bien que l’ordre soit la loi souveraine des arts décoratifs, la confusion peut jouer un rôle utile dans l’ornement, et y être mise en œuvre comme un équivalent de l’ordre lui-même. « Souvent un beau désordre est un effet de l’art », a dit Boileau ; mais avant qu’il l’eût dit, la nature l’avait montré. Bar la grâce qu’elle a mise dans le feuillage confus des arbres, par la manière dont elle a tacheté les granits, panaché le jaspe, orné les marbres de veines irrégulières et de touches imprévues de couleur, elle a donné de charmants modèles de la confusion décorative. Chaque jour, nous voyons passer des femmes rervêtues d’une fourrure d’astrakan dont la seule beauté consiste dans la position confuse du pelage, qui, naturellement frisé, se divise en boucles inégales et forme en tous sens des ondes brillantes sur un fond noir.

La feuille du millepertuis est ornée avec une exquise délicatesse quand on regarde au soleil les petits points transparents qui la font paraître criblée de mille trous. Mais il est essentiel de remarquer que, dans cet exemple comme dans les autres, la confusion a besoin d’être équilibrée, c’est-à-dire qu’il doit y avoir une pondération cachée dans l’ensemble des embellissements jetés sur la chose embellie. Si les points transparents n’étaient pas répartis sur la feuille perforée de façon à briller partout, si les trous les plus larges se trouvaient tous d’un côté, et tous les plus petits de l’autre, il y aurait un défaut d’équilibre, et les yeux de l’homme en seraient choqués. Ce qui est un ornement fin ne serait plus qu’un accident singulier.

En considérant certaines fresques de Raphaël comme une simple décoration murale, on est averti de cette loi que le grand peintre possédait par

LOIS GÉNÉRALES DE I/O RNEMENT

intuition, et l’on admire comment les nombreuses figures de YÉcole d’Athènes qui semblent, les unes fortuitement isolées, les autres groupées par le hasard des sympathies ou des rencontres, forment des masses qui se rachètent, et dans leur désordre apparent, suppléent par la compensation à la symétrie.

Prenons garde, au surplus, qu’il n’est pas donné à l’homme d’employer la confusion comme élément décoratif avec la même liberté qui apparaît dans les ouvrages de la nature lorsqu’elle travaille en grand. La campagne, qui, au printemps, se couvre de boutons d’or, de primevères et de jacinthes bleues, n’a par elle-même aucunes limites régulières. Si l’agriculture et la jalousie des héritages ne l’avaient divisée et cernée de lignes précises, elle ne présenterait aucun ordre en ses contours. La confusion, ici, n’est pas seulement dans les fleurs disséminées sur le vert tendre avec une invisible compensation, elle est aussi dans le dessin général de la prairie.

Il en est ainsi des astres jetés à poignées dans les cieux par un semeur inconnu. 11 en est ainsi des bois dont la nature a couvert spontanément les terres vierges. Si on les contemple d’un point élevé, on y voit s’arranger librement une multitude d’arbres d’essences diverses qui ont poussé en désordre, serrés ou diffus, dispersés ou réunis, et qui cependant composent une ordonnance agréable, mais dans une décoration sans commencement et sans fin. Ainsi la confusion qui décore les spectacles de l’univers n’est rachetée par aucun dessin qu’il nous soit possible de saisir ; elle se rattache à un plan dont l’équilibre nous échappe, dont l’immensité nous confond; au contraire, les ornements dont l’homme veut embellir ses ouvrages ne sauraient avoir les apparences du désordre sans être circonscrits par un cadre qui en marque les limites, en régularise le champ, et qui par là le rattache indirectement à la symétrie . Quand l’artiste japonais orne d’un paysage d’or les angles et les coins d’une boîte en laque noir, il juge inutile de disposer avec ordre ses motifs d’ornements, parce qu’il compte sur la régularité de la boîte pour balancer la bizarrerie d’un décor si étrangement distribué. Le dessinateur s’est permis la confusion, parce que l’ébéniste avait respecté la géométrie.

J’ai vu au Caire des tapis que le coloriste d’Orient a semés de chrysanthèmes sur un fond tranquille où vibrent les variantes du vert et du jaune sombre, pour imiter l’effet d’une prairie lorsque les marguerites y brillent

Ornement japonais.

comme des étoiles tombées du firmament dans le gazon; mais le tapis était fermé par une bordure qui en encadrait la confusion ravissante.

Raphaël, en celte même fresque de YEcole d'Athènes dont nous parlions tout à l’heure, a compensé, par des lignes immobiles d’une architecture feinte, les mouvements divers qui rompaient l’uniformité de son ordonnance. Michel-Ange dans le plafond de la chapelle Sixtine, a simulé, lui aussi, des compartiments d’architecture, pour apaiser en quelque sorte par le calme des horizontales et des verticales la violence de ses figures remuées

et tourmentées ; par là, ces deux grands maîtres sont restés libres dans la symétrie et symétriques dans la liberté.

Le corps humain, bien qu’il soit le type de l’ordre par excellence contient aussi dans la chevelure, surtout quand elle est crépue, un désordre naturel assez semblable à la confusion des chevelures de la terre. Aussi Herder a-t-il comparé les cheveux de l’homme à un bois sacré qui couvre les mystères de la pensée. Enfin, lorsqu’il nous arrive de rencontrer en quelque lieu désert une vieille tour en ruine, si elle est revêtue de lierre, tapissée de mousse, si elle est ornée d’une vigne vierge à la lige cortue, aux jets grimpants et capricieux, au feuillage de pourpre et d’or, nous aimons à retrouver dans cette belle confusion les lignes encore rigides des créneaux et des meurtrières, et un reste de symétrie dans les meneaux de la croisée gothique, tachée de verdure, colorée de fleurs.

La confusion n’est donc, entre les mains du dessinateur, qu’une manière de rendre l’ordre invisible dans un heureux désordre. Ici, comme ailleurs, les contraires se réconcilient, les extrêmes se touchent.

Tels sont les principes de toute décoration. 11 a suffi de les suivre et de les combiner pour donner naissance à des ornements aussi nombreux que les grains de sable dans la mer, mais qui sont tous ou répétés, ou alternés, ou symétriques, ou progressifs, ou jetés dans une confusion que rachète un équilibre latent.

Exemple de confusion décorative.

LOIS GÉNÉRALES DE L’ORNEMENT

Mais chacun de ces principes est accompagné d’un élément secondaire qui en dérive et qui, venant multiplier encore les ressources du décorateur, lui permet de varier ses combinaisons à l’infini.

A la RÉPÉTITION se rattache la consonance;

A TALTERNANCE, le contraste;

A la SYMÉTRIE, le rayonnement;

A la PROGRESSION, la gradation ;

A la CONFUSION pondérée, la complication réfléchie.

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